‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 173 sur 210 · Vide Biblioth. AniitriniL · texte numérisé non relu

Vide Biblioth. AniitriniL

très. C'est dans le sein de ces églises, c'est à Genève, c'est parmi les Suisses et les Poionois protestants que les unitaires cherchèrent un asile. Repoussés par quelques-unes de ces églises, ils se firent des disciples dans les autres en assez grand nombre pour faire un corps à part. Voilà constamment quelle a été leur origine. Il ne faut que voir le testament de Georges Schoman, un des chefs des unitaires, et la relation d'André Wissovats : « Comment les unitaires se sont séparés des réformés1, » pour être convaincu que cette secte n'a été qu'un progrès et une suite des enseignements de « Luther, » de c Calvin , » de « Zuingle, » de « Ménon » (ce dernier fut un des chefs des anabaptistes). On voit que toutes ces sectes ne sont « qu'une ébauche et comme l'aurore de la Réforme, et que l'anabaptisme joint au socinianisme en est le plein jour2. »

Qu'on ne nous anegue cronc pius les sectes de l'ancienne Église, et qu'on ne se vante plus de lui ressembler. L'ancienne Église n'a jamais varié dans sa doctrine, jamais supprimé, dans ses Confessions de foi , des vérités qu'elle a crues révélées de Dieu : elle n'a jamais retouché à ses décisions, jamais délibéré de nouveau sur des matières une fois résolues, ni proposé une seule fois de nouvelles expositions de sa foi, si ce n'est lorsqu'il est né quelque nouvelle question. Mais la Réforme, tout au contraire, n'a jamais pu se contenter elle-même : ses symboles n'ont rien de certain; les décrets de ses synodes rien de fixe; ses Confessions de foi sont des confédérations et des marchés arbitraires; et ce qui y est article de foi ne l'est ni pour tous ni pour toujours; on se sépare par humeur, on se réunit par politique. Si donc il est né des sectes dans l'ancienne Église, c'a été par la commune et invétérée dépravation du genre humain ; et s'il en est né dans la Réforme, c'est par la nouvelle et particulière constitution des églises qu'elle a formées.

Afin de rendre cette vérité plus sensible, je choisirai pour exemple l'Église protestante de Strasbourg, comme une des plus savantes de la Réforme, et comme celle qu'on y proposoit dès les premiers temps pour modèle de discipline à toutes les autres. Cette grande ville fut des premières ébranlées par la prédication de Luther, et ne songeoit pas alors à contester la présence réelle. Toutes les plaintes qu'on faisoit de son sénat, c'est a qu'il ôtoit les images, et faisoit communier sous les deux espèces3. >» Ce fut en 1523 que Bucer et Capiton, qu'elle écouta, ld rendirent zuinglienne. Après qu'elle eut ouï quelques années leurs déclamations contre la messe, sans l'abolir tout à fait, et sans être bien assurée qu'elle fût mauvaise , le sénat ordonna a qu'elle seroit suspendue jusqu'à ce qu'on eût montré que c'étoit un culte agréable à Dieu 4. » Voilà une provision en matière de foi bien nouvelle; et quand je n'aurois pas dit que ce décret partit du sénat, on entendroit aisément que PassembJée où il fut fait n'avoit rien d'ecclésiastique. Le décret est de 1529; et la même année, ceux de Stras-

1. Tut. Georg. Sch. et Relat. Wissov. in Biblioth. Antitrinit. Sand., png. 191, 209.

2. ibid. - 3. Skid., lib. IV, fol. 69. - d. Ibid., lib. VI, fol. 93.

bourg, n'ayant jamais pu convenir avec les luthériens, se liguèrent avec les Suisses, zuingliens comme eux1. On poussa le sentiment de Zuingle et la haine de la présence réelle jusqu'à refuser de souscrire la Confession d'Augsbourg, en 1530 2, et à se faire une Confession particulière, que nous avons vue sous le nom de la Confession de Strasbourg, ou des quatre villes3. L'année d'après , ils biaisèrent avec tant d'adresse sur cette matière, qu'ils se firent comprendre dans la ligue de Smalcalde, dont les autres sacramentaires furent exclus4. Mais ils passèrent plus avant en 1536, puisqu'ils souscrivirent à l'accord de Vitemberg, où Ton avoua, comme on a vu5, la présence substantielle et la communion du vrai corps et du vrai sang dans les indignes, encore qu'ils n'eussent pas la foi. Par là ils passèrent insensiblement au sentiment de Luther, et depuis ils furent comptés parmi les défenseurs de la Confession d'Augsbourg, qu'ils souscrivirent. Ils déclarèrent néanmoins, en 1548, qtie c'étoit sans se départir de leur première Confession6, qui, encore qu'elle leur eût fait rejeter celle d'Augsbourg, à ce coup s'y trouva conforme. Strasbourg cependant étoit si attaché à l'accord de Vitemberg et à la Confession d'Augsbourg, que Pierre Martyr et Zanchius, alors les deux premiers hommes des sacramentaires, furent enfin obligés de se retirer de cette ville' : l'un, pour avoir refusé de souscrire à l'accord; et l'autre, pour n'avoir souscrit à la Confession qu'avec quelque limitation : tant on étoit devenu zélé à Strasbourg pour la présence réelle. En 1598, cette ville souscrivit au livre de la Concorde; et après avoir été si longtemps comme le chef des villes opposées à la présence réelle, elle en poussa, malgré Sturmius, la confession jusqu'au prodige de l'ubiquité8. Les villes de Landau et de Memmingue, autrefois ses associées dans la haine de la présence réelle, suivirent cet exemple. En ce temps l'ancienne agende fut changée; et on imprima à Strasbourg le livre de Marbachius, où il disoit a que Jésus-Christ, avant son ascension, étoit dans le ciel selon son humanité; que cette ascension visible n'étoît au fond qu'une apparence; que le ciel, où l'humanité de Jésus-Christ a été reçue, contenoit nonseulement Dieu et tous les saints; mais encore tous les démons et tous les damnés; » et que Jésus-Christ étoit selon sa nature humaine nonseulement dans le pain et dans le vin de la cène, mais encore dans tous les pots et dans tous les verres9. » Voilà les extrémités où l'on se trouve emporté, lorsque après avoir secoué le joug salutaire de l'autorité de l'Église, on s'abandonne aux opinions humaines, comme à un vent changeant et impétueux.

Si l'on oppose maintenant aux variations et à l'instabilité de ces nouvelles églises la constance et la gravité de l'Église catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside; et parce que je ne puis ni je ne dois dans cet ouvrage raconter tous les jugements qu'elle a rendus dans les matières de foi , je ferai voir l'uniformité et la fermeté dont

1. Sleid., lib. VI, fol. 100. — 2. Ibid., lib. VIII, fol. 104. — 3. Ci-dessus, liv. IIL

4. Sleid., VIII, 125. — 5. Ci dessus, liv. IV. Hosp., 2 part., an 1536.

6. Hosp., ibid., an 1548, fol. 203. — 7. Ibid., an 1556 et 1563.

8. Hosp. Gonc. discors, c. lvi, p. 278. — 9. Ibid., c. lvi, fol. 99.

je la loue, dans les articles où nous avons vu l'inconstance de nos refermés.

Le premier qui a fait secte dans l'Église, et qui a osé la condamne ouvertement sur la présence réelle, c'est constamment Bérenger. Ce que nos adversaires disent de Ratramne n'est rien moins qu'un fait constant, comme on a vu1; et quand nous leur aurions accordé que Ratramne les favorisât, ce qui n'est pas, un auteur ambigu, que chacun tireroit de son côté, ne seroit pas propre à faire secte. J'en dis autant de Jean Scot, dont l'erreur n'eut aucune suite.

L'Église ne foudroie pas toujours les erreurs naissantes: eue ne les relève point, tant qu'elle peut espérer qu'elles se dissiperont par ellesmêmes ; et souvent elle craint de les rendre fameuses par ses anathèmes. Ainsi Artémon et quelques autres, qui avoient nié la divinité de Jésus-Christ, avant Paul de Samosate, ne s'attirèrent pas des condamnations aussi éclatantes que lui, parce qu'on ne>les croyoit pas en état de faire secte. Pour Bérenger, il est constant qu'il attaqua ouvertement la foi de l'Église, et qu'il eut des disciples de son nom, comme les autres hérésiarques, encore que son hérésie fut bientôt éteinte.

Elle parut environ en 1030. Ce n'est pas que nous n'ayons déjà remarqué quelques années auparavant, et dès l'an 1017, la présence réelle manifestement attaquée par les hérétiques d'Orléans qui étoient manichéens2. Tels furent les premiers auteurs de la doctrine dont Bérenger releva depuis un des articles. Mais comme cette secte se cachoit, l'Église fut étonnée de cette nouveauté; mais elle n'en fut pas alors beaucoup troublée. Ce fut contre Bérenger qu'on fit la première décision sur cette matière en 1052, dans un concile de cent treize évoques convoqués à Rome de tous côtés par Nicolas II3 : Bérenger se soumit; et le premier qui fit une secte de l'hérésie des sacramentaires fut aussi le premier qui la condamna.

Personne n'ignore cette fameuse Confession de foi qui commence, Ego Berengarius, où cet hérésiarque reconnut «que le pain et le vin qu'on met sur l'autel après la consécration n'étoient pas seulement le sacrement, mais encore le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ, et qu'ils étoient sensiblement touchés par les mains du prêtre, rompus et froissés entre les dents des fidèles, non-seulement en sacrement, mais en vérité. »

Il n'y eut personne qui n'entendît que le corps et le sang de Jésus - Christ étoit brisé dans l'eucharistie au même sens qu'on dit qu'on est déchiré, qu'on est mouillé, quand les habits dont on est actuellement revêtu le sont. On ne parle pas de même lorsque nos habits ne sont pas sur nous : de sorte qu'on vouloit dire que Jésus-Christ étoit aussi véritablement sous les espèces qu'on rompt et qu'on mange, que nous sommes véritablement dans les habits que nous portons. On disoit aussi que Jésus-Christ étoit « sensiblement » reçu et touché, parce qu'il étoit

i. Ci-dessus, liv. IV. — 2. Ibid., liv. XI.

3. Conc. Rom., sub Nie. II, an 1059, tom. IX Conc. Labb.,col. loio ; Guitm., 1. III, t. VIII Bib. PP. max., pag. 462, etc.

en personne et en substance sous les espèces sensibles qu'on touchoit et qu'on recevoit : et tout cela vouloit dire que Jésus-Christ étoit reçu et mangé , non pas dans sa propre espèce et sous l'extérieur d'un homme, mais dans une espèce étrangère, et sous l'extérieur du paii et du vin. Et si l'Église disoit encore en un certain sens que le corpi de Jésus-Christ étoit rompu, ce n'étoit pas qu'elle ne sût qu'en un autre sens il ne rétoit pas : de même qu'en disant en un certain sens que nous sommes déchirés et mouillés lorsque nos habits le sont, nous savons bien dire aussi en un autre sens que nous ne sommes ni l'un ni l'autre en notre personne. Ainsi les Pères savoient bien dire à Bérenger, ce que nous disons encore, que « le corps de Jésus-Christ étoit tout entier dans tout le sacrement, et tout entier dans chaque particule partout le même Jésus-Christ toujours entier, inviolable et indivisible, qui se communiquoit sans se partager, comme la parole à tout un auditoire, et comme notre âme à tous nos membres '. » Mais ce qui obligea l'Église à dire, après plusieurs Pères et après saint Chrysostome, que le corps de Jésus-Christ étoit rompu, fut que Bérenger, sous prétexte de faire honneur au Sauveur du monde, avoit accoutumé de dire : « A Dieu ne plaise qu'on puisse briser de la dent, ou diviser Jésus- Christ, de même qu'on met sous la dent, et qu'on divise ces choses2; » c'étoit à dire, le pain et le vin. L'Église, qui s'est toujours attachée à combattre dans les hérétiques les paroles les plus précises et les plus fortes dont ils se servent pour expliquer leur erreur, opposoit à Bérenger la contradictoire de la proposition qu'il avoit avancée, et mettoit en quelque façon sous les yeux des chrétiens la présence réelle de Jésus-Christ, en leur disant que ce qu'ils recevoient dans le sacrement après la consécration étoit aussi réellement le corps et le sang, qu'avant la consécration c'étoit réellement du pain et du vin.

Au reste, quand on disoit aux fidèles que le pain et le vin de l'eucharistie étoient en vérité le corps et le sang, ils étoient accoutumés à entendre non qu'ils l'étoient par leur nature, mais qu'ils le devenoient par la consécration : de sorte que le changement de substance étoiî renfermé dans cette expression; encore qu'on s'y attachât principalement à rendre sensible la présence , qui aussi étoit principalement attaquée. Quelque temps après on s'aperçut que Bérenger et ses disciples varioient. Car nous apprenons des auteurs du temps que dans le cours de la dispute ils reconnoissoient dans l'eucharistie la substance du corps et du sang, mais avec celle du pain et du vin; se servant même du terme « d'impanation » et de celui « d'invi nation, » et assurant que Jésus-Christ étoit « impané » dans l'eucharistie, comme il s'étoit incarné dans les entrailles de la sainte Vierge 3. C'étoit, dit Guitmond, comme un dernier retranchement de Bérenger; et ce n'étoit pas sans peine qu'on découvroit ce raffinement de la secte. Mais l'Église, qui suit toujours les hérétiques pas à pas pour en condamner

t. Guitm., lib. I adv. Bereng., ibid., pag. 443, Ij49.

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