‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 205 sur 210 · Phil. i, 6. — 2. Çonsult. de pac. pag. 116. — 3. Ibkl · texte numérisé non relu

Phil. i, 6. — 2. Çonsult. de pac. pag. 116. — 3. Ibkl

Mais votre ministre poursuit encore : « Calixte, dit-il1, un de* plus célèbres de vos théologiens, dit dans son Abrégé de la Théologie, qu'il reste aux hommes des forces d'entendement et de volonté, et des connoissances naturelles, dont s'ils usent bien, s'ils ont soin de leur salut, et qu'ils y travaillent autant qu'ils peuvent , Dieu pourvoira à leur salut par des moyens qui les conduiront à une plus grande perfection, c'est-à-dire à celle qui est appuyée sur la révélation. Il parle, poursuit le ministre , de ceux qui n'ont pas seulement ouï parler de Jésus-Christ ni du christianisme : ceux-là , par leur propre mouvement, peuvent bien user des forces de la volo*nté et des connoissances naturelles, prendre soin de leur salut et y travailler. » Voilà, sans doute, le semi-pélagianisme tout pur dans les luthériens. M. Jurieu a raison de s'en étonner, a Quel changement, ô bon Dieu! dit-il; comment peut-on passer à cette opinion, de celle où on reconnoissoit le libre arbitre tellement esclave ou de Satan ou de Dieu, qu'il ne pouvoit pas même commencer un ouvrage tendant au salut sans Dieu et sa grâce?» C'est-à-dire , comme on voit , en d'autres termes : Comment peut-on passer du manichéisme ou du stoïcisme, qui détruisent le libre arbitre, au demi-pélagianisme, qui lui attribue le salut en le lui faisant commencer, et l'attachant tout entier à ce commencement? C'est de quoi les luthériens sont coupables. M. Jurieu ne les en a pas accusés seulement, quoique depuis il l'ait voulu nier ; mais encore il les en a convaincus : et si on ajoute à ces preuves celles que j'ai rapportées du livre de la Concorde2, qui contient, non les sentiments des particuliers, mais les décisions de tout le parti , il n'y aura rien à désirer pour la conviction.

Le premier parti de la Réforme est tombé dans cette effroyable variation. Mais il ne faut pas que les calvinistes, c'est-à-dire, le second parti se vante d'en être innocent; puisque , comme nous l'avons dit, ils ne s'étudient à convaincre les luthériens de leur erreur, que pour leur faire valoir l'offre qu'on leur fait de la tolérer. Aiûsi, ce que les luthériens font par erreur, les calvinistes le font par consentement, en leur offrant la communion, en les admettant à la table et au nombre des enfants de Dieu, malgré l'injure qu'ils font à sa grâce. Ce qui fait dire décisivement à M. Jurieu, contre les maximes de sa secte et contre les siennes propres, que le a semi-pélagianisme ne damne pas3. » Quel intérêt, mes chers frères, prend-on parmi vous aux semi-pélagiens ennemis de la grâce de Jésus-Christ? Que peut-il y avoir de commun entre ceux qui donnent tout au libre arbitre, et ceux qui lui ôtent tout? Et d'où vient que votre ministre en est venu jusqu'à dire, que le semi-pélagianisme ne damne pas? Ne voyez-vous pas, plus clair que le jour, que c'est qu'on sacrifie tout aux luthériens? La doctrine de la grâce chrétienne, autrefois si fondamentale parmi vous, cesse de l'être, et il ne tient qu'aux luthériens de vous faire changer, autant qu'ils voudront, les maximes qu'on croyoit les plus sûres parmi vous.

î. Consult. de pac, p&g ii8. — 2. Far., liv. VIII.

Z.-Syst., liv II, ch. m, pag. 249, 253 ; Hist des Vat., liv. VIII ; liv, XIV

En effet, ce même M. Jurieu, qui, dans sa huitième et dans sa dixième Lettre, s'emporte si violemment contre moi de ce que je range le semi-pélagianisme parmi les erreurs mortelles, en a dit beaucoup plus que moi, quand il a parlé naturellement, puisqu'il a dit ces paroles : « On a beau faire, on ne rendra jamais les vrais chrétiens pélagiens et semkpélagiens. » Et encore : « Il n'y a que deux articles généraux que le peuple doit bien savoir, et sur lesquels tout le reste doit être bâti : le premier, que Dieu est le principe et la cause de tout notre bien. Gela est d'une nécessité absolue pour servir de fondement au service de Dieu, à la prière et à Faction de grâces (Lettres vin et x) : » ce qui arrache jusqu'aux moindres fibres de la doctrine de Pelage, comme incompatible avec le salut et avec le fondement de la piété. 11 dit encore en un autre endroit, et dans sa Consultation, qui est son dernier ouvrage : « qu'il est nécessaire en toutes manières de bien enseigner au peuple qu'on ne doit point tolérer l'hérésie pélagienne dans l'Église; que Dieu est la cause de tout le bien qui est en nous, en quelque manière que ce soit; que le libre arbitre de l'homme, en tout ce qui regarde les choses divines et les œuvres par lesquelles nous obtenons le salut, est tout à fait mort; que dans l'œuvre de la conversion Dieu est la cause du commencement, du milieu et de la fin1. » Tout cela c'est, ou les rameaux, ou la racine, ou les fibres du pélagianisme, qu'il ne faut pas supporter. Mais le semi- pélagianisme est exclu par là. Car dira-t-on qu'il faut laisser avaler au peuple la moitié d'un poison si mortel ? S'il faut que le peuple sache que le libre arbitre « est mort » dans toutes les œuvres qui ont rapport au salut, il est donc mort pour écouter et se rendre utilement attentif à la parole comme à tout le reste. S'il faut, encore un coup, que le peuple sache que Dieu « est l'auteur du commencement, » comme du milieu et de la fin, que reste-t-il aux semi-péiagiens; qui sont d'ailleurs convaincus d'attribuer à l'homme tout le salut, en lui attribuant ce commencement auquel est attachée toute la suite? Ainsi, selon M. Jurieu, le semi -pélagianisme est intolérable.

Il est vrai pourtant qu'il dit ailleurs, et le répète par deux fois, que le semi -pélagianisme ne damne pas2 : il est vrai qu'il s'échauffe dans ses Lettres jusqu'à l'emportement, pour soutenir une doctrine favorable à cette hérésie. S'il a cru sauver ses contradictions, en disant, comme il a fait , qne ces semi-pélagiens , qu'il sauve dans la Confession d'Augsbourg et ailleurs, « pendant qu'ils sont semi-pélagiens dans l'esprit, sont disciples de saint Augustin dans le cœur3; » il ne connoît guère ce que c'est ni que l'esprit ni que le cœur. Car par où estce que le poison d'une mauvaise doctrine passe dans le cœur si ce n'est par l'esprit? C'est donc par Fesprit qu'il faut commencer à empêcher le poison d'entrer, et i.e pas tolérer une doctrine qui portera îa mort dans le cœur aussitôt qu'elle y arrivera.

Mais le ministre s'entend encore moins lui-même, lorsqu'en posant

i. Ccmsult., pag. 282. —2. Sysl.y pag. 2<»9, 253; Var., liv. VIII ; lîv.XlV 3. Jug. sur les mélh., pag. lU ; Var.^ liv. XIV.

comme un fondement, que l'hérésie pélagienne ne doit pas être tolérée parmi les fidèles, il ne laisse pas de décider que « dans les exhortations il faut nécessairement parler à la pélagienne ' : » parole insensée s'il en fut jamais, sur laquelle il n'ose aussi dire un seul mot, quoiqu'on la lui ait objectée dans l'Histoire des Variations 2. Mais qu'il y réponde du moins maintenant, et qu'il nous explique, s'il peut, ce que c'est' que parler à la pélagienne. Est-ce presser vivement l'obligation et la pratique des bonnes œuvres ? C'est la gloire du christianisme et celle de Jésus-Christ, qu'il ne faut pas transporter à Pelage et à ses disciples. Ou bien est-ce qu'il ne faut prêcher que la justice des œuvres, et l'obligation de les faire, sans parler de la grâce par laquelle on les fait? C'est établir la justice pharisaïque, tant réprouvée par saint Paul5. On ne sait donc ce que veut dire ce téméraire docteur, qui non content de conseiller de prêcher a à la pélagienne, » ajoute encore qu'il le faut a nécessairement; » comme s'il n'y avoit point d'autre moyen d'exciter les hommes à. la vertu, que de flatter leur présomption. Tout cela ne s'accorde pas : mais sachez que Dieu n'aveugle votre ministre jusqu'à permettre qu'il tombe dans de si visibles et si surprenantes contradictions, qu'afin que vous entendiez qu'on ne peut parler conséquemment parmi vous. Pour être bon calviniste, il faut concilier trop de choses opposées. Le calvinisme voudroit une chose; le luthéranisme, qu'il faut contenter, en fait dire une autre : on tourne à tout vent de doctrine; et il n'y a point de sable si mouvant.

Quant à ce que, pour récriminer, M. Jurieu nous objecte que nos a molinistes sont demi-pélagiens (Lettre vin), » et que l'Église romaine œ tolère un pélagianisme tout pur et tout cru (Lettre x): » pour ce qui regarde les molinistes, s'il en avoit seulement ouvert les livres, il aurait appris qu'ils reconnoissent pour tous les élus une préférence gratuite de la divine miséricorde, une grâce toujours prévenante, toujours nécessaire pour toutes les œuvres de piété; et dans tous ceux qui les pratiquent, une conduite spéciale qui les y conduit. C'est ce qu'on ne trouvera jamais dans les semi-pélagiens. Que si on passe plus avant, et qu'on fasse précéder la grâce par quelque acte purement humain, à quoi on l'attache, je ne craindrai point d'être contredit par aucun catholique, en assurant que ce seroit de soi une erreur mortelle qui ôteroit le fondement de l'humilité, et que l'Église ne toiéreroit jamais, après avoir décidé tant de fois, et encore en dernitr lieu dans le concile de Trente, que tout le bien, jusqu'aux premières dispositions de la conversion du pécheur, vient « d'une grâce excitante et prévenante, qui n'est précédée par aucun mérite*; » et avoir ensuite prononcé : « Si quelqu'un dit qu'on peut croire, espérer, aimer et faire pénitence sans la grâce prévenante du Saint-Esprit, et que cette grâce est nécessaire pour faire plus facilement le bien, comme si on pouvoit le faire, quoique plus difficilement, sans ce secours; qu'il soit anathème5. » Voilà comme l'Église romaine a tolère un pélagianisme tout

1. Jug. sur les rnéth,, sect. 15, pag. 131. — 2. Var., liv. XIV. 3. Rom -t m, IV, vm, x. — 4. Sess. vi, cap. 5. — 5. Gan. 2, 3.

pur et tout cru; » pendant qu'elle en arrache jusqu'aux moindres fi bres, en attribuant à la grâce jusqu'aux moindres commencements d salut : et on ne veut pas revenir de calomnies si atroces et ensembles! manifestes!

Tout ce que dit M. Jurieupour soutenir celle-ci. c'est « qu'on donne à l'homme le pouvoir de résister à la grâce1. » Si c'est là être pélagien , il y a longtemps que les luthériens le sont; puisqu'ils enseignent, dans la Confession d'Augsbourg, qu'on peut résister à la grâce, jusqu'à la perdre entièrement après l'avoir reçue*.

Saint Augustin est aussi du nombre des pélagiens, puisqu'il répète si souvent, même contre ces hérétiques : que la grâce vient de Dieu; mais qu'il appartient à la volonté d'y consentir, ou de n'y consentir pas3. Mai:) ce n'est pas ici le lieu de traiter cette question; et nous en dirons davantage, si le ministre entreprend un jour de nous prouver ce paradoxe inouï jusqu'à présent : qu'on ait condamné les pélagiens pour avoir d*i qu'on peut résistera la grâce, ou qu'on y résiste souvent, jusqu'à en rendre les inspirations inutiles; quand même on diroit avec cela que Dieu, dont les attraits sont infinis, a des moyens sûrs pout prévenir et pour empêcher cette résistance. Qu'on me montre, encore un coup, que les conciles qui ont condamné les pélagiens, ou saint Augustin ou quelque autre auteur, quel qu'il soit, les aient condamnés pour cela, ou qu'on ait mis ce sentiment parmi leurs erreurs : c'est ce que j'oserai bien assurer qu'on r.e montrera jamais, et qu'on ne tentera même pas de le montrer. Ainsi ce pélagianisme tout pur et tout Icru, que M. Jurieu impute à l'Église romaine, n'est assurément que dans sa tête.

Mais voici une autre objection que je l'accuse d'avoir faite aux luthériens : « Il n'est pas possible, leur dit-il *, de dissimuler votre doctrine sur la nécessité des bonnes œuvres. » Il est vrai, il faut renoncer au christianisme pour dissimuler l'erreur des luthériens, lorsqu'ils ont osé condamner cette proposition: a Les bonnes œuvres sont nécessaires au salut. » Nous en avons pourtant rapporté la condamnation faite par le consentement unanime des luthériens dans l'assemblée de Vormes, en 1557 &. Le ministre avoue qu'il ne peut dissimuler cette doctrine des luthériens; et il semble montrer, par ces paroles, qu'il en a l'horreur qu'elle mérite : mais cependant il entre en traité avec eux ; et pour ne point les exclure de la société de l'Église, il est contraint de tolérer une erreur si préjudiciable à la piété. Que dira-t-il? Quoi? peut-être que les luthériens ont depuis changé d'avis? Mais, au contraire, il rapporte, avec une espèce d'horreur, ce passage de Scultet lui-même, où il dit, « qu'il n'est pas permis de donner une obole des richesses bien acquises, pour obtenir le pardon de ses péchés; » et encore, a que l'habitude et l'exercice des vertus n'est pas absolument nécessaire aux justifiés pour le salut: que ce n'est pas même, ni dans

1. Lett. vin, pag. 61. — 2. Conf. Au g., art. il. Var.} liv. III.

3. De spir. et hit., cap. xxxui, n. 57 et 58 ; tom. X, col. 118.

4. Consult. de pac, pag. 243. — 5. Var., liv. V ; liv. VII; liv. VIII.

le cours, nia la fin de leur vie, une condition sans laquelle ils ne l'obtiendront pas; que Dieu n'exige pas d'eux les œuvres de charité, comme des conditions sans lesquelles il n'y a point de salut. » Voila des blasphèmes; puisque, poursuit M. Jurieu1, « si ni l'habitude, ni l'exercice des vertus n'est nécessaire, pas même à l'heure de la mort, un homme pourroit être sauvé quand il n'auroit fait, ni dans le cours de sa vie, ni même à la mort, aucun acte d'amour de Dieu. » Ces impiétés, que votre ministre déteste avec raison dans les luthériens d'aujourd'hui, viennent du fond de leur doctrine, et sont des suites inévitables du dogme de la justice par imputation, car par là on est mené à dire que la justice que Dieu même fait en nous par l'infusion et par l'exercice des vertus, et même de la charité, est la justice des œuvres réprouvée par l'Apôtre ; de sorte que la grâce de la justification précède la charité même d'autant plus que, selon les principes de la secte, il n'est pas possible d'aimer Dieu, qu'après s'être parfaitement réconcilié avec lui; d'où il sensuit que le pécheur est justifié sans avoir la moindre étincelle de l'amour de Dieu : ce qui est une suite affreuse de la justice par imputation, et ce qu'aussi nous avons vu établi en conséquence de cette doctrine dès l'origine du luthéranisme2.

Je ne puis ici m'empêcher de me réjouir avec M. Jurieu, de ce qu'il semble vouloir corriger ce mauvais endroit du système protestant; mais en même temps il fait deux fautes capitales : l'une de tolérer dans les luthériens cette insupportable doctrine, ce qui le fait consentir au crime de la soutenir; l'autre de l'imputer par une insigne calomnie à l'Église romaine et à moi-même. A mon égard, voici ce qu'il dit dans la vingtième Lettre de cette année (Lettre xx) : a L'évêque de Meaux, qui fait profession pourtant de n'être pas de la doctrine des nouveaux casuistes, établit, dans son Catéchisme, que la contrition imparfaite, c'est-à-dire celle qui naît seulement de la crainte de l'enfer, suffit pour obtenir la rémission des péchés. » Il ne faut plus s'étonner de rien, après les hardis mensonges qu'on a vus dans les discours de ce ministre : mais il est pourtant bien étrange de me faire dire une chose, quand je dis tout le contraire, en termes exprès. Voici l'endroit qu'il produit de mon Catéchisme 3: « Ceux qui n'ont pas cette contrition parfaite, ne peuvent-ils pas espérer la rémission des péchés? » A quoi on répond : ails le peuvent par la vertu du sacrement, pourvu qu'ils y apportent les dispositions nécessaires. » Il faudroit donc examiner quelles étoient ces dispositions que j'appelois nécessaires. Mais, sans en prendre la peine, le ministre croit avoir droit de décider de son chef sur mes sentiments; « et, dit-il, ces dispositions ne sont autre chose que la peur de l'enfer : ainsi, conclut-il, un scélérat qui, à la fin de sa vie, se confessera avec la crainte de la mort éternelle, pourra être sauvé, sans jamais avoir fait aucun acte d'amour de Dieu ; c'est à quoi se réduit la morale sévère de notre convertisseur. »

Il croit avoir triomphé, quand il me donne ce titre que je voudrois

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