‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 121 sur 210 · Ci-dessus, liv. I, n · texte numérisé non relu

Ci-dessus, liv. I, n

loin de tomber par le souffle de ce faux prophète, se soutenoit contre la conjuration de tant de princes soulevés, en sorte que rattachement du peuple de Dieu pour cette autorité sainte, qui fait le lien de son unité, redoubloit plutôt qu'il ne s'affoiblissoit par tant de révoltes; on se moqua de l'illusion des prophéties de Luther, et de la folle crédulité de ceux qui les avoient prises pour des oracles célestes. Calvin y trouva pourtant une excuse; et il dit à quelqu'un qui s'en moquoit, que « si le corps de la papauté subsistoit encore, l'esprit et la vie en étoient sortis : de manière que ce n'étoit plus qu'un corps mort '. » Ainsi on hasarde une prophétie; et quand l'événement n'y répond pas, on en sort par un tour d'esprit.

Mais on nous dit avec un air sérieux que c'est une prophétie non pas de Luther, mais de l'Écriture, et qu'on la voit avec évidence (car il le faut bien, puisque c'est un article de foi) dans saint Paul et dans Daniel. Pour ce qui est de l'Apocalypse, il ne plaisoit pas à Luther d'employer ce livre, ni de le recevoir dans son canon. Mais pour saint Paul, qu'y avoit-il de plus évident; puisque le pape « est assis dans le temple de Dieu2?» Dans l'Église, dit Luther, c'est-à-dire, sans difficulté, dans la vraie Église, dans le vrai temple de Dieu; n'y ayant dans l'Écriture aucun exemple qu'on appelle de ce nom un temple d'idoles : de sorte que le premier pas qu'il faut faire pour bien entendre que le pape est l'Antéchrist, est de reconnoître pour la vraie Église celle dans laquelle il préside. La suite n'est pas moins claire. Qui ne voit que « le pape se montre comme un Dieu, en s'élevant au-dessus de tout ce qu'on adore 3, » principalement dans ce sacrifice tant condamné par nos réformés; où, pour se montrer Dieu, le pape confesse ses péchés avec tout le peuple, et s'élève au-dessus de tout, en priant et tous les saints et tous ses frères de demander pardon pour lui, déclarant aussi dans la suite, et dans la partie la plus sainte de ce sacrifice, qu'il espère ce pardon, « non par ses mérites, mais par bonté et par grâce, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur ? » Antéchrist de nouvelle forme qui oblige tous ses adhérents à mettre leur espérance en Jésus-Christ, et qui, pour avoir toujours été le plus ferme défenseur de sa divinité, est mis par les sociniens à la tête de tous les antechrists comme le plus grand de tous, et le plus incompatible avec leur doctrine.

Mais encore, si un tel songe mérite qu'on s'y applique, lequel estce de tous les papes qui est a ce méchant et cet homme de péché » marqué par saint Paul? On ne voit dans l'Écriture de semblables expressions que pour caractériser quelque personne particulière. N'importe, c'est tous les papes, après saint Grégoire, comme on disoit autrefois; et comme on le dit à présent, c'est tous les papes depuis saint Léon, qui sont a cet homme de péché, ce méchant, » et cet Antéchrist; encore qu'ils aient converti au christianisme l'Angleterre, l'Allemagne, la Suède, le Danemarck, la Hollande : si bien que tous

1. Gratul. ad Ven. Presbyt. Opusc, pag. 331. — 2. // Thess., n. 3. Ci-dessus, liv. III, n 60.

ces pays, en embrassant la réforme, ont reconnu publiquement qu'ils avoient reçu le christianisme de l'Antéchrist même.

Qui pourroit ici raconter les mystères que nos réformés ont trouvés dans l'Apocalypse, et les prodiges trompeurs de la bête, qui font les miracles que Rome attribue aux saints et à leurs reliques ; afin que saint Augustin, et saint Chrysostome, et saint Ambroise, et les autres Pères, dont on convient qu'ils ont annoncé de pareils miracles d'un consentement unanime, soient des précurseurs de l'Antéchrist? Que dirai-je du caractère que la bête imprime sur le front, qui veut dire le signe même de la croix de Jésus-Christ, et le saint chrême dont on se sert pour l'y imprimer; afin que saint Cyprien, et tous les autres évoques devant et après, qui constamment, comme on en demeure d'accord, ont appliqué ce caractère 7- soient des an techrists, et les fidèles, qui l'ont porté dès l'origine du christianisme, marqués à la marque de la bête; et le signe du Fils de l'homme, le sceau de son adversaire? On se lasse de raconter ces impiétés; et je crois pour moi que ce sont ces impertinences et ces profanations du saint livre de l'Apocalypse, qu'on voyoit croître sans fin dans la nouvelle réforme, qui firent que les ministres eux-mêmes, las de les entendre, résolurent, dans le synode national de Saumur, que ce nui pasteur n'entreprendroit l'exposition de l'Apocalypse sans le conseil du synode provincial1. »

Or, encore que les ministres n'aient cessé d'animer le peuple par ces idées odieuses d'antichristianisme, jamais on n'avoit osé les faire paroître dans les Confessions de foi, quelque envenimées qu'elles fussent toutes contre le pape. Le seul Luther avoit inséré parmi les articles de Smalcalde un long article de la papauté, qui ressemble plus à une outrageuse déclamation qu'à un article dogmatique , et il y avoit inséré cette doctrine2: mais nul autre n'avoit suivi cet exemple. Bien plus, lorsque Luther proposa l'article, Mélanchthon refusa de le souscrire3; et nous lui avons vu dire, du commun consentement de tout le parti, que la supériorité du pape étoit un si grand bien pour l'Eglise, qu'il la faudroit établir si elle n'étoit pas établie4 : cependant c'est précisément dans cette supériorité que nos réformés reconnurent le caractère de l'Antéchrist dans le synode de Gap en 1603.

On y disoit que l'évêque de Rome a prétendoit domination sur toutes les Églises et pasteurs, et se nommoit Dieu. » En quel endroit? dans quel concile? dans quelle profession de foi? C'est ce qu'il falloit marquer, puisque c'étoit le fondement du décret. Mais on n'a osé; car on auroit vu qu'il n'y avoit à produire que quelque impertinent glossateur, qui disoit que d'une certaine manière, et au sens que Dieu dit aux juges, a Vous êtes des dieux, » le pape pouvoit être appelé Dieu. Grotius s'étoit moqué de cette objection de son parti, en demandant depuis quand on prenoit pour dogme reçu les hyperboles de quelque flatteur. Je suis bien aise de dire que le reproche qu'on fait au pape de « se nommer Dieu » n'a point d'autre fondement. Sur ce fondement on

i. Syn. de Saumur, 1596. — 2. Ci-dessus, liv. IV, n. 38. — 3. Ibid., n. 39» 4. Lib. V, n. 24.

décide «qu'il est proprement l'Antéchrist, et le fils de perdition marqué dans la parole de Dieu, et la bête vêtue d'écarlate, que le Seigneur déconfira, comme il l'a promis, et comme il commençoit déjà : » et voilà ce qui devoit composer le trente et unième article de foi des prétendus réformés de France, selon le décret de Gap, chapitre de la Confession de foi. Ce nouvel article avoit pour titre : Article omis. Le synode delà Rochelle ordonna en 1607 que cet article de Gap, « comme très-véritable et conforme à ce qui étoit prédit dans l'Écriture, et que nous voyons en nos jours clairement accompli, seroit imprimé es exemplaires de la Confession de foi qui seroient mis de nouveau sous la presse. » Mais on jug2a de dangereuse conséquence de permettre à une religion tolérée à certaine condition, et sous une certaine Confession do foi, d'en multiplier les articles comme il plairoit à ses ministres; et on empêcha l'effet de ce décret du synode.

On demandera peut-être par quel esprit on s'étoit porté à cette nouveauté. Le synode même de Gap nous en découvre le secret. Nous y lisons ces paroles dans le chapitre de la Discipline : « Sur ce que plusieurs sont inquiétés pour avoir nommé le pape Antéchrist, la compagnie proteste que c'est la créance et confession commune de nous tous, » par malheur omise pourtant dans toutes les éditions précédentes ; « et que c'est un fondement de notre séparation de l'Église romaine : fondement tiré de l'Écriture et scellé par le sang de tant de martyrs. » Malheureux martyrs, qui versent leur sang pour un dogme profondément oublié dans toutes les Confessions de foi ! Mais il est vrai que depuis peu il est devenu le plus important de tous, et le sujet le. plus essentiel de la rupture.

Écoutons ici un auteur, qui seul fait plus de bruft dans tout son parti que tous les autres ensemble, et à qui il semble qu'on ait remis la défense de la cause, puisqu'on ne voit plus que lui sur les rangs. Voici ce qu'il dit dans ce fameux livre intitulé : l'Accomplissement des Prophéties. Il se plaint avant toutes choses a que cette controverse de l'Antéchrist ait langui depuis un siècle. On l'a malheureusement abandonnée par politique, et pour obéir aux princes papistes. Si on avoit perpétuellement mis devant les yeux des réformés cette grande et importante vérité, que le papisme est l'antichristianisme, ils ne seroient pas tombés dans le relâchement où on les voit aujourd'hui. xMais il y avoit si longtemps qu'ils n'avoient ouï dire cela, qu'ils Tavoient oublié '. » C'est donc ici un des fondements de la réforme : et cependant, poursuit cet auteur, il est arrivé, par un aveuglement manifeste, « qu'on se soit uniquement attaché à des controverses qui ne sont que des accessoires; et qu'on ait négligé celle-ci, que le papisme est l'empire antichrétien2. » Plus il s'attache à cette matière, plus son imagination s'échauffe. « Selon moi, continue-t-il, c'est ici une vérité si capitale , que sans elle on ne sauroit être vrai chrétien. » Et ailleurs : a Franchement, dit-il3, je regarde si fort cela comme un article de

i. Avis, tom. I, pag. 48. — 2. Ibid., pag. 48 et suiv. 3. Ace. des Prop., 1 part., c.xvi, pag. 292.

DES VARIATIONS, LIV, Xllt. 251

foi des vrais chrétiens, que je ne saurois tenir pour bons chrétiens ceux qui nient cette vérité, après que les événements et les travaux de tant de grands hommes l'ont mise dans une si grande évidence. » Voici un nouvel article fondamental, dont on ne s'étoit pas encore avisé, et qu'au contraire on « avoit malheureusement abandonné » dans la réforme : « car, ajoute-t-il1, cette controverse étoit si bien amortie, que nos adversaires la croyoient morte, et ils s'imaginoient que nous avions renoncé à cette prétention, et à ce fondement de toute notre réforme. »

Il est vrai, pour moi, que depuis que je suis au monde je n'ai jamais trouvé parmi nos prétendus réformés aucun homme de bon sens qui fit fort sur cet article : de bonne foi, ils avoient honte d'un si grand excès; et ils étoient plus en peine de nous excuser les emportements de leurs gens qui avoient introduit au monde ce prodige, qu<? nous ne l'étions à le combattre. Les habiles protestants nous déchargeoient de ce soin. On sait ce qu'a écrit sur ce sujet le savant Grotius, et combien clairement il a démontré que le pape ne pouvoit être l'Antéchrist2. Si l'autorité de Grotius ne paroît pas assez considérable à nos réformés, parce qu'en effet ce savant homme, en étudiant soigneusement les Écritures et en lisant les anciens auteurs ecclésiastiques, s'est désabusé peu à peu des erreurs où il étoit né; le docteur Hammond, ce savant anglais, n'étoit pas suspect dans le parti. Cependant il ne s'est pas moins attaché que Grotius à détruire les rêveries des protestants sur l'antichristianisme imputé au pape.

Ces auteurs, avec quelques autres, qu'il plaît à notre ministre d'appeler « la honte et l'opprobre non-seulement de la réforme, mais encore du nom chrétien •% étoient entre les mains de tout le monde, et recevoient des louanges non-seulement des catholiques, mais encore de tout ce qu'il y avoit de gens habiles et modérés parmi les protestants. M. Jurieu lui-même étoit ébranlé par leur autorité. C'est pourquoi, dans ses Préjugés légitimes, il nous donne tout ce qu'il dit de l'Antéchrist comme une chose qui n'est pas unanimement reçue, comme une chose « indécise, » comme une peinture <c de laquelle les traits sont applicables à divers sujets; dont quelques-uns sont déjà venus, et d'autres peut-être sont à venir4. Aussi l'usage qu'il en fait lui-même est d'en faire « un préjugé contre le papisme, » et non pas « une démonstration. » Mais cet article est redevenu à la mode: que dis-je? ce qui étoit « indécis » est devenu « le fondement de toute la réformamation. » « Car certainement, dit notre auteur5, je ne la crois bien fondée, cette réformation, qu'à cause de cela, que l'Église que nous avons abandonnée est le véritable antichristianisme. » Qu'on ne se tourmente pas à chercher, comme on a fait jusqu'ici, les articles fondamentaux : voici le fondement des fondements, sans lequel la réforme seroit insoutenable. Que deviendra-t-elle donc si cette doctrine a que le papisme est le vrai antichristianisme» se détruit en l'exposant? La chose sera claire pour peu qu'on écoute.

1. Avis, etc. ; ibid., p. 49, 50. — 2. Avis, pag. k \ 1 part., col. xvi, pag. 291. 3. Avis, pag. 4. — k. Préj. lég., 1 part., c. iv, pag. 72, 73. 5. Ibid., pag. 50.

Il faut seulement songer que tout le mystère consiste à faire bien voir ce qui constitue cet antichristianisme prétendu. Il en faut ensuite marquer le commencement, la durée, et la fin la plus prompte qu'on pourra pour consoler ceux qui s'ennuient d'une si longue attente. On croit trouver dans l'Apocalypse * une lumière certaine pour développer ce secret; et on suppose, en prenant les jours pour années, que les douze cent soixante jours destinés dans l'Apocalypse à la persécution de l'Antéchrist font douze cent soixante ans. Prenons tout cela pour vrai; car il ne s'agit pas de disputer, mais de rapporter nistoriquement la doctrine qu'on nous donne pour le fondement de la réforme.

D'abord on y est fort embarrassé de ces douze cent soixante ans de persécution. La persécution est fort lassante , et on voudroit bien trouver que ce temps finira bientôt : c'est ce que notre auteur témoigne ouvertement; car depuis les dernières affaires de France, « l'âme abîmée, dit-il2, dans la plus profonde douleur que j'aie jamais ressentie, j'ai voulu pour ma consolation trouver des fondements d'espérer une prompte délivrance pour l'Église. » Occupé de ce dessein il va chercher « dans la source même des oracles sacrés, pour voir, dit-il3, si le Saint-Esprit ne m'apprendroit point, de la ruine prochaine de l'empire antichrétien, quelque chose de plus sûr et de plus précis que ce que les autres interprètes y avoient découvert. »

On trouve ordinairement bien ou mai tout ce qu'on veut dans des prophéties, c'est-à-dire dans les lieux obscurs, et dans des énigmes, quand on y apporte de violentes préventions. L'auteur nous avoue les siennes : « Je veux, dit-il4, avouer de bonne foi que j'ai abordé ces di- ■ vins oracles plein de mes préjugés, et tout disposé à croire que nous étions près de la fin du règne et de l'empire de l'Antéchrist. » Comme il se confesse prévenu lui-même, il veut aussi qu'on le lise a avec de favorables préventions: » alors il ne croit pas « qu'on puisse s'éloigner de ses pensées5: » tout passera aisément avec ce secours.

Le voilà donc bien convaincu, de son propre aveu, d'avoir apporté à la lecture des livres divins non pas un esprit dégagé de ses préjugés et par là prêt à recevoir toutes les impressions de la divine lumière; mais au contraire un esprit « plein de ses préjugés, rebuté de persécutions, qui vouloit absolument en trouver la fin, et la ruine prochaine de cet empire incommode. Il trouve que tous les interprètes remettent l'affaire à longs jours. Joseph Mède, qu'il avoit choisi pour son conducteur, et qui avoit en effet si bien commencé à son gré, s'est égaré à la fin : parce qu'au lieu qu'il espéroit sous un si bon guide a voir finir la persécution dans vingt-cinq ou trente ans; » pour accomplir ce que Mède suppose, il faudroit plusieurs siècles. « Nous voilà, dit-il6, bien reculés, et bien éloignés de notre compte: il nous faudra encore attendre plusieurs siècles. » Cela n'accommode pas un homme si pressé de voir une fin, et d'annoncer de meilleures nouvelles à ses frères.

1. Apoc. xr, xn, xiii. — 2. Avis, pag. 4. — 3. Ibid. 7, 8. — 4. Ibid., pag. 8. 5 Ibid. pag. 53. — 6. Ace, 2 part., ch. iv, pag. eo.

Mais enfin, malgré qu'il en ait, il faut trouver douze cent soixante ans de persécution bien comptés. Pour en trouver bientôt la fin, il en faut placer de bonne heure le commencement. La plupart des calvinistes avoient commencé ce compte lorsqu'on avoit, selon eux, commencé à dire la messe, et à adorer l'eucharistie; car c'étoit là le dieu Maozim, que l'Antéchrist devoit adorer, selon Daniel1. Entre autres belles allégories, il y avoit un rapport confus entre Maozim et la messe. Crespin étale ce conte dans son Histoire des Martyrs2; et tout le parti est ravi de cette invention. Mais quoi ! mettre l'adoration de l'eucharistie dans les premiers siècles, c'est trop tôt : dans le dixième ou dans le onzième, sous Bérenger, cela se peut: la réforme ne se soucie guère de ces siècles-là : mais enfin , à commencer douze cent soixante ans entiers au dixième et onzième siècle, il y avoit encore six cent soixante ans au moins de mauvais temps à essuyer : notre auteur en est rebuté ; et son esprit lui serviroit de bien peu, s'il ne lui fournissoit quelque expédient plus favorable.

Jusqu'ici dans le parti on avoit respecté saint Grégoire. A la vérité on y trouvoit bien des messes, même pour les morts : bien des invocations de saints, bien des reliques, et, ce qui est bien fâcheux à la réforme, une grande persuasion de l'autorité de son siège. Mais enfin sa sainte doctrine et sa sainte vie imprimoient du respect. Luther et Calvin l'avoient appelé le dernier évêque de Rome : après ce n'étoit que papes et antechrists : mais pour lui, il n'y avoit pas moyen de le mettre dans ce rang. Notre auteur a été plus hardi; et dans ses Préjugés légitimes (car il commençoit dès lors à être inspiré pour l'interprétation de l'Apocalypse) , après avoir souvent décidé, avec tous ses interprètes, que l'Antéchrist commenceroit avec la ruine de l'empire romain , il déclare que « cet empire a cessé » quand Rome a cessé « d'être la capitale des provinces, quand cet empire fut démembré en dix parties, ce qui arriva à la fin du cinquième siècle, et au commencement du sixième3. C'est ce qu'il répète quatre ou cinq fois, afin qu'on n'en doute pas, et enfin il conclut ainsi : « Il est donc certain qu'au commencement du sixième siècle les corruptions de l'Église étoient assez grandes, et l'orgueil de l'évêque de Rome étoit déjà monté assez haut, pour que l'on puisse marquer dans cet endroit la première naissance de l'empire antichrétien. » Et encore : « On peut bien compter pour la naissance de l'empire antichrétien un temps dans lequel on voyoit déjà tous les germes de la corruption et de la tyrannie future4. » Et enfin : « Ce démembrement de l'empire romain en dix parties arriva environ l'an 500, un peu avant la fin du cinquième siècle, et dans le commencement du sixième5. » Il est donc clair que c'est de là qu'il faut commencer à compter les douze cent soixante ans assignés à la durée de l'empire du papisme.

Par malheur, on ne trouve pas l'Église romaine assez corrompue

i. Dan. xr, 38. — 2. Hist. des Mart., par Cresp., liv. I. 3. Préj. lég., l part., pag. 82. — 4. Ibid.,pag. 83, 85. 5. Ibid., 128.

dans ce temps-là pour en faire une Église antichrétienne; car les papes de ces temps-là ont été les plus zélés défenseurs du mystère de Tincarnation et de la rédemption du genre humain, et tout ensemble des plus saints que l'Église ait eus. Il ne faut qu'entendre l'éloge que donne Denys le Petit1, un homme si savant et si pieux, au pape saint Gélase, qui étoit assis dans la chaire de saint Pierre depuis l'an 492 jusqu'à l'an 496. On y verra que « toute la vie » de ce saint pape « étoit ou la lecture ou la prière : » ses jeûnes, sa pauvreté, et dans la pauvreté de sa vie son immense charité envers les pauvres, sa doctrine enfin, et sa vigilance qui lui faisoit regarder le moindre relâchement dans un pasteur comme un grand péril des âmes, composoient en lui un évêque tel que saint Paul Ta voit décrit. Voilà le pape que ce savant homme a vu dans la chaire de saint Pierre vers la fin du cinquième siècle, où l'on veut que l'Antéchrist ait pris naissance. Encore cent ans après, saint Grégoire le Grand étoit assis dans cette chaire; et toute l'Église en Orient comme en Occident étoit remplie de la bonne odeur de ses vertus, parmi lesquelles éclatoient son humilité et son zèle. Néanmoins il étoit assis dans le siège qui « commençoit à devenir le siège d'orgueil, et celui de la bête2. » Voilà de beaux commencements pour l'Antéchrist. Si ces papes avoient voulu être un peu plus méchants, et défendre avec un peu moins de zèle le mystère de Jésus- Christ et celui de la piété, le système cadreroit mieux : mais tout s'accommode; l'Antéchrist ne faisoit encore que de naître3, et dans ses commencements rien n'empêche qu'il ne fût saint, et très-zélé défenseur de Jésus-Christ et de son règne. Voilà ce que voyoit notre auteur au commencement de l'année 1685, et quand il composa ses Préjugés légitimes.

Lorsqu'il eut vu sur la fin de la même année la révocation de l'édit de Nantes, et toutes ses suites, ce grand événement lui fit changer ses prophéties, et avancer le temps de la destruction du règne de l'Antéchrist. L'auteur voulut pouvoir dire qu'il espéroit bien la voir lui-même. Il publia en 1686 le grand ouvrage de l'Accomplissement des Prophéties, où il détermine la fin de la persécution antichrétienne à l'an 1710, ou au plus 1714 ou 1715. Au reste, il avertit son lecteur qu'après tout il croit difficile démarquer précisément l'année: « Dieu, » dit-il 4,« dans ses prophéties » n'y regarde pas de si près. Sentence admirable ! Cependant « on peut dire, » poursuit-il, « que cela doit arriver depuis l'an 1710, jusqu'à l'an 1715. » Voilà ce qui est certain et constamment au commencement du dix-huitième siècle, ce qu'il appelle persécution sera cessé : ainsi nous touchons au bout; à peine y a-t-il vingt-cinq ans. Qui des calvinistes zélés ne voudroit avoir patience, et attendre un si court terme ?

Il est vrai qu'il y a ici de l'embarras : car à mesure qu'on avance la fin des douze cent soixante ans, il en faut faire remonter le commence-

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