Sysi., liv. II, c. i, p. 236. — 2. Joan. xvi
Ce qui fait ici hésiter les adversaires, c'est qu'ils n'ont qu'une foi humaine et chancelante. Mais le catholique, dont la foi est divine et ferme, dira sans hésiter : Si le Saint-Esprit a promis à l'Église universelle de l'assister indéfiniment contre les erreurs, donc contre toutes; et si contre toutes, donc toujours : et toutes les fois qu'on trouvera en un certain temps une doctrine établie dans toute l'Église catholique, ce ne sera jamais que par erreur qu'on croira qu'elle est nouvelle.
Nous le pressons trop, dira-t-il, et enfin nous le forcerons à abandonner son principe de l'infaillibilité de l'Église universelle. A Dieu ne plaise qu'il abandonne un principe si véritable, ni qu'il se plonge dans tous les inconvénients qu'il a voulu éviter en l'établissant, car il lui arriveroit ce que dit saint Paul: a Si je rebâtis ce que j'ai abattu, je me rends moi-même prévaricateur1. » Mais puisqu'il a commencé à prendre une médecine si salutaire, il faut la lui faire avaler jusqu'à la dernière goutte, quelque amère qu'elle lui paroisse maintenant, c'està-dire qu'il faut du moins lui marquer toutes les conséquences nécessaires de la vérité qu'il a une fois reconnue.
Il s'embarrasse sur l'infaillibilité des conciles universels : mais premièrement quand il n'y auroit point de conciles, le ministre demeure d'accord que le consentement de l'Église, même sans être assemblée, serviroit de règle certaine. Son consentement pourroit être connu, puisqu'on suppose qu'à présent il l'est assez pour condamner les sociniens, et pour servir de règle immuable dans les questions les plus épineuses. Or par le même moyen qu'on condamne les sociniens, on pourra aussi condamner les autres sectes. Et en effet on ne peut nier que sans que toute l'Église fût assemblée, elle n'ait suffisamment con< damné Novatien, Paul de Samosate, les manichéens, les pélagiens, et une infinité d'autres sectes. Ainsi quelque secte qui s'élève, on la pourra toujours condamner comme on a fait celles-là, et l'Église sera infaillible dans cette condamnation, puisque son consentement servira de règle. Secondement, en avouant que l'Église universelle est infaillible, comment ne le seront point les conciles qui la représentent, qu'elle reçoit, qu'elle approuve, et où on a fait autre chose que porter ses sentiments dans une assemblée légitime?
Mais cette assemblée est impossible, parce qu'on ne peut assemble* tous les pasteurs de l'univers, et qu'on peut encore moins assemble! tant de communions opposées. Quelle chicane! S'est-on jamais avis4 de demander pour un concile œcuménique que tous les pasteurs s^ trouvassent? N'est-ce pas assez qu'il en vienne tant, et de tant d'en* droits, et que les autres consentent si évidemment à leur assemblée, qu'il sera clair qu'on y a porté le sentiment de toute la terre? Qui pourra donc refuser son consentement à un tel concile, sinon celui qui dira que Jésus-Christ, contre sa promesse, a abandonné toute l'Église? Et si le sentiment de l'Église avoit tant de force pendant qu'elle étoit répandue, combien plus en aura-t-elle étant réunie?
Pour ce que dit le ministre sur les communions opposées, je n'a
i. Gai il. 18.
qu'un mot à lui dire. Si l'Église universelle est infaillible dans les communions opposées, elle le seroit beaucoup davantage en demeurant dans son unité primitive. Prenons-la donc en cet état; assemblons»en les pasteurs au troisième siècle, avant que l'Église se fût gâtée, avant, si l'on veut, que Novatien se fût séparé : il faudra reconnoître alors que pour empêcher le progrès d'une erreur, l'assemblée d'un tel concile sera un secours divin. Supposons maintenant ce qui est arrivé : un superbe Novatien se fait évoque dans un siège déjà rempli, et fait une secte qui veut réformer l'Église; on le chasse , on l'excommunie. Quoi! parce qu'il continue à se dire chrétien, il sera de l'Église malgré qu'en en ait? Parce qu'il poussera spn audace jusqu'aux derniers excès, et qu'il ne voudra écouter aucune raison, l'Église aura perdu sa première unité, et ne pourra plus s'assembler ni former un concile universel, que cet orgueilleux ne le veuille? La témérité aura-t-elle tant de pouvoir? et ne tiendra-t-ii qu'à couper une branche, et encore une branche pourrie, pour dire que l'arbre a perdu son unité et sa racine?
Il est donc incontestable que malgré un Novatien, malgré un Donat, malgré les autres esprits également contentieux et déraisonnables, l'Église pourra s'assembler en concile œcuménique. Que dis-je , elle le pourra? elle l'a fait, puisque malgré Novatien, malgré Donat, on a tenu le concile de Nicée. Qu'il y fallût appeler et, qui pis est, y faire venir actuellement les sectateurs de ces hérésiarques pour tenir légitimement cette assemblée, c'est à quoi on ne songea seulement pas. S'aviser maintenant de cette chicane, et treize cents ans après que tout le monde, à la réserve des impies, a tenu ce saint concile pour universel, soutenir qu'il ne l'étoit pas, et qu'il n'étoit pas possible à l'Église catholique de tenir un tel concile, à cause qu'on ne pouvoit pas y assembler les rebelles qui avoient injustement rompu l'unité, c'est vouloir la faire dépendre de ses ennemis, et punir leur rébellion sur elle-même.
Voilà donc enfin un concile bien universel, par conséquent infaillible, si ce n'est qu'on ait oublié tout ce qu'on vient d'accorder; et je suis bien aise ici de faire entendre à M. Jurieu ce qu'en dit un savant Anglois bon protestant1. «< Il s'agissoit dans ce concile d'un article principal de la religion chrétienne. Si dans une question de cette importance on s'imagine que tous les pasteurs de l'Église aient pu tomber dans l'erreur et tromper tous les fidèles, comment pourra-t-on défendre la parole de Jésus-Christ, qui a promis à ses apôtres, et en leurs personnes à leurs successeurs, d'être toujours avec eux? promesse qui ae seroit pas véritable, puisque les apôtres ne dévoient pas vivre si longtemps; n'étoit que leurs successeurs sont ici compris en la personne des apôtres mêmes : « ce qu'il confirme par un passage de Socrate 2, qui dit que a les Pères de ce concile, quoique simples et peu savants, ne pouvoient tomber dans l'erreur, parce qu'ils étoient éclairés par Ja lumière du Saict-Esprit: » par où il nous montre tout ensemble
i. Ballus, Defens. fid. Nit&n., proœm., n. 2, pag. 2. 2. lbid., n. 3; Socr., lib. I, c. ix.
l'infaillibilité des conciles universels par l'Écriture et par la tradition de l'ancienne Église. Dieu bénisse le savant Bullus ! et en récompense de ce sincère aveu, et ensemble du zèle qu'il a fait paroître à défendre la divinité de Jésus-Christ, puisse-t-il être délivré des préjugés qui l'empêchent d'ouvrir les yeux aux lumières de l'Église catholique, et aux conséquences nécessaires de la vérité qu'il avoue !
Je n'entreprends ni l'histoire, ni la défense de tous les conciles généraux : il me suffit d'avoir marqué dans un seul, par des principes avoués, ce qu'un lecteur attentif étendra facilement à tous les autres; et le moins qu'on puisse conclure de cet exemple, c'est que Dieu ayant préparé dans ces assemblées un secours si présent à son Église agitée, c'est renoncer à la foi de la Providence de croire que les schismatiques puissent tellement changer la constitution de l'Église, que ce remède lui devienne absolument impossible.
Pour affoiblir l'autorité des jugements ecclésiastiques sur les matières de foi, M. Jurieu a osé dire que ce ne sont pas même des jugements; que les pasteurs assemblés en ce cas ne sont « pas des juges, mais des sages et des experts, et qu'ils n'agissent pas avec autorité1; »que c'est faute d'avoir entendu ce secret que ses confrères « ont écrit sur cette matière avec si peu de netteté2; » et la raison qu'il apporte pour ôter aux conciles le titre de juges, est a que, n'étant pas infaillibles, ils ne sauroient être juges dans les décisions de foi , » parce que « qui dit juge dit une personne à laquelle il faut se soumettre3. »
Que les pasteurs ne soient pas juges dans les questions de la foi, c'est ce qu'on n'avoit jamais ouï dire parmi les chrétiens, pas même dans la réforme, où l'autorité ecclésiastique est si affoibiie. Au contraire M. Jurieu nous produit lui-même des paroles du synode de Dordrect, où ce synode se « déclare juge, » et même «juge légitime dans la cause d'Arminius4, » qui constamment regardoit la foi.
On lit aussi dans la Discipline que tous a les différends d'une province seront définitivement jugés, et sans appel, au synode provincial d'icelle, à la réserve de ce qui touche les suspensions et dépositions.... et aussi ce qui concerne la doctrine, les sacrements, et le général de la discipline, tous lesquels cas pourront de degré en degré aller jusqu'au synode national pour en avoir le jugement définitif et dernier5; » ce qui s'appelle dans un autre endroit « l'entière et finale résolution6. »
Dire avec M. Jurieu que le terme de jugement se prend ici « dans un sens étendu', » pour un rapport d'experts, et non pas pour une sentence «de juges qui aient autorité de lier la conscience, «c'est faire illusion au langage humain : car qu'est-ce donc que d'agir avec autorité, et de lier les consciences, si ce n'est de pousser les choses jusqu'à obliger les particuliers condamnés à « acquiescer de point en point, et avec exprès désaveu de leurs erreurs enregistrées, à peine d'être retranchés de l'Église8?»
i. Syst., liv. III, c. n, pag. 2^3 ; c. 3, p. 251 ; c. 4, p. 258. î. Ibid., pag. 243. — 3. Pag. 255. — 4. Pag. 257. S. Discip., c. vin, art. 10. — 6. Ibid., c. v, art. 32, pag. 114. 7 Svst.. y. 257. — 8. Discip., art. 32.
Est-ce là un jugement dans un sens impropre, « et plus étendu, » et non pas un jugement en toute rigueur? Et que les synodes aient usé de ce pouvoir, nous l'avons vu dans l'affaire de Piscator1, où l'on obligea de souscrire au formulaire qui condamnoit sa doctrine : nous l'avons vu dans l'affaire d'Arminius, et dans la souscription qui fut exigée aux canons du synode de Dordrect; et tous les registres de nos réformés sont pleins de souscriptions semblables.
A cela M. Jurieu n'a trouvé d'autre remède que de dire que a lorsqu'un synode termine des controverses qui ne sont pas importantes il ne doit jamais obliger les parties condamnées à souscrire, et à croire ses décisions 2 : » mais cela est contre les termes exprès de la Discipline, qui oblige à « acquiescer de point en point, et avec exprès désaveu, des erreurs enregistrées, à peine d'être retranché de l'Église; » ce que M. Jurieu entend lui-même, « des controverses moins importantes qui ne détruisent ni ne blessent le fondement8. ■»
II. ne restoit plus que de dire que « retrancher de l'Église, » en cet endroit , c'est seulement retrancher d'une confédération arbitraire, contre les paroles expresses de la Discipline, qui, expliquant ce retranchement dans le même chapitre, n'en connoît point d'autre que celui qui retranche du corps un membre pourri, et le renvoie avec les païens, comme nous avons déjà vu 4.
Jl n'est donc que trop visible que ce ministre a changé les maximes de la secte. Rétablissons-les maintenant, et joignons-les aux principes du ministre, nous trouverons clairement l'infaillibilité reconnue. Par les principes du ministre, si les conciles étoient juges dans les matières de la foi, ils seroient infaillibles : or par les principes de son église ils sont juges : il faut donc que le ministre condamne ou luimême, ou son église, s'il n'avoue l'infaillibilité des conciles, du moins de ceux où se trouve la dernière et finale résolution : mais quand il auroit ôté aux pasteurs assemblés le titre de juges pour ne leur laisser que celui d'experts, les conciles n'en demeureront que mieux autorisés par sa doctrine; puisqu'il n'y a point d'homme de bon sens qui ne se tînt pour le moins aussi téméraire de résister au sentiment de tous les experts, qu'à une sentence de tous les juges.
Il n'est pas moins embarrassé des lettres de soumission que les députés de tous les synodes provinciaux dévoient porter au national en bonne forme , et en ces termes : « Nous promettons devant Dieu de nous soumettre à tout ce qui sera conclu et résolu dans votre sainte assemblée, persuadés que nous sommes que Dieu y présidera, et vous conduira par son Saint-Esprit en toute vérité et équité par la règle de sa parole 5. » Les dernières paroles démontrent qu'il s'agissoit de religion; et on ne sait plus ce que c'est que d'être juges, et encore juges souverains, si des gens à qui on fait un tel serment ne le sont pas. Nous avons montré ailleurs6 qu'on l'exigeoit en toute rigueur; que
i. Ci-dessus, liv. XII. — 2. Syst., pag. 306. — 3. Ibid., Dag. 270. 4. Pag. 269 ; Discip., art. 17. — 5. Discip., pae. 144.
, Ci-dessus, liv. XII. — 2. Syst., pag. 306. — 3. Ibi< . Pag. 269 ; Discip., art. 17. — 5. Discip., pag. 144. . Expos., n. 19.; Conf. avec M. Claude, n. 1, 3.
plusieurs provinces furent censurées pour avoir fait difficulté de se soumettre a à la clause d'approbation, de soumission et d'obéissance, » et qu'on étoit obligé « à la faire en propres termes à tout ce qui seroit conclu et arrêté, sans condition ou modification. » Ces paroles sont si pressantes, qu'après s'être longtemps tourmenté à les expliquer, M. Jurieu, à la fin, en vient à dire « qu'on promet cette soumission sous les règlements de discipline qui regardent des choses indifférentes1, » ou en tout cas sur des controverses moins importantes, « qui ne détruisent, ni ne blessent le fondement de la foi, » de sorte, conclut-il « qu'il n'est pas étrange qu'en ces sortes de choses on rende au synode une entière soumission ; parce que dans les controverses qui ne sont pas de la dernière importance, on doit sacrifier des vérités au bien de la paix. »
Sacrifier des vérités, et des vérités révélées de Dieu : ou l'on ne s'entend pas, ou l'on blasphème. Sacrifier ces célestes vérités, si c'est à dire les renoncer, et en souscrire la condamnation, c'est le blasphème. Il n'y a aucune vérité révélée de Dieu qui ne mérite qu'on se sacrifie pour elle, loin de les sacrifier elles-mêmes. Mais peut-être que les sacrifier, c'est se taire. L'expression est bien violente. Passons néanmoins, pourvu qu'on se contente de notre silence : mais le synode viendra « après sa dernière et finale résolution » vous presser, en vertu de la Discipline et de votre propre serment, à « acquiescer de point en point, et avec exprès désaveu » de votre opinion « bien enregistrée. » afin qu'il n'y ait point d'équivoques, à peine d'être retranché du peuple de Dieu, et tenu pour un païen. Que ferez-vous si vous ne savez faire céder votre jugement à celui de l'Église? Certainement ou vous souscrirez, et vous trahirez votre conscience, ou bientôt vous serez tout seul toute votre Église.
Au reste, quand le ministre nous dit que les points de controverse que Ton soumet au synode ne sont pas ceux qui sont contenus « dans la Confession de foi 2, » il ne songe pas combien de fois on a voulu la changer dans des articles importants pour complaire aux luthériens. Bien plus, il a oublié la coutume de tous les synodes, où le premier point qu'on met en délibération est toujours, en relisant la Confession de foi, d'examiner s'il n'y a rien à y corriger. Le fait a été posé, et n'a pas été nié par M. Claude3; et d'ailleurs il est constant par les actes de tous les synodes. Qui s'étonnera maintenant qu'on ait tout changé dans la nouvelle réforme, puisque après tant de livres et tant de synodes, ils en sont encore tous les jours à délibérer sur leur foi?
Mais rien ne fera mieux voir la foible constitution de leur église que le changement que je vais raconter. Il n'y a rien de plus essentiel ni de plus fondamental parmi eux, que d'obliger chacun à former sa foi sur la lecture de l'Écriture. Mais une seule demande qu'on leur a faite à la fin les a tirés de ce principe. On leur a donc demandé quelle étoit la foi de ceux qui n'avoient encore ni lu ni ouï lire l'Écriture sainte,
l. Sy , pag. 270. 273.-2. Ibid.. pag. 270. 3. Eéfle *t«r un ierti de M, Claude^ n. 10.
et qui alloient commencer cette lecture. Il n'en a pas fallu davantage pour les jeter dans un désordre manifeste. De dire qu'en cet état on n'ait point de foi , avec quelle disposition et dans quel esprit lira-t-on donc l'Écriture sainte? Mais si on dit qu'on en ait, où l'a-t-on prise? Tout ce qu'on a eu à répondre, c'est « que la doctrine chrétienne prise en son tout se fait sentir elle-même; que pour faire un acte de foi sur la divinité de l'Écriture, il n'est pas nécessaire de l'avoir lue; qu'il suffit d'avoir lu un sommaire de la doctrine chrétienne sans entrer dans le détail ! ; que les peuples qui n'avoient pas l'Écriture sainte ne laissoient pas de pouvoir être bons chrétiens; que la doctrine de l'Évangile fait sentir sa divinité aux simples, indépendamment du livre où elle est contenue; que quand même cette doctrine seroit mêlée à des inutilités et à des choses peu divines, la doctrine pure et céleste qui y seroit mêlée se feroit pourtant sentir; que la conscience goûte la vérité , et qu'ensuite le fidèle croit qu'un tel livre est canonique, à cause qu'il y a trouvé les vérités qui le touchent; en un mot qu'on sent la vérité comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l'amer quand on en mange2. »
C'étoit autrefois un embarras inexplicable aux ministres de répondre à cette demande : S'il faut former sa foi sur les Écritures, faut-il en avoir lu tous les livres? Et s'il suffit d'en avoir lu quelques-uns, quels sont les privilégiés qu'il faille lire plutôt que les autres pour former sa foi? Mais on s'est tiré de peine en disant qu'on n'a pas même besoin d'en lire aucun; et on est allé si avant, qu'on fait former sa croyance à un fidèle sans qu'il sache quels sont les livres inspirés de Dieu.
On s'étoit trop engagé dans la Confession de foi, lorsqu'on avoit dit, en parlant des livres divins, « qu'on les connoissoit pour canoniques, non tant par le consentement de l'Église, que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit3. » Il paroît que les ministres sentent maintenant que c'est là une illusion, et qu'en effet il n'y avoit aucune apparence que les fidèles avec leur goût intérieur, et sans le secours de la tradition, fussent capables de discerner le Cantique des cantiques d'avec un livre profane, ou de sentir la divinité des premiers chapitres de la Genèse, et ainsi des autres. Aussi établit-on maintenant a que l'examen de la question des livres apocryphes n'est pas nécessaire au peuple 4. » M. Jurieu a fait un chapitre exprès pour le prouver5; et sans qu'il soit besoin de se tourmenter ni des canoniques, ni des apocryphes, ni de texte, ni de version, ni de discuter l'Écriture , ni de la lire, les vérités chrétiennes, pourvu qu'on les mette ensemble, se font sentir par elles-mêmes, comme on sent le froid et le chaud.
M. Jurieu dit tout cela; et ce qu'il y a de plus remarquable est qu'il ne le dit qu'après M. Claude 6 : et puisque ces deux ministres ont concouru ensemble dans ce point, c'est-à-dire qu'il n'y avoit pour le parti
1. Syst., pag. 428. — 2. Ibid., pag. 453 et suiv. — 3. Confess., art. 4. 4. Syst., liv. III, c. n, pag. 452. — 5. Ibid., c. il, m. 6. Déf. de la Réf., 2 part., c. ix, pag. 296 et suiv.
ni 24
que ce seul refuge ; arrêtons-nous un moment pour considérer d'où ils sont partis, et où ils viennent. Les ministres établissoient autrefois la foi par les Écritures : ils composent maintenant la foi sans les Écritures. Ondisoit dans la Confession de foi, en parlant de PÉcriture, que « toutes choses doivent être examinées, réglées et réformées selon elle ■ : » maintenant ce n'est pas le sentiment qu'on a « des choses » qui doit être éprouvé par l'Écriture, mais l'Écriture elle-même n'est connue ni sentie pour Écriture que par le sentiment qu'on a « des choses » avant que de connoître les saints livres; et la religion est formée sans eux.
On regardoit, et avec raison, comme un fanatisme et comme un moyen de tromper, ce témoignage du Saint-Esprit qu'on croyoit avoir sui les saints livres pour les discerner d'avec les autres; parce que ce témoignage n'étant attaché à aucune preuve positive, il n'y avoit personne qui ne pût ou s'en vanter sans raison, ou même se l'imaginer sans fondement. Mais maintenant voici bien pis : au lieu qu'on disoit autrefois : « Voyons ce qui est écrit, et puis nous croirons; » ce qui étoit du moins commencer par quelque chose de positif et par un fait constant : maintenant on commence par sentir les choses en elles-mêmes comme on sent le froid et le chaud, le doux et l'amer; et Dieu sait quand on vient après à lire PÊcriture sainte en cette disposition, avec quelle facilité on la tourne à ce qu'on tient déjà pour aussi certain que ce qu'on a vu de ses deux yeux et touché de ses deux mains.
Selon cette présupposition que les vérités nécessaires au salut se font sentir par elles-mêmes, Jésus-Christ n'avoit besoin ni de miracles, ni de prophéties: Moïse en auroit été cru» quand la mer Rouge ne se seroit pas ouverte, quand le rocher n'auroit pas jeté des torrents d'eaux au premier coup de la baguette : il n'y avoit qu'à proposer l'Évangile ou la Loi. Les Pères de Nicée et d'Éphèse n'avoient non plus qu'à proposer la Trinité et l'incarnation, pourvu qu'ils les proposassent avec tous les autres mystères : la recherche de l'Écriture et de la tradition, qu'ils ont faite avec tant de soin, ne leur étoit pas nécessaire : à la seule proposition de la vérité, la grâce la persuaderoit à tous les fidèles : Dieu inspire tout ce qu'il lui plaît à qui il lui plaît, et l'inspiration toute seule peut tout.
Ce n'étoit pas de quoi on doutoit, et la toute-puissance de Dieu étoit bien connue par les catholiques, aussi bien que le besoin qu'on avoit de son inspiration et de sa grâce. Il s'agissoit de trouver le moyen extérieur dont elle se sert, et auquel il a plu à Dieu de l'attacher. On peut feindre ou imaginer qu'on est inspire de Dieu, sans qu'on le soit en effet; mais on ne peut pas feindre ni imaginer que la mer se fende, que la terre s'ouvre; que des morts ressuscitent, que des aveugles-nés reçoivent la vue; qu'on lise une telle chose dans un livre, et que tels et tels qui nous ont précédés dans la foi l'aient ainsi entendue; qui toute l'Église croie, et qu'elle ait toujours cru ainsi. Il s'agit donc de savoir, non pas si ces moyens extérieurs sont suffisants sans la grâce
t. Canfeêt. de foi, art. s.
et sans l'inspiration divine; car personne ne le prétend : mais si, pour empêcher les hommes de feindre ou d'imaginer une inspiration, ce n'a pas été l'ordre de Dieu et sa conduite ordinaire, de faire marcher son inspiration avec certains moyens de fait que les hommes ne pussent ni feindre en l'air sans être convaincus de faux, ni imaginer par illusion. Ce n'est pas ici le lieu de déterminer quels sont ces faits, quels ces moyens extérieurs, quels ces motifs de croyance; puisque déjà il est bien constant qu'il y en a quelques-uns : carie ministre en est convenu; il est, dis-je, convenu, non-seuiement qu'il y a de ces faits constants, mais encore que ces faits constants peuvent servir de règle infaillible. Par exemple, selon lui, c'est un fait constant que l'Église chrétienne a toujours cru la divinité de Jésus-Christ, l'immortalité de l'âme, et l'éternité des peines, avec tels et tels autres articles : mais ce fait constant, selon lui, est une règle infaillible et la meilleure de toutes les règles non-seulement pour décider tous ces articles, mais encore pour résoudre l'obscure et épineuse question des points fondamentaux. Nous avons vu les passages où le ministre l'enseigne et Je prouve : mais quand il l'enseigne ainsi, et qu'il veut que la plus a sûre règle, » pour juger de ces importantes et épineuses questions, soit ce consentement universel; en proposant ce motif extérieur, qui, selon lui, emporte a démonstration, » il n'a pas prétendu exclure la grâce, et l'inspiration au dedans : la question est de savoir si l'autorité de l'Église, qui jointe à la grâce de Dieu est un motif suffisant, et «c la plus sûre de toutes les règles» sur certaines questions, ne le peut pas être en toutes; et si mettre une inspiration détachée de tous ces moyens extérieurs, et dont on se donne soi-même et son propre sentiment pour caution à soi et aux autres, n'est pas le plus assuré de tous les moyens qu'on puisse fournir aux trompeurs, et la plus sûre illusion pour outrer les entêtés.
Après avoir mis dans la tête d'un peuple qu'il est particulièrement inspiré de Dieu, il n'y a pour l'achever qu'à lui dire encore qu'il se peut faire à son gré des conducteurs, déposer tous ceux qui sont établis, en établir d'autres qui n'agissent que par le pouvoir qu'il leur a donné. C'est ce qu'on a fait dans la Réforme. M. Claude et M. Jurieu s'accordent encore dans cette doctrine.
L'Église catholique parle ainsi au peuple chrétien : Vous êtes un peuple, un État et une société; mais Jésus-Christ qui est votre roi ne tient rien de vous, et son autorité vient de plus haut : vous n'avez naturellement non plus de droit de lui donner des ministres que de l'instituer lui-même votre prince : ainsi ses ministres, qui sont vos pasteurs, viennent de plus haut comme lui-même, et il faut qu'ils viennent par un ordre qu'il ait établi. Le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde, et la comparaison que vous pouvez faire entre ce royaume et ceux de la terre est caduque; en un mot la nature ne vous donne rien qui ait rapport avec Jésus-Christ et son royaume, et vous n'avez aucun droit que celui que vous trouverez dans les lois ou dans les coutumes immémoriales de votre société. Or ces coutumes immémoriales, à commencer par les temps apostoliques. #wU que les pasteurs déjà établis établis-
sent les autres : a Élisez, » disent les apôtres, « et nous établirons * : » c'étoit à Tite à établir les pasteurs de Crète; c'est de Paul établi par Jésus-Christ qu'il en avoit reçu le pouvoir. « Je vous ai, » dit-il2, a laissé en Crète pour y établir des prêtres par les villes, selon l'ordre que je vous en ai donné. » Au reste ceux qui vous flattent de la pensée que votre consentement est absolument nécessaire pour établir vos pasteurs, ne croient pas ce qu'ils vous disent; puisqu'ils reconnoissent pour vrais pasteurs ceux d'Angleterre, quoique le peuple n'ait aucune part à leur élection. L'exemple de saint Mathias élu extraordinairement par un sort divin ne doit pas être tiré à conséquence; et néanmoins tout ne fut pas permis au peuple; et ce fut Pierre, pasteur déjà établi par Jésus-Christ, qui tint l'assemblée : aussi ne fut-ce pas l'élection qui établit Mathias ; ce fut le ciel qui se déclara. Partout ailleurs l'autorité d'établir est déférée aux pasteurs déjà établis : le pouvoir qu'ils ont d'en haut est rendu sensible par l'imposition des mains, cérémonie réservée à leur ordre. C'est ainsi que des pasteurs s'entre-suivent : Jésus-Christ, qui a établi les premiers, a dit qu'il seroit toujours avec ceux à qui ils transmettroient leur pouvoir : vous ne pouvez prendre de pasteurs que dans cette succession; et vous ne devez non plus appréhender qu'elle manque que l'Église même, que la prédication, que les sacrements.
Voilà comme on parle dans l'Église; et les peuples ne présument pas au-dessus de ce qui leur est donné : mais la Réforme leur dit tout le contraire : En vous, leur dit-elle, est la source du pouvoir céleste: vous pouvez non-seulement présenter, mais établir les pasteurs. S'il falloit prouver ce pouvoir du peuple par les Écritures, on y demeureroit court. Pour se dispenser de cette preuve, on dit au peuple que c'est un droit naturel de toute société; ainsi que pour en jouir on n'a pas besoin de l'Écriture, et qu'il suffit qu'elle n'ait pas révoqué le droit que la nature a donné. Le tour est adroit, je le confesse; mais prenez y garde, ô peuples qui vous flattez de cette pensée. Pour se faire un maître sur la terre, il suffit de le reconnoître pour tel; et chacun porte ce pouvoir dans sa volonté. Mais il n'en est pas de même pour se faire un Christ, un Sauveur, un Roi céleste, ni pour lui donner ses officiers. Et en effet, leur imposerez-vous les mains, vous peuples, à qui Ton dit qu'il appartient de les établir? Ils n'osent : mais on les rassure, en leur disant que cette cérémonie d'imposer les mains n'est pas nécessaire. Quoi donc ! n'est-ce pas assez pour la juger nécessaire, qu'on la trouve si souvent dans l'Écriture, et qu'on ne trouve ni dans l'Écriture, ni dans toute la tradition que jamais il y ait eu pasteur établi d'une autre sorte, ni qu'il y en ait un seul qui n'ait été fait par les autres? N'importe, faites toujours, ô peuples! croyez que le pouvoir de lier et de délier, d'établir et de détruire est en vous, et que vos pasteurs n'ont de pouvoir que comme vos représentants; que l'autorité de leurs synodes vient de vous; qu'ils ne sont que vos délégués : croyez, dis-jo, toutes ces choses, encore que vous n'en trouviez pas un seul