‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 100 sur 221 · S. Auç. contra Acad., lib, III, n. 42, tom. I, col · texte numérisé non relu

S. Auç. contra Acad., lib, III, n. 42, tom. I, col

3. Deuxième Sermon sur le mystère de la Nativité de Notre-Seigneur, prêché dans l'église cathédrale de Meaux, en 1691. — Ce sermon n'est, à proprement parler, que l'abrégé de celui que Bossuet avoit prononcé : nous ne la vons point écrit de la main de l'auteur, mais seulement de celle de M. Ledieii, son secrétaire, à qui il le dicta après l'avoir prêché, comme nous l'apprend la note suivante , mise en tète du manuscrit. «Celte copie, faite de ma main. « est l'original même du sermon dont l'auteur n'avoit rien écrit, et qu'il mu « dicta depuis à Versailles en deux ou trois soirées, pour Jouarre, où il l'avoit « promis. Il l'y envoya en effet à Mme de Lusancy-Sainte-Helène , religieuse , « avec la lettre qu'il lui écrivit de Versailles, le 8 janvier (692, lachaigeaiit de « renvoyer cet original fait pour elle, quand elle en auroit pris copie. J"ai la « lettre parlant de cet envoi. «{Eiiil. de Desforis.)

mains du saint vieillard SJméon : « cet enfant, dis- je, est établi pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs dans Israël, ' » non-seu < lement parmi les Gentils, mais encore dans le peuple de Dieu et dam l'Église, qui est le vrai Israël; a et pour être en butte aux contradictions; et votre âme sera percée d'une épée : » et tout cela se fera, a afin que les pensées que plusieurs tiennent cachées dans leurs cœurs soient découvertes. »

La religion est un sentiment composé de crainte et de joie : elle inspire de la terreur à l'homme, parce qu'il est pécheur; elle lui in^ spire de la joie, parce qu'il espère la rémission de ses péchés : elle lui inspire de la terreur, parce que Dieu est juste; et de la joie, parc( qu'il est bon. Il faut que l'homme tremble et qu'il soit saisi de frayeur, lorsqu'il sent en lui-même tant de mauvaises inclinations; mais i\ faut qu'il se réjouisse et qu'il se console, quand il voit venir un Sauveur et un médecin pour le guérir. C'est pourquoi le Psalmiste chantoit : a Réjouissez-vous devant Dieu avec tremblement^ : » réjouissezvous par rapport à lui, mais tremblez par rapport à vous; parce qu'encore que par lui-même il ne vous apporte que du bien, vos crimes et votre malice pourront peut-être l'obliger à vous faire du mal. C'est donc pour cette raison que Jésus-Christ est établi non-seulement pour la résurrection, mais encore pour la ruine de plusieurs en Israël. Et vous ne trouverez pas mauvais que j'anticipe ce discours prophétique du saint vieillard Siméon, pour vous donner une idée parfaite du mystère de Jésus-Christ qui naît aujourd'hui.

C'étoit un des caractères du Messie promis à nos pères d'être tout ensemble, et un sujet de consolation, et un sujet de contradiction; une pierre fondamentale sur laquelle on doit s'appuyer, et une pierre d'achoppement et de scandale contre laquelle on se heurte et on se brise. Les deux princes des apôtres nous ont appris unanimement cette vérité. Saint Paul, dans l'Épître aux Romains : « Cette pierre, dit-il, sera pour vous une pierre de scandale; et quiconque croit en lui ne sera point confondu 3. » Le voilà donc tout ensemble, et le fondement de l'espérance, et le sujet des contradictions du genre humain. Mais il faut encore écouter le prince des apôtres : a C'est ici, dit-iH, la pierre de l'angle, la pierre qui soutient et qui unit tout l'édifice; et quiconque croit en celui qui est figuré par cette pierre, ne sera point confondu. » Mais c'est aussi une pierre d'achoppement et de scandale, q.ui fait tomber ou qui met en pièces tout ce qui se heurte contre elle. Mais il faut que les disciples se taisent quand le maître parle luimême. C'est Jésus-Christ qui répond aux disciples de saint Jean-Baptiste : a Bienheureux sont ceux, dit-il, à qui je ne suis pas une occasion de scandale^. » Quoique je fasse tant de miracles, qui font voir au genre humain que je suis le fondement de son espérance, on est cependant trop heureux quand on ne trouve point en moi une occasion de se scandaliser : tant le genre humain est corrompu, tant les yeux

t. Luc. II, 34, 35. — 2. Ps. Il, 11. — 3. Rom, IX, 33- — 4. 7 Pet, u, 6, 7. « MaUb. XI. 6.

sont foibles pour soutenir la lumière, tant les cœurs sont rebelles à la vérité. Et pour porter cette vérité jusqu'au premier principe, c'est Dieu même qui est primitivement en ruine et en résurrection au genre humain; car s'il est le sujet des plus grandes louanges, il est aussi en ^. butte aux plus grands blasphèmes. Et cela c'est un effet comme na-f turel de sa grandeur; parce qu U faut nécessairement que la lumière ' qui éclaire les yeux sains éblouisse et confonde les yeux malades. Et Dieu permet que le genre humain se partage sur son sujet, afin que ceux qui le servent, en voyant ceux qui le blasphèment, reconnois-sent la grâce qui les discerne, et lui aient l'obligation de leur soumission. C'étoit donc en Jésus-Christ un caractère de divinité d'être en butte aux contradictions des hommes, d'être en ruine aux uns, et en résurrection aux autres. Et, pour entrer plus profondément dans un si grand mystère, je trouve que Jésus-Christ est une occasion de contradiction et de scandale, dans les trois principaux endroits par lesquels il s'est déclaré notre Sauveur; dans l'état de sa personne, dans la prédication de sa doctrine, dans l'institution de ses sacrements. Qu'est-ce qui choque dans l'état de sa personne ? sa profonde humiliation. Qu'est-ce qui choque dans sa prédication et dans sa doctrine? sa sévère et inexorable vérité. Qu'est-ce qui choque dans l'institution de ses sacrements? je le dirai pour notre confusion, c'est sa bonté et sa miséricorde même.

PREMIER POINT

a Au commencement le Verbe étoit: et le Verbe étoit en Dieu, et le Verbe étoit Dieu. Toutes choses ont été faites par lui '. » Ce n'est pas là ce qui scandalise les sages du monde : ils se persuadent facilement que Dieu fait tout par son Verbe, par sa parole, par sa raison. Les philosophes platoniciens, dit saint Augustin, admiroient celte parole, et ils y trouvoient de la grandeur; que le Verbe fût la lumière qui éclairoit tous les hommes qui venoient au monde: que la vie fût en lui comme dans sa source, d'où elle se répandoit sur tout l'univers, et principalement sur toutes les créatures raisonnables. Ils étoient prêts à écrire en caractères d'or ces beaux commencements de l'Évangile de saint Jean'. Si le christianisme n'eût eu à prêcher que ces grandes et augustes vérités, quelque inaccessible qu'en fût la hauteur, ces esprits, qui se piquoient d'être sublimes, se seroient fait un honneur de les croire et de les établir; mais ce qui les a scandalisés, c'est

i. Joan. 1, 1.

•i. « Quod initium sancti Evangelii, oui nomen est secundum Joannem, qui- « dam Flatonicus, sicut a sancto sene Simpliciano, qui postea Mediolanensi « ecclesiœ praesedit episcopus, solebamus auuire. aureis litteris conscribendurn, « et per omne» ecclesias in locis eminentissirais proponendum esse dioebat. « Sed ideo viluit superbis Deus ille magisler, quia Verbum caro lactum est, et u lialntavil in nobis : ut parum sit miserisquod aegrotant, nisi se in ipsa etiara « aEgritudine extollant, et de medicina qua sanari polerantj erubescant. Non « eaim hoc faciuat ut erigantur, sed ut cadendo graviud aUllgantur. » S. Aug. De civit. Dei, lib. X, cap. xxix, topi. vn coL Mi.

â52 SERMON SUR LE MYSTERE

la suite de cet évangile. « Le Verbe a été fait homme ; » et ce qui paroît encore plus foible, « le Verbe a été fait chair' : » ils n'ont pu souffrir que ce Verbe, dont on leur donnoit une si grande idée, fût descendu si bas. La parole de la croix leur a été une folie encore plus grande. Le Verbe né d'une femme; le Verbe né dans une crèche, pour en venir enfin à la dernière humiliation du Verbe expirant sur une croix : c'est ce qui a révolté ces esprits superbes. Car ils ne vouloient point comprendre que la première vérité qu'il y eût à apprendre à l'homme, que son orgueil avoit perdu, étoit de s'humilier. Il falloit donc qu'un Dieu, qui venoit pour être le docteur du genre humain, nous apprît à nous abaisser, et que le premier pas qu'il falloit faire pour être chrétien, c'étoit d'être humble. Mais les hommes enflés de leur vaine science n'étoient pas capables de faire un pas si nécessaire, a Autant qu'ils s'approchoient de Dieu par deur intelligence, autant s'en éloignoient-ils par leur orgueil : » « Quantum propinquaverunt ec intelligentia, tantum superbia recesserunt, >» dit excellemment saint Augustin \

Mais, direz- vous, on leur prêchoit la résurrection de Jésus-Christ et cette ascension triomphante dans les cieux : ils dévoient donc entendre que ce Verbe, que cette Parole, que cette Sagesse incarnée étoit quelque chose de grand. Il est vrai : mais tout le fond de ces grands mystères étoit toujours un Dieu fait homme ; c'étoit un homme qu'on élevoit si haut; c'étoit une chair humaine et un corps humain qu'on plaçoit au plus haut des cieux. C'est ce qui leur paroissoit indigne de Dieu; et quelque haut qu'il montât après s'être si fort abaissé, ils ne trouvoient pas que ce fût un remède à la dégradation qu'ils s'imaginoient dans la personne du Verbe fait chair. C'est par là que cette personne adorable leur devint méprisable et odieuse : méprisable, parce qu'elle s'étoit abaissée ; odieuse , parce qu'elle les obligeoit de s'abaisser à son exemple. C'est ainsi qu'il a été établi pour la ruine de plusieurs : a Positus in ruinam. » Mais en même temps il est aussi la résurrection de plusieurs ; parce que , pourvu qu'on veuille imiter ses humiliations, on apprendra de lui à s'élever de la poussière. Humiliez-vous donc, âmes chrétiennes, si vous voulez vous relever avec Jésus-Christ.

Mais, ô malheur l les chrétiens ont autant de peine à apprendre cette humble leçon qu'en ont eu les sages et les grands du monde. Loin d'imiter Jésus-Christ, dont la naissance a été si humble, chacun oublie la bassesse de la sienne. Cet homme qui s'est élevé par son industrie, et peut-être par ses crimes, ne veut pas se souvenir dans quelle pauysté il étoit né. Mais ceux qui sont nés quelque chose dans l'ordre du inonde, songent-ils bien quel est le fond de leur naissance ? combien elle a été foible, combien impuissante, et destituée par elle-même de tout secours? Se souviennent-ils de ce que disoit, en la personne d'un roi, le divin auteur du livre de la Sagesse : « Je suis venu au monde en gémissant comme les autres 2?» De quoi donc se peut vant?.r

1. Joan. 1, 14. — 2. Contra Julian., lib IV, cap. 3, tom. X, col. 593. 3. Sav vn, 3.

l'homme qui vient au monde; puisqu'il y vient en pleurant, et que la :i?ture ne lui inspire point d'autres pressentiments dans cet état que celui qu'il a de ses misères ? Entrons donc dans de profonds sentiments de notre bassesse; et descendons avec Jésus-Christ, si nous voulons monter avec lui, « Il est monté, dit saint Paul \ au plus haut des cieux ; parce qu'il est auparavant descendu au plus profond des abîmes. » Ne descendons pas seulement avec lui dans une humble reconnoissance des infirmités et des bassesses de notre nature; descendons jusqu'aux enfers, en confessant que c'est de là qu'il nous a tirés : et non-seulement des enfers où étoient les âmes pieuses avant sa venue, ou des prisons souterraines où étoient les âmes imparfaites qui avoient autrefois été incrédules; mais du fond même des enfers où les impies, où Caïn, où le mauvais riche étoient tourmentés avec les démons. C'est jusque-là qu'il nous faut descendre, jusque dans ces brasiers ardents, jusque dans ce chaos horrible et dans ces ténèbres éternelles, puisque c'est là que nous serions sans sa grâce. Anéantissons à son exemple tout ce que nous sommes. Car considérons, mes bien-aimés, qu'est-ce qu'il a anéanti en lui-même. « Comme il étoit, dit saint Paul', dans la forme et la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fût à lui un attentat de se porter pour égal à Dieu; mais il s'est anéanti luimême en prenant la forme d'esclave, ayant été fait semblable aux hommes. » Ce n'est donc pas seulement la forme d'esclave qu'il a comme anéantie en lui-même; mais il a anéanti, autant qu'il a pu, jusqu'à la forme de Dieu, en la cachant sous la forme d'esclave, et suspendant, pour ainsi parler, son action toute-puissante et l'effusion de sa gloire; poussant l'obéissance jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix *; la poussant jusqu'au tombeau, et ne commençant à se relever que lorsqu'il fut parvenu à la dernière extrémité de la bassesse. Ne songeons donc à nous relever non plus que lui, que lorsque nous aurons goûté son ignominie dans toute son étendue, et que nous aurons bu tout le calice de ses humiliations. Alors il ne nous sera pas en ruine, mais en résurrection, en consolation et en joie.

DEUXIÈME POINT

Mais pour nous jeter dans ces profondeurs, laissons-nous confondre par la vérité de sa doctrine. C'est la seconde source des contradictions qu'il a eu à essuyer sur la terre. Il n'a eu à y trouver que des pécheurs; et il sembloit que des pécheurs ne dévoient non plus s'opposer à un Sauveur, que des malades à un médecin. Mais c'est qu'ils étoient pécheurs, et cependant qu'ils n'étoient pas humbles. Toutefois qu'y avoit-il de plus convenable à un pécheur que l'humilité et l'humble aveu de ses fautes? c'est ce que Jésus-Christ n'a pu trouver parmi, les hommes. Il a trouvé des pharisiens pleins de rapines, d'impuretés et de corruption : il a trouvé des docteurs de la loi, qui, sous prétexte d'observer les plus petits commandements avec une exactitude

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