‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 152 sur 210 · ADDITION IMPORTANTE AU LIVRE XIV · texte numérisé non relu

ADDITION IMPORTANTE AU LIVRE XIV

Après cette impression achevée, il me tombe entre les mains un livre latin que l'infatigable Jurieu vient de faire éclore, et dont il faut que je rende compte au public. Le titre est Consultation amiable sur la paix entre les protestants. Il y traite cette matière avec le docteur Daniel Séverin Scultet, qui de son côté se propose d'aplanir les difficultés de cette paix si souvent et si vainement tentée. La question dont il s'agit principalement est celle de la prédestination et de la grâce. Le luthérien ne peut souffrir ce qui a été défini dans le synode de Dordrect sur les décrets absolus et la grâce «irrésistible: » il trouve encore plus insupportable ce qu'enseigne le même synode sur « Pinamissibilité» de la justice et sur la certitude du salut; n'y ayant rien, selon lui, déplus impie que de lui donner, au milieu des plus grands crimes, à l'homme une fois justifié, une assurance certaine que ses crimes ne lui feront perdre ni son salut dans l'éternité, ni même le Saint-Esprit et la grâce de l'adoption dans le temps. Je n'explique plus ces questions, qu'on doit avoir entendues par l'explication qu'on en a vue dans cette histoire ■; et je dirai seulement que c'est ce qu'on appelle parmi les luthériens le « particularisme » des calvinistes : hérésie si abominable, qu'ils ne l'accusent de rien moins que de faire Dieu auteur du péché, et de renverser toute la morale chrétienne, en inspirant une pernicieuse sécurité à ceux qui sont plongés dans les plus abominables excès. M. Jurieu ne nie pas que le synode de Dordrect n'ait enseigné les dogmes qu'on lui impute : il tâche seulement de les purger des mauvaises conséquences qu'on en tire; et il pousse lui-même si loin la certitude du salut, qui est le dogme où nous avons vu que tout aboutit, qu'il dit que l'ôter aux fidèles, c'est faire de la vie chrétienne une insupportable torture2. Il demeure donc d'accord au fond des sentiments imputés aux calvinistes : mais afin de faire la paix, malgré une si grande opposition dans des articles si importants, après avoir proposé quelques adoucissements, qui ne sont que dans les paroles, il conclut à la tolérance mutuelle. Les raisons dont il l'appuie se réduisent à deux, dont l'une est la récrimination, et l'autre la compensation des dogmes.

Pour la récrimination, voici le raisonnement de M. Jurieu. Vous nous accusez, dit-il au docteur Scultet, de faire Dieu auteur du péché; c'est Luther qu'il en faut accuser, et non pas nous : et là-dessus il lui produit les passages que nous avons rapportés3, où Luther décide que

i. Liv. IX et XV.

2. 1 part., ch. vin ; 2 part., ch. vi, pag. 191, etc.; S., liv. TI, n. 253, 254.

V Ci-dessus, liv. II.

la prescience de Dieu rend le libre arbitre impossible : « que Judas par cette raison ne pouvoit éviter de trahir son Maître; que tout ce qui se fait en l'homme de bien et de mai se fait par une pure et inévitable nécessité ; que c'est Dieu qui opère en l'homme tout ce bien et tout ce mal qui s'y fait, et qu'il fait l'homme damnable par nécessité : que l'adultère de David n'est pas moins l'ouvrage de Dieu que la vocation de saint Paul : enfin qu'il n'est pas plus indigne de Dieu de damner des innocents, que de pardonner comme il fait à des coupables1. »

Le calviniste démontre ensuite que Luther ne parle point ici en doutant, mais avec la terrible décision que nous avons remarquée ailleurs2, et qu'il ne permet sur ce sujet aucune réplique. « Vous, dit-il, qui m'écoutez, n'oubliez jamais que c'est moi qui l'enseigne ainsi ; et sans aucune nouvelle recherche acquiescez à cette parole. »

Le luthérien pensoit échapper, en disant que Luther s'étoit rétracté : mais le calviniste l'accable en lui demandant : « Où est cette rétractation » de Luther 3 ? a 11 est vrai, poursuit-il, qu'il a prié qu'on excusât dans ses premiers livres quelques restes du papisme sur les indulgences : mais pour ce qui regarde le libre arbitre, il n'a jamais rien changé dans sa doctrine. » Et en effet; il est bien certain que les prodiges d'impiété qu'on vient d'entendre n'avoient garde d'être tirés du papisme , où Luther reconnoît lui-même dans tous ces endroits qu'ils étoient en exécration.

M. Jurieu est sur cela du même avis que nous, et il déclare4 a qu'il a en horreur ces dogmes de Luther, comme des dogmes impies, horribles, affreux et dignes de tout anathème, qui introduisent le manichéisme, et renversent toute religion. » Il est fâché de se voir forcé de parler ainsi du chef de la réforme, a Je le dis, poursuit-il, avec douleur, et je favorise autant que je puis Ja mémoire de ce grand homme. » C'est donc ici de ces confessions que l'évidence de la vérité arrache de la bouche, malgré qu'on en ait; et enfin l'auteur de la réforme, de l'aveu des réformés, est convaincu d'être un impie qui blasphème contre Dieu : « grand homme, » après cela, tant que vous voudrez; c?.r ces titres ne coûtent rien aux réformés, pourvu qu'on ait sonné le tocsin contre Rome. Mélanchthon est coupable de cet attentat qui renverse toute religion. M. Jurieu l'a convaincu d'avoir proféré les mêmes blasphèmes que son maître5, et, au lieu de les détester comme ils méritoient, de ne les avoir jamais rétractés que trop « mollement, et comme en doutant. » Voilk sur quels fondements la réforme a été bâtie.

Mais parce que M. Jurieu semble ici vouloir excuser Calvin, il n'a qu'à jeter les yeux sur les passages de cet auteur que j'ai marqués dans cette histoire6. Il y trouvera a qu'Adam ne pouvoit éviter sa chute; et qu'il ne laisse pas d'en être coupable, parce qu'il est tombé volontairement : qu'elle a été ordonnée Je Dieu, et qu'elle a été comprise dans son secret dessein7. » Il y trouvera « qu'un conseil caché de Dieu est la cause de l'endurcissement; qu'on ne doit point nier que Dieu n'ait voulu et décrété la défection d'Adam, puisqu'il fait tout ce qu'il veut; que ce décret à la vérité fait horreur, mais enfin qu'on ne peut niei

1. Jur., 2 part., c. vin, pag. 210 et seq. — 2. Liv. II, n. 17. 3. Jur., ibid., pag. 217, 218. — - 4. Ibid., pag. 211, 214 et seq. 5. Ibid., pag. 24. — 6. Ci-dessus, liv. XIV. — 7. Opusc Depr3ed.,j>fiz, 704, et 705

que Dieu n'ait prévu la chute de l'homme, parce qu'il l'avoit ordonnée par son décret; qu'il ne faut point se servir du terme de permission, puisque c'est un ordre exprès; que la volonté de Dieu fait la nécessité des choses, et que tout ce qu'il a voulu arrive nécessairement; que c'est pour cela qu'Adam est tombé par un ordre de la providence de Dieu, et parce que Dieu l'avoit ainsi trouvé à propos, quoiqu'il soit tombé par sa faute; que les réprouvés sont inexcusables, quoiqu'ils ne puissent éviter la nécessité de pécher, et que cette nécessité leur vient par l'ordre de Dieu; que Dieu leur parle, mais pour les rendre plus sourds; qu'il leur met la lumière devant les yeux, mais pour les aveugler'; qu'il leur adresse la saine doctrine, mais pour les rendre plus insensibles; qu'il leur envoie des remèdes, mais afin qu'ils ne soient point guéris2. » Que falloit-il ajouter afin de rendre Calvin aussi parfait manichéen que Luther?

Que sert donc à M. Jurieu de nous avoir rapporté quelques passages de Calvin, où il semble dire que l'homme a été libre en Adam, et qu'en Adam il est tombé par sa volonté3, puisque d'ailleurs il est constant, par Calvin même, que cette volonté d'Adam étoit l'effet nécessaire d'un ordre spécial de Dieu? Aussi est-il véritable que ce ministre n'a pas prétendu excuser absolument son Calvin, se contentant de dire seulement « qu'à comparaison de Luther il étoit sobre4 : » mais on vient de voir ses paroles, qui ne sont pas moins emportées ni moins impies que celles de Luther.

J'ai aussi produit celles de Bèze, qui rapporte manifestement tous les péchés à la volonté de Dieu comme à leur cause première5. Ainsi, sans contestation, les chefs des deux partis delà réforme, Luther et Mélanchthon d'un côté, Calvin et Bèze de l'autre, les maîtres et les disciples sont également convaincus de manichéisme et d'impiété; et M. Jurieu a eu raison d'avouer de bonne foi des réformateurs en général, qu'ils ont enseigné que « Dieu poussoit les méchants aux crimes énormes6. »

Le calviniste revient à la charge, et voici une autre récrimination qui n'est pas moins remarquable. Vous nous reprochez, dit-il aux luthériens, notre grâce « irrésistible : » mais pour faire qu'on y résiste, vous allez à l'extrémité opposée; et dissemblable à votre maître Luther, au lieu qu'il outroit la grâce « jusqu'à se rendre suspect de manichéisme7, » vous outrez le libre arbitre jusqu'à devenir demi-pélagiens, puisque vous lui attribuez le commencement du salut. C'est ce qu'il démontre par les mêmes preuves dont nous nous sommes servi dans cette histoire8, en faisant voir aux luthériens que selon eux la grâce de la conversion dépend du soin qu'on prend par soi-même d'entendre la prédication. J'ai démontré clairement ce demi-pélagianisme des luthériens par le livre de la Concorde, et par d'autres témoignages : mais le ministre fortifie mes preuves par celles de son adversaire Scultet, qui a dit en autant de mots que oc Dieu convertit les hommes lorsque les hommes eux-mêmes traitent la prédication de la parole avec respect et attention9. » En effet, c'est en cette sorte que les luthériens expliquent la volonté universelle de sauver les hommes; et ils disent, avec Scultet, que « Dieu veut répandre dans le cœur de tous les adultes la contrition et la foi vive, à condition toutefois qu'ils fassent aupara-

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