‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 22 sur 210 · Lib. IV, 868 et seq · texte numérisé non relu

Lib. IV, 868 et seq

sure; sur le troisième, que de cette proposition, « les bonnes œuvre.-* sont nécessaires au salut, » il en falloit retrancher le dernier mot1; (Îô manière que les bonnes œuvres, malgré l'Évangile qui crie que sans elles on n'a point de part au royaume de Dieu, demeuroient a nécessaires, à la vérité, mais non pas a pour le salut. » Et au lieu que M. Burnet nous a dit que les protestants admettoient tout d'une voix cetle nécessité des bonnes œuvres pour être sauvé 2, nous la voyons, au contraire, également rejetée parles ennemis de Mélanchthon et par lui-même, c'est-à-dire par les deux partis des protestants d'Allemagne.

Pour ce qui regarde Osiandre, Brentius ne manqua pas d'en prendre le parti, non pas en défendant la doctrine qu'on lui imputoit, mais en soutenant qu'on n'entendoit |pas la pensée de cet auteur, quoiqua Osiandre l'eut expliqué si nettement, que ni Mélanchthon ni personne n'en doutoit. Il paroissoit donc bien aisé parmi les luthériens de convenir des condamnations que demandoit Illyric avec ses amis : mais Mélanchthon les empêcha, craignant toujours d'exciter de nouveaux troubles dans la réforme, qui, à force de se diviser, sembloit devoir s'en aller par pièces.

Ces disputes des protestants vinrent bientôt aux oreilles des catholiques; car Illyric et ses amis faisoient grand bruit, non-seulement à Worms, mais encore dans toute l'Allemagne. Le dessein des catholiques étoit de presser dans la conférence la nécessité de déférer aux jugements de l'Église pour mettre fin aux disputes qui s'élèvent parmi les chrétiens : et les contestations des protestants venoient très-à propos pour ce dessein, puisqu'elles faisoient paroître qu'eux-mêmes, qui disoient tant que l'Écriture étoit claire et pleinement suffisante pour tout régler, s'accordoient si peu, et n'avoient pu encore trouver le moyen de terminer entre eux la moindre dispute. La foiblesse de la réforme si prompte à produire des difficultés, et si impuissante pour les résoudre, paroissoit visible. Alors Illyric et ses amis, pour faire voir aux catholiques qu'ils ne manquoient pas de force pour condamner les erreurs nées dans le parti protestant, firent voir aux députés catholiques un modèle qu'ils avoient dressé des condamnations que leurs compaignons avoient rejetées : ainsi la division éclata d'une manière à ne pouvoir être cachée. Les catholiques ne voulurent plus continuer les conférences, où aussi bien onn'avançoit rien, et laissèrent les illyriciens disputer avec les mélanchthonistes, comme saint Paul laissa disputer les pharisiens et les sadducéens3 , en tirant tout le fruit qu'il avoit pu de leurs dissensions connues.

On attendoit dans la Prusse quelque chose de vigoureux, et quelque ferme décision contre Osiandre, dont l'insolence ne pouvoit plus être supportée. Il témoignoit ouvertement faire peu d'état de la Confession d'Augsbourg, et de Mélanchthon qui l'avoit dressée, et des mérites de Jésus-Christ même, dont il ne faisoit nulle mention dans la justification des pécheurs4. Quelques théologiens de Kœnigsberg s'opposoient

I. Loc. sup. cit. — 2. Voy. ci-dessus, liv. VII. — 3. Act. xxm, 6. 4. Ghyt. in Sax., lib. XVII, tit. Osiand., uag. 444 et seq.

le plus qu'ils pouvoient à sa doctrine, et entre autres Frédéric Staphyle, un des plus célèbres professeurs en théologie de cette UQiver site, qui avoit ouï, durant seize ans, Luther et Mélanchthon à Vitemberg1 : mais, comme ils ne gagnoient rien avec leurs doctes ouvrages, et que l'éloquence d'Osiandre entraînoit le monde, ils eurent recours à l'autorité de l'Église de Vitemberg et du reste de l'Allemagne protestante. Lorsqu'ils virent qu'au lieu des condamnations précises et vigoureuses dont la foi infirme des peuples avoit besoin, il nevenoitdece côté-là que de timides écrits dont Osiandre tiroit avantage, ils déplorèrent la foiblesse du parti, où il n'y avoit nulle autorité contre les erreurs. Staphyle ouvrit les yeux, et retourna au giron de l'Église catholique.

L'année suivante, les luthériens s'assemblèrent à Francfort pour convenir d'une formule sur l'eucharistie, comme si on n'eût rien fait jusqu'alors. On commença, selon la coutume, en disant qu'on ne faisoit que répéter la Confession d'Augsbourg. On y ajoutoit néanmoins que a Jésus-Christ étoit donné dans l'usage du sacrement vraiment et substantiellement, et d'une manière vivifiante; que ce sacrement contenoit deux choses, c'est-à-dire le pain et le corps; et que c'est une invention des moines, ignorée par toute l'antiquité, de dire que le corps nous soit donné dans l'espèce du pain 2. »

Etrange confusion! l'on ne iaisoit, disoit-on, que répéter la Confession d'Augsbourg; et cependant cette expression que l'on condamnoit à Francfort, que a le corps fût présent sous les espèces, » se trouve dans une des éditions de cette même Confession qu'on se vantoitde répéter, et encore dans l'édition qu'on reconnoissoit à Francfort même pour si véritable, qu'encore aujourd'hui dans les livres rituels dont se sert l'Église françoise de cette ville, nous lisons l'article x de la Confession d'Augsbourg couché en ces termes : « qu'on reçoit le corps et le sang sous les espèces ^u pain et du vin. »

Mais la grande affaire du temps parmi les luthériens fut celle de l'ubiquité, que Vestphale, Jacques-André Smidelin, David Chytré et les autres établissoient de toutes leurs forces. Mélanchthon leur opposoit deux raisons qui ne pouvoient pas être plus convaincantes : l'une, que cette doctrine confondoit les deux natures de Jésus-Christ, le faisant immense non- seulement selon sa divinité, mais encore selon son humanité, et même selon son corps ; l'autre, qu'elle détruisoit le mystère de l'eucharistie, à qui on ôtoit tout ce qu'il avoit de particulier, si Jésu* Christ comme homme n'y étoit présent que de la même manière qu'il l'est dans le bois ou dans les pierres. Ces deux raisons faisoient regarder à Mélanchthon la doctrine de l'ubiquité avec horreur; et l'aversion qu'il en avoit lui faisoit insensiblement tourner sa confiance du côté des défenseurs du sens figuré. Il entretenoit un commerce particulier avec eux, principalement avec Calvin. Mais il est certain qu'il ne trouvoit pas dans ses sentiments ce qu'il désiroit.

Calvin soutenoit opiniâtrement qu'un fidèle régénéré une fois ne pou-

1. Chyt. in SaxM lib. XVII, tit. Osîand., pag. 4'*8 . ~- 2. Hosp., fol. M*.

voit perdre la grâce; et Mélanchthon convenoit avec les autres luthériens que cette doctrine étoit condamnable et impie1. Calvin ne pouvoit souffrir la nécessité du baptême : et Mélanchthon ne voulut jamais s'en départir. Calvin condamnoit ce que disoit Mélanchthon sur la coopération du libre arbitre : et Mélanchthon ne croyoit pas pouvoir s'en dédire.

On voit assez qu'ils n'étoient nullement d'accord sur la prédestination; et quoique Calvin répétât sans cesse que Mélanchthon ne pouvoit pas s'empêcher d'être dans son cœur de même sentiment que lui, il n'a jamais rien tiré de Mélanchthon sur ce sujet-là.

Pour ce qui regarde la cène, Calvin se vante partout que Mélanchthon étoit de son avis : mais comme il ne produit aucune parole de Mélanchthon qui le dise clairement, et qu'au contraire il l'accuse dans toutes ses lettres et dans tous ses livres de ne s'être jamais assez expliqué sur ce sujet, je crois qu'on peut douter raisonnablement de ce qu'avance Calvin, et il me semble que ce qu'on peut dire avec le plus de vraisemblance, c'est que ces deux auteurs ne s'entendoient pas bien l'un l'autre : Mélanchthon étant ébloui des termes de propre substance que Calvin affectoit partout, comme nous verrons; et Calvin aussi tirant à lui les paroles où Mélanchthon séparoit le pain d'avec le corps de Notre-Seigneur, sans néanmoins prétendre par là déroger à la présence substantielle qu'il reconnoissoit dans les fidèles communiants.

S'il en falloit croire Peucer, le gendre de Mélanchthon, son beaupère étoit un pur calviniste. Peucer le devint lui-même, et souffrit beaucoup dans la suite, à cause des intelligences qu'il entretint avec Bèze pour introduire le calvinisme dans la Saxe. 11 se faisoit un honneur de suivre les sentiments de son beau-père, et il a fait des livres exprès où il raconte ce qu'il lui a dit en particulier sur ce sujet2. Mais sans attaquer la foi de Peucer, il pourroit, dans une matière qu'on a voit rendue si fertile en équivoques , n'avoir pas assez entendu les paroles de Mélanchthon, et les avoir accommodées à ses préventions.

Après tout, il m'importe peu de savoir ce qu'aura pensé Mélanchthon. Plusieurs protestants d'Allemagne, plus intéressés que nous en cette cause, ont entrepris sa défense: et la bonne foi m'oblige à dire en leur faveur que je n'ai trouvé nulle part dans les écrits de cet auteur, qu'on ne reçoive Jésus-Christ que par la foi; ce qui est pourtant le vrai caractère du sens figuré. Je ne vois pas non plus qu'il ait jamais dit avec ceux qui le soutiennent, que les indignes ne reçussent pas le vrai corps et le vrai sang; et au contraire il me paroît qu'il a persisté en ce qui fut arrêté sur ce sujet dans l'accord de Vitemberg*.

Ce qu'il a de certain, c'est que dans la crainte qu'avoit Mélanchthon d'augmenter les divisions scandaleuses de la nouvelle réforme, où il ne voyoit aucune modération, il n'osoit presque plus parler qu'en termes si généraux, que chacun y pouvoit entendre ce qu'il vouloit. Les sacramentaires Paccommodoient peu : les luthériens couroient tous à

i. Lib. I, ep. 70. — 2. Peuc. Narr. hist. de sent., Mel. It.> Hist. rarc«rM etc S. Ci-dessus, liv. IV.

l'ubiquité. Brentius, le seul presque des luthériens qui avoit gardé avec lui une parfaite union, se rangeoit de ce parti-là : ce prodige de doctrine gagnoit insensiblement dans toute la secte. Il eût bien voulu par- 1er, et il ne savoit que dire, tant il trouvoit d'opposition à ce qu'L croyoit être la vérité, a Puis-je, disoit-il, expliquer la vérité tout entière dans le pays où je suis, et la cour le souffriroit-elle? » À quoi il ajoutoit souvent : « Je dirai la vérité quand les cours ne m'en empêcheront point ,. »

Il est vrai que ce sont 'es sacramentaires qui le font parler de cette sorte : mais outre qu'ils produisent ses lettres, dont ils prétendent avoir les originaux, il n'y a qu'à lire celles que ses amis ont publiées pour voir que ces discours qu'on lui fait tenir s'accordent parfaitement avec la disposition où Favoient mis les dissensions implacables de la nouvelle réforme.

Son gendre, qui conte les faits avec beaucoup de simplicité, nous rapporte qu'il étoit tellement haï des ubiquitaires, qu'une fois Chytré, un des plus zélés, avoit dit, « qu'il se falloit défaire de Mélanchthon; autrement qu'ils auroient en lui un obstacle éternel à leurs desseins2.» Lui-même, dans une lettre à l'électeur palatin, dont Peucer fait mention3, dit « qu'il ne vouloit plus disputer contre des gens dont il éprouvoit les cruautés. » Voilà ce qu'il écrivoit quelques mois avant sa mort, a Combien de fois, dit Peucer, et avec combien de sanglots m'a-t-il expliqué les raisons qui Pempêchoient de découvrir au public le fond de ses sentiments? » Mais qui pouvoit le contraindre dans la cour de Saxe où il étoit, et au milieu des luthériens, si ce n'étoit la cour ellemême, et les violences de ses compagnons?

Quel état de ne pouvoir trouver nulle part ni la paix, ni la vérité comme il l'entendoit ! Il avoit quitté l'ancienne Église, qui avoit pour elle la succession et tous les siècles précédents. L'Église luthérienne qu'il avoit fondée avec Luther, et qu'il avoit crue le seul asile de la vérité, embrassoit l'ubiquité qu'il détestoit. Les Églises sacramentaires, qu'il avoit crues les plus pures après les luthériennes, étoient pleines d'autres erreurs qu'il ne pouvoit supporter, et qu'il avoit rejetées dans toutes ses Confessions de foi. Il paroissoit qu'on le respectait dans l'Église de Vitemberg; mais les cruels ménagements auxquels il se voyoit asservi l'empêchoient de dire tout ce qu'il pensoit; et il finit en cet état sa vie malheureuse en l'an 1560.

lllyric et ses sectateurs triomphèrent par sa mort : l'ubiquité fut établie presque dans tout le luthéranisme, et les zuingliens furent condamnés par un synode tenu en Saxe dans la ville d'Iéna 4. Mélanchthon avoit empêché qu'on ne prononçât jusqu'alors une pareille sentence. Depuis qu'elle eut été donnée, on ne parla plus dans les écrits contre les zuingliens que de l'autorité de l'Église, et on vouloit que tout y cédât sans raisonner. On commençoit à connoître dans le principal parti

i. Hospin. ad an. 1557, 249, 250.

2. Peuc, Hist. carc, ep. ad Pal. ap. Hosp., 1559, 260. — 3. Peuc. Aulic.

fc. Hospin., 1560, pag. 269.

de la nouvelle réforme, c est a-dire parmi los luthériens, qu'il n'y avoit que l'autorité de l'église qui pût retenir les esprits et empêcher les divisions. Aussi voyons-nous que Calvin ne cesse de leur reprocher qu'ils faisoient valoir le nom de l'Église plus que ne faisoient les papistes, et qu'ils alloient contre les principes que Luther avoit établis :. Il étoit vrai; et les luthériens avoient à répondre aux mêmes raisonnements que tout le parti protestant avoit opposés à l'Église catholique et à son concile. Ils objectoient à l'Église qu'elle se rendoit juge en sa propre cause, et que le pape avec ses évoques étoient tout ensemble accusés, accusateurs et juges 2. Les sacramentaires en disoient autant aux luthériens qui les condamnoient3. Tout le corps des protestants Jisoit à l'Église, que leurs pasteurs dévoient être assis avec tous les autres dans le concile qui se tiendroit pour juger les questions de la foi, qu'autrement c'étoit préjuger contre eux, sans les avoir entendus. Les sacramentaires faisoient le même reproche aux luthériens 4 , et leur soutenoient qu'en s'attribuant l'autorité de les condamner sans appeler leurs pasteurs dans les séances, ils commençoient à faire euxmêmes ce qu'ils avoient appelé une tyrannie dans l'Église romaine. Il paroissoit clairement qu'il en falloit venir à imiter l'Église catholique, comme celle qui savoit seule la vraie manière de juger les questions de la foi; et il paroissoit en même temps, par les contradictions où tomboient les luthériens en suivant cette manière, qu'elle n'appartenoit pas aux novateurs, et ne pouvoit subsister que dans un corps qui l'eût pratiquée dès l'origine du christianisme.

En ce temps on voulut choisir entre toutes les éditions de la Confession d'Augsbourg celle qu'on réputeroit pour authentique. C'étoit une chose surprenante, qu'une Confession de foi qui faisoit la règle des protestants d'Allemagne et de tout le Nord, et qui avoit donné le nom à tout le parti, eût été publiée en tant de manières, et avec des diversités si considérables à Vitemberg et ailleurs, à la vue de Luther et de Mélanchthon, sans qu'on se fût avisé de concilier ces variétés. Enfin en 1561 , trente ans après cette Confession, pour mettre fin aux reproches qu'on faisoit aux protestants, de n'avoir point encore de Confession fixe, ils s'assemblèrent à Naûmbourg, ville de Thuringe, où ils choisirent une édition 5: mais en vain, parce que toutes les autres éditions ayant été imprimées par autorité publique, on n'a jamais pu les abolir, ni empêcher que les uns ne suivissent l'une, et les autres l'autre, comme il a été dit ailleurs 6.

Bien plus, l'assemblée de Naûmbourg, en choisissant une édition, déclara expressément qu'il ne falloit pas croire pour cela qu'elle eût improuvé les autres, principalement celle qui avoit été faite à Vitemberg en 1540, sous les yeux de Luther et de Mélanchthon, et dont aussi on s'étoit servi publiquement dans les écoles des luthériens, et dans les conférences avec les catholiques.

i. // Def. cont. Vestph.

2. Calv. ep., pag. 324, ad 111. Germ., Princ. // Defens. cont. Vestph.

Opusc, 986. — 3.Hospin., an. 1560, 269 et seq. — 4. Hospin., ad. 1560,270,271-

5. Act. conv.Naumb., ap. Hosp , 1561, 280 et seq. — 6. Ci-dess., liv. III.

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