Timoth., ii, p. — 6. Ubi siiDra
Il y a plus : quand on auroit accordé à M. Claude qu'avant la réformation tout le monde dormoit dans l'Église romaine, jusqu'à laisser faire à chacun tout ce qu'il vouloit; ceux qui n'assistoient ni à la messe, ni à la communion, n'alloient jamais à confesse, et n'avoient aucune part aux sacrements, ni à la vie, ni à la mort, vivoient et mouroient parfaitement en repos : on ne savoit ce que c'étoit de demander à de telles gens la confession de leur foi, et la réparation du scandale qu'ils donnoient à leurs frères: après tout, que gagne-t-on en avançant de tels prodiges? Le dessein est de prouver qu'on pouvoit faire son salut en demeurant de bonne foi dans la communion de l'Église romaine. Pour le prouver, la première chose qu'on fait, c'est d'ôter à ceux qu'on sauve tous les liens extérieurs de la communion. La plus essentielle partie du service étoit la messe : il n'y falloit prendre aucune part. Le signe le plus manifeste de la communion étoit la communion pascale , il s'en falloit abstenir : autrement il auroit fallu adorer Jésus- Christ comme présent, et communier sous une espèce. Toutes les prédications retentissoient de ce culte, de cette communion , et enfin des autres doctrines qu'on veut croire si corrompues. Il se falloit bien garder de donner aucune marque d'approbation : par ce moyen, dit M. Claude, on sera sauvé sans la communion de l'Église. Il faudroit plutôt conclure que par ce moyen on sera sauvé dans la communion de l'Église, puisqu'en effet par ce moyen on aura rompu tous les liens de la communion; car enfin qu'on me définisse ce que c'est que d'être en communion avec une Église. Est-ce demeurer dans le pays où cette Église est reconnue, comme les protestants étoient parmi nous, ou comme les catholiques sont en Angleterre et en Hollande? Ce n'est pas cela sans doute, mais peut-être que ce sera entrer dans les temples, entendre les prêches,, et se trouver dans les assemblées sans aucune marque d'approbation, et à peu près dans le même esprit qu'un voyageur curieux, sans dire amen sur la prière, et surtout sans communier jamais? Vous vous moquez, répondez-vous. Enfin donc communier avec une Église , c'est du moins en fréquenter les assemblées avec les marques de consentement et d'approbation qu'y donnent les autres. Donner ces marques à uae Église dont la profession de foi est criminelle , c'est donner son consentement au crime : et les refuser, ce n'est plus être dans cette communion extérieure où néanmoins vous voulez qu'on soit.
Que si vous dites qu'on donnera des marques d'approbation qui tomberont seulement sur les vérités qu'on aura prêchées dans cette Église, et sur le bien qu'on y aura fait, on pourroit être par ce moyen en communion avec les sociniens, avec les déistes, s'ils pouvoient faire une société; avec les mahométans, avec les juifs , en recevant ce que chacun dira de véritable, en ne disant mot sur tout le reste, et vivant au surplus en bon socinien et en bon déiste : quel égarement est pareil à cette pensée ?
Voilà l'état où M. Claude a laissé la controverse de l'Église: faible
état, comme on voit, et visiblement insoutenable. Aussi ne s'y fie-t-il
pas; et quelque misérable que soit le refuge d'Église invisible, il ne le
veut pas ôter à son parti; puisqu'il suppose que Dieu peut faire en-
tièrement disparoître son Eglise aux yeux des hommes x : et quand il dit qu'il le peut, ce n'est pas dire qu'il le peut absolument et qu'il n'y a point là de contradiction; car ce n'est pas de quoi il s'agit, et on ne songe pas seulement ici à ces abstractions métaphysiques : c'est-à-dire qu'il le peut dans l'hypothèse, et selon le plan du christianisme. C'est en ce sens que M. Claude décide que « Dieu peut, quand il lui plaira, réduire les fidèles à une entière dispersion extérieure, et les conserver dans ce misérable état; et qu'il y a grande différence entre dire que l'Église cesse d'être visible, et dire qu'elle cesse d'être. » Après avoir cent fois répété qu'on ne conteste pas avec nous sur la visibilité de l'Église ; après avoir fait entrer dans sa définition la visibilité de son ministère, et en avoir établi la perpétuité sur ces promesses de Jésus-Christ, « Je suis avec vous et les portes d'enfer ne prévaudront pas2: » dire ce qu'on vient d'entendre, c'est oublier sa propre doc trine, et anéantir des promesses plus durables que le ciel et la terre. Mais c'est aussi, qu'après avoir fait tous ses efforts pour les accorder avec la réforme, et soutenir la doctrine de l'Écriture sur la visibilité, il falloit se laisser un dernier recours dans une Église invisible, pour s'en servir dans le besoin.
La question étoit en cet état lorsque M. Jurieu a mis au jour son nouveau Système de l'Église. Il n'y eut pas moyen de soutenir la différence que son confrère avoit voulu mettre entre nos pères et nous, ni de sauver les uns en damnant les autres. Il n'étoit pas moins ridicule, en faisant naître à Dieu des élus dans la communion de l'Église romaine, de dire que ces élus de sa communion fussent ceux qui ne prenoient aucune part ni à sa doctrine, ni à son culte, ni à ses sacrements. M. Jurieu a senti que ces prétendus élus ne pouvoient être que des hypocrites ou des impies; et il a enfin ouvert la porte du ciel, quoique avec beaucoup de difficultés, à ceux qui vi voient dans la communion de l'Église romaine3. Mais afin qu'elle ne pût pas se glorifier de cet avantage, il l'a communiqué en même temps aux autres Églises partout où est répandu le christianisme, quelque divisées qu'elles soient entre elles, et encore qu'elles s'excommunient impitoyablement les unes les autres.
Il a poussé si loin cette opinion, qu'il n'a pas craint d'appeler l'opinion contraire, « inhumaine, cruelle, barbare, » en un mot une opinion a de bourreau, » qui se plaît à damner le monde, et la plus tyrannique qui fut jamais. 11 ne veut pas qu'un chrétien vraiment charitable puisse avoir une autre pensée que celle qui met les élus dans toutes les communions où Jésus-Christ est connu; et il nous apprend a que si on n'a pas encore appuyé beaucoup là-dessus » parmi les siens, c'a été l'effet d'une « politique » qu'il n'approuve pas4. Au reste il a trouvé le moyen de rendre son système si plausible dans son parti, qu'on n'y oppose plus autre chose à nos instructions, et qu'on croit y
i. De la Iiéform., pag. 47, 48, 314 -, Rép. au dise, de M. de Cond., pag. 89, 92, 245, 247.
2. Pag. 68 et suiv. — 3. Syst. de VEgl,, 1. I. xx, ixi, etc. k. Syst., Préf., sur la fin.
avoir trouvé un asile où on ne peut être forcé : de sorte que la dernière ressource du parti protestant est de donner à Jésus-Christ un royaume semblable à celui « de Satan; » un royaume « divisé en » lui-même, « prêt » par conséquent a à être désolé, et dont les maisons vont tomber l'une sur l'autre1.»
Si Ton veut maintenant savoir l'histoire et le progrès de cet*e opinion, la gloire de l'invention appartient aux sociniens. Ceux-ci à la vérité ne conviennent pas avec les autres chrétiens sur les articles fondamentaux : car ils n'en mettent que deux, l'unité de Dieu et la mission de Jésus- Christ. Mais ils disent que tous ceux qui les professent, avec des mœurs convenables à cette profession, sont vrais membres de l'Église universelle, et que les dogmes qu'on surajoute à ce fondement n'empêchent pas le salut. On sait aussi le sentiment et l'indifférence de Dominis. Après le synode de Charenton,où les calvinistes reçurent les luthériens à la communion malgré la séparation des deux sociétés, c'étoitune nécessité de reconnoître une même Église dans des communions différentes. Les luthériens étoientfort éloignés de ce sentiment ; mais Calixte, le plus célèbre et le plus savant d'entre eux, lui a donné de nos jours la vogue en Allemagne ; et il met dans la communion de l'Église universelle toutes les sectes qui ont conservé le fondement, sans en excepter l'Église romaine2. Il y a près de trente ans que d'Huisseau, ministre de Saumur, poussa bien avant la conséquence de cette doctrine. Ce ministre, déjà célèbre dans son parti pour en avoir publié la discipline ecclésiastique conférée avec les décrets des synodes nationaux, fit beaucoup plus parler de lui par le plan de réunion des chrétiens de toutes les sectes qu'il proposa en 1670; et M. Jurieu nous apprend qu'il eut beaucoup de partisans, malgré la condamnation solennelle qu'on fît de ses livres et de sa personne3. Depuis peu M. Pajon, fameux ministre d'Orléans, dans sa Réponse à la Lettre pastorale du clergé de France, ne crut pas pouvoir soutenir l'idée de l'Église que M. Claude avoit défendue : la catholicité, ou l'universalité de l'Église lui parut plus vaste que ne la faisoit son confrère, et M. Jurieu avertit M. Nicole 4, « que quand il auroit répondu au livre de M. Claude, il n'auroit rien fait s'il ne répondoit au livre de M. Pajon, puisque ces messieurs ayant pris des routes toutes différentes, on ne les sauroit payer d'une seule et même réponse. »
Dans cette division de la réforme poussée à bout sur la question de l'Église, M. Jurieu a pris le parti de M. Pajon ; et sans s'effrayer de la séparation des Églises, il décide5 que a toutes les sociétés chrétiennes qui conviennent en quelques dogmes, en cela même qu'elles conviennent , sont unies au corps de l'Église chrétienne , fussent-elles en schisme les unes contre les autres jusques aux épées tirées. »
Malgré des expressions si générales, il varie sur les sociniens: car d'abord, dans ses Préjugés légitimes, où il disoit naturellement ce qu'il
t. Luc, XI, 17, 18.
2. Calixt., De jid. etstud. Conc. Ecc. num. 1, 2, 3, 4, etc. , Lugd. Bat., 161.
3. Avert. aux Prot. de VEur. à la tête des yréj.} pag. 19. — k. Ibid., pag. 12. i. Préj. %., pag. 4.
pensoit, il commence par les ranger a parmi les membres de l'Église chrétienne i. » Il paroît un peu embarrassé sur la question, si on peut aussi faire son salut parmi eux : car d'un côté il semble ne rendre capables du salut que ceux qui vivent dans les sectes où l'on reconnoît la divinité de Jésus-Christ avec les autres articles fondamentaux ; et de l'autre, après avoir construit a le corps de l'Église de tout ce grand amas de sectes qui font profession du christianisme dans toutes les provinces du monde2, » composé où visiblement les sociniens sont compris, il conclut en termes formels, « que les saints et les élus sont répandus dans toutes les parties de ce vaste corps. »
Les sociniens gagnoient leur cause, et M. Jurieu fut blâmé dans son parti même de leur avoir été trop favorable; ce qui fait que dans son Système il force un peu ses idées : car au lieu que dans les Préjugés il mettoit naturellement dans le corps de l'Église universelle toutes les sectes quelles qu'elles fussent sans exception, dans le Système il y ajoute ordinairement ce correctif, « du moins celles qui conservent les points fondamentaux3 : » ce qu'il explique de la Trinité et des autres de pareille conséquence. Par là il sembloit restreindre ses propositions générales : mais à la fin , entraîné par la force de son principe* il rompt, comme nous verrons, toutes les barrières que la politique du parti lui imposoit, et il reconnoît à pleine bouche que les vrais fidèles se peuvent trouver dans la communion d'une église socinienne.
Voilà l'histoire de l'opinion qui compose l'Église catholique des communions séparées. Elle paroît devoir prendre une grande autorité dans le parti protestant, si la politique ne l'empêche. Les disciples de Calixte se multiplient parmi les luthériens. Pour ce qui regarde les calvinistes, on voit clairement que le nouveau système de l'Église y prévaut ; et comme M. Jurieu se signale parmi les siens en le défendant, et^que nul n'en a mieux posé les principes, ni mieux vu les conséquences, on n'en peut mieux faire voir l'irrégularité qu'en racontant le désordre où ce ministre est jeté par cette doctrine, et ensemble les avantages qu'il donne aux catholiques.
Pour entendre sa pensée à fond, il faut présupposer sa distinction de l'Eglise considérée selon le corps et de l'Église considérée selon l'âme4. La profession du christianisme suffit pour faire partie du corps de l'Église; ce qu'il avance contre M. Claude, qui ne compose le corps de l'Église que de vrais fidèles : mais pour avoir part à l'âme de l'Église, il faut être dans la grâce de Dieu.
Cette distinction supposée, il est question de savoir quelles sectes sont simplement dans le corps de l'Église, et quelles sont celles où l'on peut parvenir jusqu'à participer à son âme, c'est-à-dire à la charité et à 11 grâce de Dieu : c'est ce qu'il explique assez clairement par une histoire abrégée qu'il fait de l'Église. Il la commence par dire qu'elle se gâta a après e troisième siècle5 : » qu'on retienne cette date. Il passe pardessus le quatrième siècle, sans l'approuver ni le blâmer : « Mais, pour-
1. Préj* lég., pag. 4. — 2. Ibid., pag. 448. — 3. Syst., pag. 233, etc. 4. Préj. lég., c. i. ; Syst., 1. I, c. i. — 5. Pag. 5.
suit-il, dans le cinquième , le six, le sept et le huit, l'Église adopta des divinités d'un second ordre, adora les reliques, se fit des images, et se prosterna devant elles jusque dans les temples; et alors devenue malade, difforme, ulcéreuse, elle étoit néanmoins vivante : » de sorte que l'âme y étoit encore, et, ce qu'il est bon de remarquer, elle y étoit au milieu de l'idolâtrie.
Il continue en disant que « l'Église universelle s'est divisée en deux grandes parties, l'Église grecque et l'Église latine. l'Église grecque avant ce grand schisme étoit déjà subdivisée en nestoriens, en eutychiens, en melchites, et en plusieurs autres sectes : L'Église latine, en papistes, vaudois, hussites, taboristes, luthériens, calvinistes et anabaptistes * ; » et il décide que « c'est une erreur de s'imaginer que toutes ces différentes parties aient absolument rompu avec Jésus- Christ, en rompant les unes avec les autres2. »
Qui ne rompt pas avec Jésus-Christ ne rompt pas avec le salut et la vie; aussi compte-t-il ces sociétés parmi les sociétés vivantes. Les sociétés mortes, selon ce ministre, sont « celles qui ruinent le fondement, c'est-à-dire, la Trinité, l'incarnation, la satisfaction de Jésus-Christ, et les autres articles semblables ; mais il n'en est pas ainsi des Grecs, des Arméniens, des Cophtes, des Abyssins, des Russes, des papistes et des protestants. Toutes ces sociétés, dit-il3, ont formé l'Église, et Dieu y conserve ses vérités fondamentales. »
Il ne sert de rien d'objecter qu'elles renversent ces vérités par des conséquences tirées en bonne forme de leurs principes ; parce que, comme elles désavouent ces conséquences, on ne doit pas, selon le ministre4, les leur imputer : ce qui lui fait reconnoître des élus jusque chez les eutychiens qui confondoient les deux natures de Jésus-Christ, et parmi les nestoriens qui en divisoient la personne. « Il n'y a pas lieu de douter , dit-il 5 , que Dieu ne s'y conserve un résidu selon l'élection de la grâce; » et de peur qu'on ne s'imagine qu'il y ait plus de difficulté pour l'Église romaine que pour les autres, à cause qu'elle est, selon lui, le royaume de l'Antéchrist, il satisfait expressément à ce doute, en assurant a qu'il s'est conservé des élus dans le règne de l'Antéchrist même0, » et jusque dans le sein de Babylone.
Le ministre le prouve par ces paroles : « Sortez de Babylone, mon peuple. » D'où il conclut que le peuple de Dieu, c'est-à-dire ses élus, y étoient donc. Mais, poursuit-il7, il n'y étoit pas comme ses élus sont en quelque façon parmi les païens d'où on les tire ; « car Dieu n'appelle pas son peuple des gens qui sont en état de damnation : » par conséquent les élu? qui se trouvent dans Babylone sont absolument hors de cet état, et en état de grâce. « Il est, dit-il, plus clair que le jour que Dieu, dans ces paroles, « Sortez de Babylone, mon peuple, » fait allusion aux Juifs de la captivité de Babylone, qui constamment en cet état ne cessèrent pas d'être juifs et le peuple de Dieu. »