Ibid., pag
les jours de fête « ne soient pas estimés saints d'une sainteté actuelle et naturelle1. » Nous y consentons; et jamais personne n'a imaginé cette sainteté actuelle et naturelle des fêtes qu'il se croit obligé à rejeter. Il dit « qu'aucun de ces jours n'est proprement dédié à un saint, et qu'on les consacre à Dieu en la mémoire des saints dont on leur donne le nom. » C'est notre même dootrine. Enfin on nous justifie en tout et partout sur cette matière, puisqu'on demeure d'accord qu'il faut observer ces jours « par un principe de conscience2. » Ceux donc qui nous objectent ici que nous suivons « les commandements des hommes3, » n'ont qu'à faire cette objection aux Anglois; ils leur répondront pour nous.
Ils ne nous justifient pas moins clairement du reproche qu'on nous fait d'enseigner une doctrine de démons, en nous abstenant de certaines viandes par pénitence. M. Burnet répond pour nous4, lorsqu'il « blâme les mondains qui ne veulent pas concevoir que l'abstinence assaisonnée de dévotion, et accompagnée de la prière, est peut-être un des moyens les plus efficaces que Dieu nous propose pour mettre nos âmes dans une tranquillité nécessaire, et pour avancer notre sanctification. » Puisque c'est dans cet esprit, et non pas, comme plusieurs se l'imaginent, par une espèce de police temporelle, que l'Église anglicane a défendu la viande au vendredi, au samedi, aux vigiles, aux quatre temps, et dans tout le carême, nous n'avons rien sur ce sujet à nous reprocher les uns aux autres. Il y a seulement sujet de s'élonner que ce soit le roi et le parlement qui ordonnent ces fêtes et ces abstinences, que ce soit le roi qui déclare « les jours maigres, » et qui dispense de ces « observances5; » et enfin, qu'en matière de religion, on ait mieux aimé avoir des commandements du roi que des commandements de l'Église.
Mais ce qu'il y a de plus surprenant dans la réformation anglicane, c'est une maxime de Cranmer. Au lieu que dans la vérité le culte dépend du dogme, et doit être réglé par là, Cranmer renversoit cet ordre; et avant que d'examiner la doctrine, il supprimoit dans le culte ce qui lui déplaisoit le plus. Selon M. Burnet, a l'opinion de la présence de Jésus-Christ dans chaque miette de pain a donné lieu au retranchement de la coupe6. Et en effet, poursuit-il7, si cette hypothèse est juste, la communion sous les deux espèces est inutile. » Ainsi la question de la nécessité des deux espèces dépendoit de celle de la présence réelle. Or en 1548 l'Angleterre croyoit encore la présence réelle, et le parlement déclaroit que « le corps du Seigneur étoit contenu dans chaque morceau, et dans les plus petites portions du pain9. » Cependant on avoit déjà établi la nécessité de la communion sous les deux espèces, c'est-à-dire qu'on avoit tiré la conséquence avant que de s'être bien assuré du principe.
L'année d'après, ou voulut douter a de la présence réelle, et laques-
1. Burn., pag. 291. — 2. Ibid. — 3. Matth. xv, 9. — 4. Burn., pag. 145. S. Ibid., pag. 144, 294. — 6. Ibid., pag. 251. — 7. Ibi4., pag. 61. 8. Ibid., pag. 97.
tion n'étoit pas encore décidée ' , » quand on supprima par provision l'adoration de Jésus-Christ dans le sacrement : de môme que si on disoii en voyant le peuple dans un grand respect, comme en présence du roi: Commençons par empêcher tous ces honneurs; nous verrons après si le roi est là, et si ces respects lui sont agréables. On ôta de même l'oblation du corps et du sang, encore que cette oblation dans le fo.id ne soit autre chose que la consécration faite devant Dieu de ce corps et de ce sang comme réellement présents avant la manducation : et sans avoir examiné le principe , on en avoit déjà renversé la suite infaillible.
La cause d'une conduite si irrégulière, c'est qu'on menoit le peuple par le motif de la haine, et non par celui de la raison. Il étoit aisé d'exciter la haine contre certaines pratiques dont on ne montroit ni la source ni le droit usage, surtout lorsqu'il s'y étoit mêlé quelques abus : ainsi il étoit aisé de rendre odieux les prêtres qui abusoient de la messe pour un gain sordide; et la haine une fois échauffée contre eux, étoit tournée insensiblement par mille artifices contre le mystère qu'ils céiébroient, et même, comme on a vu2, contre la présence réelle qui en Hoit le soutien.
On en usoit de même sur les images; et une lettre françoise que M. Burnet nous a rapportée d'Edouard VI à son oncle le protecteur nous le fait voir. Pour exercer le style de ce jeune prince, ses maîtres lui faisoient recueillir tous les passages où Dieu parle contre les idoles. « J'ai voulu, disoit-il, en lisant la sainte Ecriture noter plusieurs lieux qui défendent de n'adorer ni de faire aucunes images, non-seulement de dieux étrangers, mais aussi de ne former chose, pensant la faire semblable à la majesté de Dieu le Créateur3. » Dans cet âge crédule, il avoit cru simplement ce qu'on lui disoit, que les catholiques faisoient des images, pensant « les faire semblables à la majesté de Dieu \ » et ces grossières idées lui causoientde l'étonnement et de l'horreur. «Si m'esbahis, » poursuit-il dans le langage du temps, a vu que lui-mesme et son Saint-Esprit l'a si souvent défendu, quêtant de gens ont osé commettre idolastrie, en faisant et adorant les images. » Il attache toujours, comme on voit, la même haine à les faire qu'à les adorer; et 'la raison, selon les idées qu'on lui donnoit; puisque constamment il n'est pas permis de faire des images, dans la pensée de faire quelque chose a de semblable à la majesté du Créateur. » « Car, comme ajoute ce prince, Dieu ne peut être vu en choses qui soient matérielles, mais veut être vu dans ses œuvres. » Voilà comme on abusoit un jeune enfant: on excitoit sa haine contre des images païennes, où on prétend représenter la divinité : on lui montroit que Dieu défend de faire de telles images; mais on n'avoit garde de lui enseigner que celles des catholiques ne sont pas de ce genre; puisqu'on ne s'est pas. encore avisé de dire qu'il soit défendu d'en faire de telles, ni de peinre Jésus-Christ et ses saints. Un enfant de dix à douze ans n'y prenoit
i. Burn., pag. 121. — 2. Ci-dessus, liv. VI. 3. Rec, 2 part., liv. Il, pag. 68.
pas garde de si près : c'étoit assez qu'en général et confusément on lui décriât les images. Celles de l'Église, quoique d'un autre ordre et d'un autre dessein, passoient avec les autres: ébloui d'un autre raisonnement spécieux et de l'autorité de ses maîtres, tout étoit idole pour lui; et la haine qu'il avoit contre l'idolâtrie se tournoit aisément contre l'Église.
Le peuple n'étort pas plus fin, et il n'étoit que trop aisé de l'animer par un semblable artifice. Après cela on ose prendre les progrès soudains de la réforme pour un miracle visible et un témoignage de la main de Dieu1. Comment M. Burnet l'a-t-il osé dire, lui qui nous découvre si bien les causes profondes de ce malheureux succès? Un prince prévenu d'un amour aveugle , et condamné par le pape, fait exagérer des faits particuliers, des exactions odieuses, des abus réprouvés par l'Église même. Toutes les chaires résonnent de satires contre les prêtres ignorants et scandaleux : on en fait des comédies et des farces publiques, et M. Burnet lui-même en est indigné. Sous l'autorité d'un enfant et d'un protecteur entêté delà nouvelle hérésie, on pousse encore plus loin la satire et l'invective : les peuples, a déjà prévenus d'une secrète aversion pour leurs conducteurs spirituels2, » écoutent avidement la nouvelle doctrine. On ôte les difficultés du mystère de de l'eucharistie; et au lieu de retenir les sens asservis, on les flatte. Les prêtres sont déchargés de la continence, les moines de tous leurs vœux, tout le monde du joug de la confession, salutaire à la vérité pour la correction des vices, mais pesant à la nature. On prêchoit une doctrine plus libre, et a qui, » comme dit M. Burnet, a traçoit un chemin simple et aisé pour aller au ciel3. » Des lois si commodes trouvoient une facile exécution, a De seize mille » ecclésiastiques dont le clergé d'Angleterre étoit composé , M. Burnet nous raconte que « les trois quarts renoncèrent à leur célibat du temps d'Edouard4, c'est-àdire en cinq ou six ans; et on faisoit de bons réformés de ces mauvais ecclésiastiques qui renonçoient à leurs vœux. Voilà comme on gagnoit le clergé. Pour les laïques, les biens de l'Église étoient en proie: l'argenterie des sacristies enrichissoit le fisc du prince : la seule châsse de saint Thomas de Cantorbéri, avec les inestimables présents qu'on y avoit envoyés de tous côtés, produisit au trésor royal des sommes immenses 5. C'en fut assez pour faire dégrader le saint martyr. On le condamna pour le piller; et les richesses de son tombeau firent une partie de son crime. Enfin on aimoit mieux piller les églises que de faire un bon usage de leurs revenus, selon l'intention des fondateurs. Quelle merveille qu'on ait gagné si promptement et les grands, et le clergé, et les peuples! N'est-ce pas au contraire un miracle visible qu'il soit resté une étincelle en Israël , et que les autres royaumes n'aient pas suivi l'exemple de l'Angleterre, du Danemark, de la Suède et de l'Allemagne, réformés par ces moyens ?
Parmi toutes ces réformations la seule qui n'avançoit pas étoit visi-
1. Rec.y 1 part., liv. I, pag. ^t9, etc. — 2. Ibid. — 3. Ibid. 4. Ibid., iib. II, pag. 415 — 5. Ibid., t part.
blement celle des mœurs. Nous avons vu sur ce point comme l'Allemagne avoit profité de la réforme de Luther; et il n'y a qu'à lire l'histoire de M. Burnet pour voir qu'il n'en alloit pas autrement en Angleterre. On a vu Henri VIII son premier réformateur : l'ambitieux duc de Sommerset fut le second. Il s'égaloit aux souverains, lui qui n'étoit qu'un sujet, et prenoit le titre de « duc de Sommerset par la grâce de Dieu1.» Au milieu « des désordres de l'Angleterre, et des ravages que la peste faisoit à Londres, » il ne songeoit qu'à bâtir le plus magnifique palais qu'on eût jamais vu; et pour comble d'iniquité, il le bâtissoit « des ruines d'églises et d'hôtels d'évêques, » et des revenus :jue a lui cedoientles évêques et les chapitres2; » car il falloit bien l.ii céder tout ce qu'il vouloit. Il est vrai qu'il en prenoit un don du roi : mais c'étoit le crime d'abuser ainsi de l'autorité d'un roi enfant, et d'accoutumer son pupille à ces donations sacrilèges. Je passe le reste des attentats qui le firent condamner par arrêt du parlement, premièrement à perdra l'autorité qu'il avoit usurpée sur le conseil, et ensuite à perdre la vie. Mais sans examiner les raisons qu'il eut de faire couper la tête à son frère l'amiral, quelle honte d'avoir fait subir à un homme de cette dignité et à son propre frère la loi inique d'être condamné « sur de simples dépositions, et sans écouter ses défenses*. » En vertu de cette coutume l'amiral fut jugé, comme tant d'autres, sans être ouï. Le protecteur obligea le roi à ordonner aux communes de passer outre au procès sans entendre l'accusé; et c'est ainsi qu'il instruisoit son pupille à faire justice.
M. Burnet se met fort en peine pour justifier son Cranmer de ce qu'il signa, étant évêque, l'arrêt de mort de ce malheureux, et se mêla contre les canons dans une cause de sang4. Sur cela, il fait à son ordinaire un de ces plans spécieux, où il tâche toujours indirectement de rendre odieuse la foi de l'Église, et d'en éluder les canons : mais il ne prend pas garde au principal. S'il falloit chercher des excuses à Cranmer, ce n'étoit pas seulement pour avoir violé les canons, qu'il devoit respecter plus que tous les autres , étant archevêque ; mais pour avoir violé la loi naturelle observée par les païens mêmes, «de ne condamner aucun accusé sans l'avoir entendu dans ses défenses5. Cranmer, malgré cette loi, condamna l'amiral, et signa l'ordre de l'exécuter. Un si grand réformateur ne devoit-il pas s'élever contre une coutume si barbare? Mais non, il valoit bien mieux démolir les autels, abattre les images, sans épargner celle de Jésus-Christ; et abolir la messe, que tant de saints avoient dite et entendue depuis l'établissement du christianisme parmi les Anglois.
Pour achever ici la vie de Cranmer, à la mort d'Edouard VI il signa la disposition où ce jeune prince, en haine de la princesse sa sœur, qui étoit catholique, changeoit l'ordre de la succession. M. Burnet veut qu'on croie que l'archevêque souscrivit avec peine6. Ce lui est assez que ce grand réformateur fasse les crimes avec quelque répugnance :
l. Rec, pag. 203. — 2. Ibid. — 3. Pag. 151. — 4. Pag. 151. 5. Act. xxv, 16. — 6. 2 part., pag. 341.
mais cependant le conseil, dont Cranmer étoit le chef, donna tous les ordres pour armer le peuple contre la reine Marie, et pour soutenir l'usurpatrice Jeanne de Suffolk : la prédication y fut employée; et Ridley, évêque de Londres, eut charge de parler pour elle dans la chaire *. Quand elle fut sans espérance, Cranmer, avec tous les autres, avoua son crime, et eut recours à la clémence de la reine. Cette princesse rétablissoit la religion catholique, et l'Angleterre se réunissoit au saint Siège, Comme on avoit toujours vu Cranmer accommoder sa religion à celle du roi, on crut aisément qu'il suivroit celle de la reine, et qu'il ne feroit non plus de difficulté de dire la messe, qu'il en avoit fait sous Henri, treize ans durant, sans y croire. Mais l'engagement étoit trop fort, et il se seroit déclaré trop évidemment un homme sans religion, en changeant ainsi à tout vent. On le mit dans la Tour de Londres, et pour le crime d'État et pour le crime d'hérésie2 : Il fut déposé par l'autorité de la reine3. Cette autorité étoit légitime à son égard, puisqu'il l'avoit reconnue, et même établie. C'étoit par cette autorité qu'il avoit lui-même déposé Bonner, évêque de Londres; et il fut puni par les lois qu'il avoit faites. Par une raison semblable , les évêques qui avoient reçu leurs évêchés pour un certain temps furent révoqués4; et jusqu'à ce que l'ordre ecclésiastique fût entièrement rétabli, on agit contre les protestants selon leurs maximes.
Après la déposition de Cranmer, on le laissa quelque temps en prison. Ensuite il fut déclaré hérétique, et il reconnut lui-même « que c'étoit pour avoir nié la présence corporelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie5. » On voit par là en quoi on faisoit consister alors la principale partie de la réformation d'Edouard VI; et je suis bien aise de le faire remarquer ici, parce que tout cela sera changé sous Elisabeth.
Lorsqu'il s'agit de décerner dans les formes du supplice de Cranmer, ses juges furent composés de commissaires du pape et de commissaire*de Philippe et de Marie; car la reine avoit alors épousé Philippe II, roi d'Espagne. L'accusation roula sur les mariages et les hérésies de Cranmer. M. Burnet nous apprend que la reine lui pardonna le crime d'État pour lequel il avoit déjà été condamné dans Je parlement. Il avoua les faits qu'on lui imputoit sur sa doctrine et ses mariages, «et remontra seulement qu'il n'avoit jamais forcé personne de signer ses sentiments6. »
A entendre un discours si plein de douceur, on pourroit croire que Cranmer n'avoit jamais condamné personne pour la doctrine. Mais, pour ne point parler ici de l'emprisonnement de Gardiner, évêque de Wichestre, et celui de Bonner, évêque de Londres7, ni d'autres choses semblables, l'archevêque avoit souscrit, sous Henri, au jugement où Lambert, et ensuite Anne Askew furent condamnés à mort pour avoir nié la présence réelle8; et sous Edouard, à celui de Jeanne de Kent, et à celui de George de Pare, brûlés pour leurs hérésies 9. Bien plus,