Cor. x, 5. — 2. 1 Tim. i
culte : ils rament de toutes leurs forces pour s'empêcher d'être jetés contre recueil. M. Jurieu, qui, pour tout brouiller lorsqu'il s'agit simplement d'établir la foi, voudroit m'engager à discuter les moyens par lesquels on tâche de l'expliquer, ne veut qu'amuser le monde : et c'est assez qu'on ait vu que ce n'est point par des conséquences, mais par un aveu formel, que Luther, Mélanchthon, Calvin, Rèze et les autres réformateurs ont fait Dieu auteur du péché; que lui-même tantôt l'avoue et tantôt le nie; que dans le fond il est prêt à retomber dans l'erreur dont il semble vouloir excuser la Réforme; qu'il y retombe en effet sans avoir pu s'en défendre; et que, semblable à un criminel pressé par des preuves invincibles, il ne peut pas demeurer un seul moment dans la même contenance, ni se soutenir devant ses accusateurs.
En eflet, ne voyez-vous pas comme il vacille? D'abord il faisoit le fier; et pendant que je l'accusois, il m'accusoit moi-même, comme un calomniateur, devant le jugement de Dieu : mais quand le luthérien s'est élevé contre lui, en accusant les auteurs du calvinisme a de faire Dieu cause du péché, » jusqu'à nous pousser lui-même aux crimes énormes par une immuable et inévitable nécessité, il n'a pas eu de réplique, et il a dit : « Il est vrai. » Le voilà convaincu, de son aveu propre, et il n'a plus songé, comme on a vu, qu'à pallier le crime. Mais il n'a pas été moins fort contre le luthérien, que le luthérien l'a été contre lui; et il a très-bien convaincu, non-seulement Mélanchthon, mais encore Luther lui-même, de n'avoir pas moins blasphémé que Calvin et les calvinistes. Entendez ceci, mes chers frères; les deux que nous accusons s'accusent entre eux : nous n'avons plus besoin de parler; et ils se convainquent l'un l'autre, sans se laisser aucune évasion. Car le ministre Jurieu croyoit échapper; et pour pallier le mieux qu'il pouvoit les blasphèmes de son parti, il les appelle seulement des « expressions dures, » des « manières propres à scandaliser, et dures à digérer. » Mais il. a lâché le mot contre Luther : et quoique Luther n'en ait pas dit plus que Calvin et les calvinistes ; non content de lui attribuer, comme eux, seulement des a expressions dures, » M. Jurieu est contraint, par la vérité, à lui attribuer des dogmes affreux, « qui tendent au manichéisme et renversent toute religion. 55 Que dira-t-il maintenant? Le fait est constant de son aveu : la qualité du crime n'est pas moins certaine; et lui-même l'a qualifié d'impiété. Il n'y a donc plus qu'à le condamner par sa propre bouche, et dans une cause égale faire tomber sur son parti la même sentence.
Saint Paul écrit à Timothée : a 0 Timothée 1 gardez le dépôt, en évitant les profanes nouveautés de paroles, et les contradictions de la science faussement appelée de ce nom1. » Quelle nouveauté plus profane, que celle de parler de Dieu comme de celui qui nous pousse aux crimes énormes; et qui, en ruinant notre libre arbitre par ses décrets, impose aux démons, comme aux hommes, la nécessité de tomber dans tous les péchés qu'ils commettent? Déjà la Réforme n'a pas évité ces
i. 7 Tim. vi, 20,
profanes nouveautés dans les paroles, puisqu'elle a proféré celles-ci. Mais saint Paul ne s'arrête pas à condamner seulement les paroles. Dans les paroles il a regardé le sens; et il a voulu nous faire entendre que les profanes nouveautés dans les paroles marquoient de nouveaux prodiges dans les sentiments : c'est pourquoi il a condamné, dans ces a paroles profanes, la science faussement nommée d'un si beau nom. » Reconnoissons donc dans la Réforme, je dis dans ses deux partis, et autant dans le calvinisme que dans le luthéranisme, cette fausse et dangereuse science, qui, pour montrer qu'elle entendoit les plus hauts mystères de Dieu, a trouvé dans ses décrets immuables la ruine du libre arbitre de l'homme, et en même temps L'extinction du remords de conscience. Car si tout, et le péché même, nous arrive par nécessité, et que nous n'ayons non plus de pouvoir d'éviter le crime que la mort et les maladies, nous pouvons bien nous affliger d'être pécheurs, comme d'être sourds ou paralytiques : mais nous ne pouvons nous imputer notre péché comme une chose arrivée par notre faute, et que nous pouvons éviter : qui est précisément en quoi consiste cette douleur qu'on nomme remords de la conscience. Avec elle s'en va aussi la pénitence : on se peut croire malheureux, mais non pas coupable : on se peut plaindre d'être pécheur, impudique, avare, orgueilleux, comme on se plaint d'avoir la fièvre : - pore peut-on quelquefois reconnoître qu'on a la fièvre par sa faute, $t pour l'avoir contractée par des excès qu'on pouvoit éviter : mais si tout et la faute même est inévitable, l'idée de faute s'en va; personne ne frappe sa poitrine, a ni ne se repent de son péché » en s'accusant soi-même, et « en disant : Qu'ai-je fait1? » La conscience dit à un chacun : « Je n'ai rien fait, » qu'une force supérieure et divine ne m'v ait jpoussé, et Dieu m'entraîne au péché comme à la peine.
Telle est la fausse science que la Réforme a professée, quand elle a cru pouvoir pénétrer tous les mystères de Dieu; mais voici en même temps ses contradictions. Prenez garde, disoit saint Paul, « aux contradictions de cette fausse science : » c'est que toute fausse science se contredit elle-même. Il en est ainsi arrivé à la Réforme; et parce que la science est faubse, elle est tombée dans de visibles contradictions. Elle a fait Dieu cause du péché; elle a eu honte de cette erreur, et a voulu s'en dédire; elle a voulu qu'on crût du moins qu'elle s'en étoit corrigée; et s'en dédisant, elle a posé des principes pour y retomber. Elle y retombe en effet dans le temps qu'elle tâche de s'en excuser ; et ne voulant pas avouer ce que la nature et sa propre conscience lui dictent sur son libre arbitre, elle établit dans tous les maux, même dans celui du péché, 1 a nécessité dont nul que Dieu ne peut être auteur.
Voilà l'esprit de blasphème au milieu de ceux qui se sont dits des chrétiens réformés; et le voilà même dans ceux qu'ils appellent les réformateurs. Le voilà dans Luther, dans Mélanchthon , dans Calvin, dans Bèze, dans les deux partis des protestants, de l'aveu de M. Jurieu : et le voilà dans M. Jurieu lui-même, qui tâche d'en excuser la
i. Jer. vin, 6. i
Réforme. Qu'elle écoute donc la sentence de la bouche de Dieu : « Chassez du camp le blasphémateur et celui qui a maudit son Dieu ', c'està-dire, qui a dit du mal contre lui. » Mais qui dit plus de mal contre son Dieu, que ceux qui disent qu'il fait tout le mal? Pouvoit-on le maudire davantage? L'Église a obéi à la voix de Dieu, et a chassé ces impies, qui aussi bien a se séparoîent déjà eux-mêmes, » selon la prédiction et contre le précepte de saint Jude2; ou plutôt de tous les apôtres, comme saint Jude l'a remarqué. Mais vous , ô troupeau errant, vous les avez mis à votre tête, et vous en avez fait vos réformateurs. Ha, revenez à vous-mêmes, du moins à la voix de votre ministre, qui vous a montré le blasphème au milieu de vousl
Souvenez-vous maintenant, mes frères , des outrageantes paroles dont a usé M. Jurieu, en m'appelant déclamateur, calomniateur, homme sans honneur et sans foi, devant Dieu et devant son juste jugement. Vous voyez qu'il avoit tort; et il employoit cependant pour vous tromper, non-seulement les expressions, et les injures les plus atroces, mais encore ce qu'il y a de plus saint et de plus terrible parmi les hommes. Pour toute réparation de tous ces excès, je vous demande seulement, mes frèies, de le bien connoître , et de ne plus vous laisser émouvoir à ses clameurs , lorsqu'il se plaint qu'on le calomnie. Mais passons à un i :e endroit où il fait encore la même plainte, et avec une égale injusace. « Il est faux, dit-il , pareillement qu'on soit demeuré d'accord que les luthériens soient semi-péiagiens. » Mais sa propre preuve le réfute. La voici. « Car encore, continue-t-il , qu'ils donnent à l'homme quelque chose à faire avant la grâce, savoir, d'écouter et de se rendre attentif ; cependant , selon eux , la première grâce est de Dieu, et c'est cette première grâce qui fait la conversion. » Aveugle, qui ne voit pas que les semi-pélagiens n'ont jamais seulement pensé que la première grâce, c'est-à-dire, ce qui est de Dieu, ne fût pas de Dieu, mais qu'ils étoient semi-péiagiens, en ce qu'ils attachoient cette première grâce àquelque chose qui dépendoit purement du libre arbitre de l'homme : comme à prier, à demander, à désirer du moins son salut, et par là le commencer tout seul. M. Jurieu osera-t-il dire que les luthériens n'en font pas autant? puisqu'en mettant que la grâce fait par elle-même la conversion de l'homme, ils font dépendre cette grâce de l'attention que l'homme prête par lui-même à la parole de Dieu. Qu'est-ce être semi-péiagien, si cela ne l'est? Car être semipélagien n'est pas nier que Dieu n'achève l'ouvrage; c'est dire qu'il ne l'achève que parce que l'homme l'a auparavant commencé. La grâce, dit le luthérien, est inséparablement attachée à la parole, d'où elle ne manque jamais de sortir avec efficace. A la bonne heure. L'homme qui se rend attentif à la prédication aura sans doute la grâce , selon ces principes. Je le veux bien. Mais pourquoi aura-t-illa grâce? Parce qu'il s'est rendu attentif. Je le veux encore. Allons plus avant. Est-ce la grâce qui lui a donné cette attention, ou bien se l'est-il donnée à luimême? C'est lui-même, dit le luthérien. Il se doit donc à lui-môme
i. Levit. XXIV, i4. — 2. Epis t. JWtf., 17, 19.
Bossuet. — ni 29
d'avdir la grâce; c'est à lui-même qu'il doit le commencement de son salut. Non , dit M. Jurieu , la grâce prévient et se présente d'ellemême avant tout acte de la volonté. Illusion. Car quelle est la grâce qui se présente de cette sorte? C'est la grâce de la doctrine et des promesses; c'est-à-dire la grâce des pélagiens anciens et modernes; la grâce que ces hérétiques, que les sociniens, que les pajonistes, nouveaux hérétiques de la Réforme, qui ne reconnoissoient de grâce que dans la prédication, admettaient ; une grâce extérieure qui frappe l'oreille, et qui n'excite l'âme que par le dehors. Mais, dit-on, le luthérien va plus avant; et pourvu qu'on écoute par soi-même cette parole qui est présentée, il en sortira une grâce qui agira dans le cœur. Je l'avoue : mais il faut auparavant que l'homme vienne de lui-même, de lui-même se rendre attentif, c'est commencer son salut sans aucun besoin de la grâce intérieure. Mais dans le commencement est ren fermé le salut entier, puisqu'il entraîne nécessairement la conversion tout entière : tout cet ouvrage se réduit enfin à une opération purement humaine comme à sa première cause; et l'homme se glorifie en lui-même et non pas en Dieu, ce qui est l'erreur la plus mortelle à la piété. Qu'on démêle ce nœud, ou qu'on cesse d'excuser les luthériens du semi-pélagianisme; c'est-à-dire, comme je l'ai démontré, du plus dangereux poison que le pélagianisme verse dans le cœur.
Mais que nous importe ?direz-vous. Ce n'est pas cette question que vous avez à démêler avec M. Jurieu : et il ne s'agit pas de savoir si les luthériens sont devenus demi-pélagiens; mais si ce ministre en est d'accord, comme vous l'en accusez. Hé, je vous prie, que veut-il donc dire par les paroles que vous venez d'entendre : » Ils donnent à l'homme quelque chose à faire avant la grâce ; savoir, d'écouter et de se rendre attentif? » Si cela est avant la grâce, il n'est donc pas de la grâce; et le salut commerce par quelque chose d'humain. Qu'y a-t-il déplus demi- pélagien? Mais où prend-on que l'attention à la parole, lorsqu'elle est aussi sérieuse et aussi sincère qu'il faut, n'est pas encore un don de Dieu? Ceux « qui viennent à Jésus-Christ » pour écouter sa parole, ne sont-ils pas de ceux « que son Père tire • : » c'est-à-dire, comme il l'explique lui-même, de ceux « à qui son Père donne d'y venir2? » N'est-ce pas là qu'ils commencent a à être enseignés de Dieu, à écouter la voix du Père, et à apprendre de lui? » Ces brebis, qui écoutent si volontiers la a voix du pasteur, » ne sont-elles pas de celles que la pasteur a auparavant rendues dociles , « qu'il connoît et qui le suivent3? » On sait que l'efficace de la parole se fait quelquefois sentir aux profanes, que la curiosité, ou la coutume, ou d'autres semblables motifs y attirent; mais ce n'est pas la voie commune. Ordinairement de tels auditeurs sont ceux qui <c n'ont pas d'oreilles pour entendre4; »ils sont de ces sourds spirituels à qui Jésus-Christ n'a pas encore ouvert l'oreille *. Les luthériens veulent-ils promettre à de semblables auditeurs, que la parole sera toujours efficace pour eux? Non, sans doute :
i. Joan. vi, 44, 66. — 2. Ibid., 45. — 3. Ibid., x, 3, 27. — 4. Matth. xm, 9. 5. Marc, vu, 34, 35.
cette promesse n'est que pour ceux qui viennent poussés par la foi et avec une bonne intention. Mais cette « foi, » mais cette a bonne intention, » à la prendre dès son premier commencement; si ce n'est pas Dieu qui la donne, il n'y a plus de grâce chrétienne, et Jésus-Christ est mort en vain : car c'est toutôter à la grâce, que de lui ôter le commencement de notre sanctification ; puisque même ce commencement n'est pas moins attribué à la grâce dans l'Écriture , que l'entier accomplissement de notre salut, a J'espère, disoit saint Paul \ que celui qui a commencé en vous ce saint ouvrage, y donnera l'accomplissement. » Voilà ce qu'il falloit dire aux luthériens; et non pas les excuser dans une erreur si bien reconnue, et tant de fois condamnée du commun consentement de toute l'Église, ni leur permettre d'attacher la grâce à la volonté que nous avons * d'écouter et de nous rendre attentifs avant la grâce. »
Mais, mes frères, je ne craindrai point de vous le dire : on ne connoît point parmi vous cette exactitude qu'il faut garder dans les dogmes; et si M. Jurieu prend soin de convaincre les luthériens de leur erreur, c'est pour leur faire valoir la facilité qu'on a de les tolérer. Voici, en effet, comme il leur parle : a II semble, dit-il2, que les protestants de ia Confession d'Augsbourg aient passé à l'opinion directement opposée à cette Confession, et fassent dépendre l'efficace de la grâce de la volonté humaine, et du bon usage du libre arbitre. C'est ainsi, dit-il à Scuïtet3, que vous avez dit souvent vous-même, que Dieu convertit les hommes, quand eux-mêmes ils prêtent l'oreille attentive et respectueuse à la parole. Donc la conversion dépend de cette attention précédente, qui ne dépend que du libre arbitre , et précède toute grâce convertissante et excitante. Vous ajoutez , poursuit-il , que lorsqu'on ne se met pas en devoir de convertir et réparer l'homme, Dieu le laisse aller par les voies criminelles. Donc, conclut M. Jurieu , devant que Dieu retire l'homme du péché, il doit lui-même, et par ses propres forces, se mettre en devoir de se convertir. Vous poursuivez, continue-t-il parlant toujours au docteur Scultet, et vous dites que Dieu veut donner à tous les adultes (à tous ceux qui sont arrivés à l'âge de raison) la contrition et la foi vive, à condition qu'auparavant ils se mettront en devoir de convertir l'homme. Donc, encore un coup, conclut votre ministre, l'homme doit se préparer par le bon usage de ses propres forces à la contrition et à l'infusion de la foi vive. Je ne puis assez m'étonner, continue i\L Jurieu, comment et par quelle destinée vous vous êtes si éloignés de Luther, votre auteur, qui a haï le pélagianisme et le demi-pélagianisme, jusqu'à se rendre suspect du manichéisme , et d'avoir entièrement renversé la liberté. » C'est ce qui m'étonne aussi bien que lui. et qu'on soit passé de l'extrémité de nier le libre arbitre , dont Luther est plus que suspect , comme on a vu (quoique M. Jurieu veuille bien employer ici un si doux terme), jusqu'à celle de faire dépendre, avec les pélagiens et semi-pélagiens, le salut de l'homme de ses propres forces.