BOSSUET. - HI D
Enfin on ne peut pas même bien décider laquelle de ces éditions fut préférée à Naùmbourg. Il sembie plus vraisemblable que c'est celle qui «st imprimée avec le consentement de presque tous les princes, à la tête du livre de la Concorde: mais cela même n'est pas certain, puisque nous avons fait voir quatre éditions de l'article de la cène, également reconnues dans le même livre. Si d'ailleurs on y a ôté le mérite des bonnes œuvres dans la Confession d'Augsbourg, nous avons vu qu'il y est resté dans l'apologie *; et cela même est une preuve de ce qui étoit originairement dans la Confession, puisqu'il est certain que i'apologie n'étoit faite que pour l'expliquer et pour la défendre.
Au reste, les dissensions des protestants sur le sens de la Confession d'Augsbourg furent si peu terminées dans l'assemblée de Naùmbourg, qu'au contraire l'électeur palatin Fridéric, qui en étoit un des membres, crut ou fit semblant de croire qu'il trouvoit dans cette Confession la doctrine zuinglienne qu'il avoit nouvellement embrassée2 : de sorte qu'il fut zuinglien, et demeura tout ensemble de la Confessi^. d'Augsbourg, sans se mettre en peine de Luther.
C'est ainsi que tout se trouvoit dans cette Confession. Les zuingliens malins et railleurs l'appeloient <* la boîte de Pandore, » d'où sortoient le bien et le mal, * la pomme de discorde » entre les déesses; « une chaussure à tous pieds; » un grand et vaste «manteau, où Satan se pouvoit cacher aussi bien que Jésus-Christ3. » Ces messieurs savoient tous les proverbes; et rien n'étoit oublié pour se moquer des sens différents que chacun trouvoit dans la Confession d'Augsbourg. Il n'y avoit que l'ubiquité qu'on n'y trouvoit pas; et ce fut cependant cette ubiquité dont on fît parmi les luthériens un dogme authentiquement inséré dans le livre de la Concorde.
Voici ce que nous trouvons dans la partie de ce livre qui a pour titre: Abrégé des articles controversés parmi les théologiens de la Confession d'Augsbourg. Dans le chapitre vu, intitulé « De la Cène du Seigneur: » a La droite du Seigneur est partout, et Jésus-Christ y est uni vraiment et en effet selon son humanité 4. » Et encore plus expressément dans le chapitre vin, intitulé a De la Personne de. Jésus-Christ, » où on explique ce que c'est que cette majesté attribuée au Verbe ir». carné dans les Écritures : là nous lisons ces paroles : a Jésus-Christ non seulement comme Dieu, mais encore comme homme, sait tout, peut tout, et est présent à toutes les créatures. » Cette doctrine est étrange. Il est vrai que la sainte âme de Jésus-Christ peut tout ce qu'elle veut dans l'Église, puisqu'elle ne veut rien que ce que veut la Divinité qui la gouverne. 11 est vrai que cette sainte âme sait tout ce qui regarde le monde présent; puisque tout y a rapport au genre humain, dont Jésus-Christ est le rédempteur et le juge, et que les anges mêmes, qui sont les ministres de notre salut, relèvent de sa puissance. Il est vrai que Jésus-Christ se peut rendre présent où il lui plaît, même selon son humanité, et selon son corps et son sang: mais que l'âme de
1. Ci-dess., lib. III. — 2. Hosp., 1561, 281. - 3. Ibid., 1561, 281. 4. Lib.Concorcï.,pag. 600.
Jésus- Christ sache ou puisse savoir tout ce que Dieu sait, c'est attri buer à la créature une science ou une sagesse infinie, et l'égaler à Dieu même. Que la nature humaine de Jésus-Christ soit nécessairement partout où Dieu est, c'est lui donner une immensité qui ne lui convient pas, et abuser manifestement de l'union personnelle: car par la même raison il faudroit dire que Jésus-Christ comme homme est dans tous les temps, ce qui seroit une extravagance trop manifeste, mais néanmoins qui suivroit aussi naturellement de l'union personnelle, selon les raisonnements des luthériens, que la présence de l'humanité de Jésus-Christ dans tous les lieux.
On peut voir la même doctrine de l'ubiquité, mais avec plus d'embarras et un plus long circuit de paroles, dans la partie de ce même livre qui a pour titre: « Solide, facile et nette répétition de quelques articles de la Confession d'Augsbourg, dont on a disputé quelque temps parmi quelques théologiens de cette Confession, et qui sont ici décidés et conciliés selon la règle et l'analogie de la parole de Dieu, et la briève formule de notre doctrine chrétienne '. » Attendra qui voudra d'un tel titre la netteté et la brièveté qu'il promet; pour moi, je remarquerai seulement deux choses siw ce mot de répétition: la première, c'est qu'encore qu'il ne soit parlé en nulle manière dans la Confession d'Augsbourg de la doctrine de l'ubiquité qui est ici établie, néanmoins cela s'appelle répétition « de quelques articles de la Confession d'Augsbourg. » On craignoit de faire paroître qu'il y eût fallu ajouter quelque nouveau dogme, et on faisoit passer sous le nom de répétition tout ce qu'on établissait de nouveau. La seconde, qu'il n'est jamais arrivé dans la nouvelle réforme qu'on se soit bien expliqué la première fois: il a toujours fallu revenir à des répétitions, qui au fond ne se trouvent pas plus claires que les précédentes.
Pour ne rien dissimuler de ce qu'il y a d'important dans la doctrine des luthériens, au livre de la Concorde, je me crois obligé de dire qu'ils ne mettent pas l'ubiquité comme le fondement de la présence de Jésus-Christ dans la cène: il est certain, au contraire, qu'ils ne font dépendre cette présence que des paroles de l'institution; mais ils mettent cette ubiquité comme un moyen de fermer la bouche aux sacramentaires , qui avoient osé assurer qu'il n'étoit pas possible à Dieu de mettre le corps de Jésus-Christ en plus d'un lieu à la fois; ce qui leur paroissoit contraire non-seulement à l'article de la toutepuissance de Dieu, mais encore à la majesté de la personne de Jésus- Christ.
Il faut maintenant considérer ce que disent les luthériens sur la coopération de la volonté avec la grâw3, question si considérable dans nos controverses, qu'on ne lui peut refuser son attention.
Sur cela les luthériens disent deux choses, qui nous donneront beaucoup de lumière pour finir nos contestations. Je les vais proposer avec autant d'ordre et de netteté qu'il me sera possible; et je n'oublierai rien
1. Solida, flâna, etc.; Conc. 628, cap. De Cœnâ, pag. 752 et seq.; ca" viri. De pers. Ch.y pag. 761 et seq., 7 j2 et seq.
pour soulager l'esprit du lecteur, qui se pourroit trouver confondu dans la subtilité de ces questions.
La première chose que font les luthériens, pour expliquer la coopération de la volonté avec la grâce, est de distinguer le moment delà conversion d'avec ses suites; et après avoir enseigné que la coopération de l'homme n'a point lieu dans la conversion du pécheur, ils ajoutent que cette coopération doit seulement être reconnue dans les bonnes œuvres que nous faisons dans Ta suite ».
J'avoue qu'il est assez difficile de bien comprendre ce qu'ils veulent dire: car la coopération qu'ils excluent du moment de la conversion est expliquée, en certains endroits, d'une manière qui semble n'exclure que « la coopération qui se fait par nos propres forces naturelles et de nous-mêmes, » ainsi que parle saint Paul2. Si cela est, nous sommes d'accord : mais en même temps nous ne voyons pas quel besoin on avoit de distinguer entre le moment de la conversion et toute sa suite , puisque dans toute la suite, non plus que dans le moment de la conversion, l'homme n'opère ni ne coopère que par la grâce de Dieu.
Il n'y a donc rien de plus ridicule que de dire, avec les luthériens, qu'au moment de ia conversion « l'homme n'agit pas davantage qu'une pierre ou de la boue 3; » puiqu'au moment de sa conversion on ne peut nier qu'il ne commence à se repentir, à croire, à espérer, à aimer par une action véritable, ce qu'un tronc et une pierre ne peuvent faire.
Et il est clair que l'homme qui se repent, qui croit et qui aime parfaitement, se repent, croit et aime avec plus de force; mais non pas au fond d'une autre manière que lorsqu'il commence à se repentir, à croire et à aimer: de sorte qu'en l'un et l'autre État, si le Saint-Esprit opère, l'homme coopère avec lui, et se soumet à la grâce par un acte, de sa volonté.
En effet, il semble que les luthériens, en excluant la coopération du libre arbitre, ne veulent exclure que celle qu'on voudroit attribuer à nos propres forces. « Lors, disent-ils 4, que Luther assure que la volonté étoit purement passive, et n'agissoit en aucune sorte dans la conversion, son intention n'étoit pas de dire qu'il ne s'excitât dans notre âme aucun nouveau mouvement, et qu'il ne s'y commençât aucune nouvelle opération ; mais seulement de faire entendre que l'homme ne peut rien de lui-même, ni par ses forces naturelles. »
C'étoit fort bien commencer : mais ce qui suit n'est pas de même. Car après avoir dit (ce qui est très-vrai) que « la conversion de l'homme ist une opération et un don du Saint-Esprit, non-seulement dans quelqu'une de ses parties, mais en sa totalité, » ils concluent très-mal à propos que «le Saint-Esprit agit dans notre entendement, dans notre lœur, et dans notre volonté, comme dans un sujet qui souffre; l'homme demeurant sans action, et ne faisant que souffrir. »
Cette mauvaise conclusion, qu'on tire d'un principe véritable, fait voir qu'on ne s'entend pas; car il semble au fond que ce qu'on veut
i. Conc, pag. 582, 673, 680, 681, 682.
2. Pag. 656, 662, 668, 674, 678, 687 et seq, - 3. Pag, 662. - 4. Pag. 680-
DES VARIATIONS, LïV. VIIL 69
dire, c'est que l'homme ne peut rien de lui-môme, et que la grâce le prévient en tout; ce qui encore une fois est incontestable. Mais s'il s'ensuit de ce principe, que nous sommes sans action : cette conséquence s'étend non-seulement au moment de la conversion, comme le prétendent les luthériens, mais encore, contre leur pensée, à toute la vie chrétienne; puisque nous ne pouvons non plus par nos propres forces conserver la grâce que l'acquérir, et qu'en quelque état que nous soyons, elle nous prévient en tout.
Je ne sais donc à qui en veulent les luthériens, quand ils disent qu'il ne faut pas croire que a l'homme converti coopère au Saint-Esprit, comme deux chevaux concourent à traîner un chariot ' : » car c'est là une vérité que personne ne leur dispute, puisque l'un de ces chevaux ne reçoit pas de l'autre la force qu'il a ; au lieu que nous convenons que l'homme coopérant n'a point de force que le Saint-Esprit ne lui donne ; et qu'il n'y a rien de plus véritable que ce que disent les luthériens dans le même endroit, que «lorsqu'on coopère à la grâce, ce n'est point par ses propres forces naturelles, mais par ces forces nouvelles » qui sont données par le Saint-Esprit.
Ainsi, pour peu qu'on s'entende, je ne vois plus entre nous aucune ombre de difficulté. Si lorsque les luthériens enseignent que notre volonté n'agit pas au commencement de la conversion, ils veulent dire seulement que Dieu excite en nous de bons mouvements, qui se font en nous sans nous-mêmes : la chose est incontestable; et c'est ce qu'on appelle la grâce excitante. S'ils veulent dire que la volonté, lorsqu'elle consent à la grâce, et qu'elle commence par ce moyen à se convertir, n'agit pas de ses forces propres naturelles : c'est encore un point avoué par les catholiques. S'ils veulent dire qu'elle n'agit point du tout, et qu'elle est purement passive, ils ne s'entendent pas eux-mêmes; et contre leurs propres principes, ils éteignent toute action et toute coopération, non-seulement dans le commencement de la conversion, mais encore dans toute la suite de la vie chrétienne.
La seconde chose qu'enseignent les luthériens sur la coopération de la volonté est encore digne d'être remarquée, parce qu'elle nous découvre clairement dans quel abîme on se jette quand on abandonne la règle.
Le livre de la Concorde tâche d'éclaircir l'objection suivante des libertins, faite sur le fondement de la doctrine luthérienne : « S'il est vrai, disent-ils2, comme on l'enseigne parmi vous, que la volonté de l'homme n'ait point de part à la conversion des pécheurs, et que le Saint-Esprit seul y fasse tout, je n'ai que faire de lire ni d'entendre la prédication, ni de fréquenter les sacrements, et j'attendrai que le Saint-Esprit m'envoie ses dons. »
Cette même doctrine jetoit les fidèles dans d'étranges perplexités : car, comme on leur apprenoit que d'abord que le Saint-Esprit agissoit en eux, ils les tournoit tellement lui seul qu'ils n'avoient rien du tout à faire : tous ceux qui ne sentoient point en eux-mêmes cette foi
i. Conc, pag. «71. — 2. Ibid., pag. 669.
ardente, mais seulement des misères et des foiblesses, tomboient dans ces tristes pensées et dans ce doute dangereux, s'ils étoientdu nombre des élus, et si Dieu leur vouloit donner son Saint-Esprit.
Pour satisfaire à ces doutes et des libertins et des chrétiens infirmes qui différoient leur conversion, il n'y avoit point à leur dire qu'ils résistoient au Saint-Esprit, dont la grâce les solliciîoit au dedans de se rendre à lui; puisqu'on leur disoit au contraire que dans ces premiers moments, où il s'agissoit de convertir un pécheur, le Saint- Esprit faisoit tout lui seul, et que l'homme n'agissoit non plus qu'une souche.
Ils prennent donc un autre moyen de faire entendre aux pécheurs qu'il ne tient qu'à eux de se convertir, et ils avancent ces propositions t.
En premier lieu : « Que Dieu veut que tous les hommes se convertissent, et parviennent au salut éternel. »
En second lieu : « Que pour cela il a ordonné que l'Évangile fût annoncé publiquement. »
En troisième lieu : «Que la prédication est le moyen par lequel Dieu assemble dans le genre humain une Église dont la durée n'a point de fin. »
En quatrième lieu : « Que prêcher et écouter l'Évangile sont les instruments du Saint-Esprit, par lesquels il agit efficacement en nous, et nous convertit. »
Apre? qu'ils ont posé ces quatre propositions générales touchant l'efficace de la prédication, ils en font l'application à la conversion du pécheur, par quatre autres propositions plus particulières 2. Ils disent donc :
En cinquième lieu : « Qu'avant même que l'homme soit régénéré, il peut lire ou écouter l'Évangile au dehors, et que, dans ces choses extérieures, il a en quelque façon son libre arbitre pour assister aux assemblées de l'Église, et y écouter ou n'écouter pas la parole de Dieu. »
En sixième lieu ils ajoutent : «Que par cette prédication, et par l'attention qu'on y donne, Dieu amollit les cœur^; qu'il s'y allume une petite étincelle de foi par laquelle on embrasse les promesses de Jésus- Christ; et que le Saint-Esprit, qui opère ces bons sentiments, est envoyé dans le cœur par ce moyen. »
En septième lieu, ils remarquent, «qu'encore qu'il soit véritable que ni le prédicateur ni l'auditeur ne puissent rien par eux-mêmes, et qu'il faille que le Saint-Esprit agisse en nous, afin que nous puissions croire à la parole; ni le prédicateur ni l'auditeur ne doivent avoir aucun doute que le Saint-Esprit ne soit présent par sa grâce, lorsque la parole est annoncée en sa pureté, selon le commandement de Dieu, et que les hommes l'écoutent et la méditent sérieusement. »
Enfin ils posent, en huitième lieu, « qu'à la vérité cette présence et ces dons du Saint-Esprit ne se font pas toujours sentir; mais qu'il n'en
i. Conc, pag. 669etseq. — 2. Ibid.
faut moins tenir pour certain que la parole écoutée est l'organe du Saint-Esprit, par lequel il déploie son efficace dans les cœurs. »
Par là donc la difficulté, selon eux, demeure entièrement résolue tant du côté des libertins que du côté des chrétiens infirmes. Du côté des libertins, parce que par les ire, 11e, m0, iv% v«, vi* et viie propositions, la prédication attentivement écoutée opère la grâce. Or par la cinquième il est établi que l'homme est libre à écouter la prédication ; il est donc libre à se donner à lui-môme ce par où la grâce lui est donnée; et par là les libertins sont contents.
Et pour les chrétiens infirmes, qui, encore qu'ils soient attentifs à la prédication, ne savent s'ils ont la grâce, à cause qu'ils ne la sentent pas; on remédie à leur doute par la huitième proposition, qui leur enseigne qu'il n'est pas permis de douter que la grâce du Saint-Esprit, quoiqu'on ne la sente pas, n'accompagne l'attention à la parole : de sorte qu'il ne reste plus aucune difficulté selon les principes des luthériens; et ni le libertin ni le chrétien infirme n'ont à se plaindre, puisqu'enfin pour la conversion tout dépend de l'attention à la parole, qui elle-même dépend du libre arbitre.
Et afin qu'on ne doute pas de quelle attention ils parlent, je remar^ que qu'ils parlent de l'attention, en tant qu'elle précède la grâce du Saint-Esprit : ils parlent de l'attention, où « par son libre arbitre on peut écouter, ou n'écouter pas1 : » ils parlent de l'attention par laquelle on « écoute l'Évangile au dehors, » par laquelle on assiste a aux assemblées de l'Église, » où la vertu du Saint-Esprit se développe, par laquelle on prête l'oreille attentive à la parole, qui est son organe. C'est à cette attention libre que les luthériens attachent la grâce : et ils sont excessifs en tout; puisqu'ils veulent, d'un côté, que lorsque le Saint- Esprit commence à nous émouvoir, nous n'agissions point du tout; et de l'autre, que cette opération du Saint-Esprit, qui nous convertit sans aucune coopération de notre côté, soit attirée nécessairement par un acte de nos volontés où le Saint-Esprit n'a point de part, et où notre liberté agit purement par ses forces naturelles.
C'est la doctrine commune des luthériens; et le plus savant de tous ceux qui ont écrit de nos jours l'a expliqué par cette comparaison. Il suppose que tous les hommes sont abîmés dans un lac profond, sur la surface duquel Dieu fait nager une huile salutaire qui délivrera par sa seule force tous ces malheureux, pourvu qu'ils veuillent se servir des forces naturelles qui leur sont laissées pour s'approcher de cette huile, et en avaler quelques gouttes2. Cette huile, c'est la parole annoncée par les prédicateurs. Les hommes peuvent d'eux-mêmes s'y rendre attentifs : mais aussitôt qu'ils s'approchent par leurs propres forces pour l'écouter, d'elle-même, sans qu'ils s'en mêlent davantage, elle répand dans leurs cœurs une vertu qui les guérit.
Ainsi tous les vains scrupules par où les luthériens, sous prétexte d'honorer Dieu , détruisent premièrement le libre arbitre , et craignent du moins dans la suite de lui donner trop, aboutissent enfin à lui don-
i. Conc, pag. 671. —2. Calixt. Judic, n.32, 33, 34.
ner tant de force, que tout soit attaché à son action et à son exercice le plus naturel. Ainsi on marche sans règle', quand on ahandonne la règle de la tradition : on croit éviter l'erreur des pélagiens; on y revient par un autre endroit, et le circuit qu'on fait ramène au demipélagianisme.
Ce demi-pélagianisme des luthériens se répand aussi peu à peu dans le calvinisme, par l'inclination qu'on y a de s'unir aux luthériens; et déjà on commence à dire en leur faveur, que le demi-pélagianisme ne damne pas1, c'est-à-dire, qu'on peut innocemment attribuer à son libre arbitre le commencement de son salut.
Je trouve encore une chose dans le livre de la Concorde qui pourroit causer beaucoup d'embarras dans la doctrine luthérienne, si elle n'étoit bien entendue. On y dit que les fidèles, au milieu de lenrs faiblesses et de leurs combats, « ne doivent nullement douter ni de la justice qui leur est imputée par la foi, ni de leur salut éternel2. » Par où il pourroit sembler que les luthériens admettent la certitude du salut, aussi bien que les calvinistes. Mais ce seroit ici dans leur doctrine une contradiction trop visible; puisque, pour croire dans chaque fidèle la certitude du salut, comme la croient les calvinistes, il faudroit aussi croire avec eux l'inamissibilité de la justice, que la doctrine luthérienne rejette expressément, comme on a vu.
Pour concilier cette contrariété, les docteurs luthériens répondent deux choses: l'une, que par le doute du salut qu'ils excluent de l'âme fidèle, ils n'entendent que l'anxiété, l'agitation et le trouble, que nous en excluons aussi bien qu'eux: l'autre, que la certitude qu'ils admettent du salut dans tous les justes, n'est pas une certitude absolue, mais une certitude conditionnelle, et supposé que le fidèle ne s'éloigne pas de Dieu par une malice volontaire. C'est ainsi que l'explique le docteur Jean- André Gérard 3, qui a donné depuis peu un corps entier de controverses; c'est-à-dire que dans la doctrine des luthériens le fidèle se doit tenir pour très-assuré que Dieu de son côté ne lui manquera jamais, si lui-même ne manque pas le premier à Dieu, ce qui est indubitable. Mettre dans le juste plus de certitude, c'est contredire trop évidemment la doctrine qui nous apprend que, quelque juste qu'on soit, on peut déchoir de la justice, et perdre l'esprit d'adoption: chose dont les luthériens ne doutent non plus que nous.
Depuis la compilation du livre de la Concorde, je ne crois pas que les luthériens aient fait en corps aucune nouvelle décision de foi. Les pièces dont ce livre est composé sont de différents auteurs et de différentes dates ; et les luthériens nous y ont voulu donner un recueil de ce qu'il y a parmi eux de plus authentique. Le livre fut mis au jour eu 157 9, après les célèbres assemblées tenues à Torg et à Berg en 1576 et 1577. Ce dernier lieu étoit, si je ne me trompe, un monastère auprès de Magdebourg. Je ne raconterai pas comment ce livre fut souscrit
1. Jur., Syst. del'Êgl., liv. II, ch. 3, pag. 249, 253. —2. Conc, pag. 585. 3. Confess. Calh., 1679, lib. II, part, ni, art. xxu, cap. 2; Thés, m, n. 2, 3 4, et art. xxiu, c. 5; Thés, unie, n. 6, pag. 1426 et 1499.
en Allemagne, ni les surprises et les violences dont on prétend qu'on usa envers ceux qui le reçurent, ni les oppositions de quelques princes et de quelques villes qui refusèrent d'y souscrire. Hospinien a écrit une longue histoire qui paroi t assez bien fondée en la plupart de ses faits ■ : c'est aux luthériens qui s'y intéressent à la contredire. Les décisions particulières qui regardent la cène et l'ubiquité ont été faites dans les temps voisins de la mort de Mélanchthon, c'est-à-dire environ les années 1558, 59, 60 et 61.
Ces années sont célèbres parmi nous par les commencements des troubles de France. En 1559, nos prétendus réformés dressèrent la Confession de foi qu'ils présentèrent à Charles IX en 1561, au colloque de Poissy 2. C'est l'Duvrage de Calvin , dont nous avons déjà souvent parlé. Mais l'importance de cette action, et les réflexions qu'il nous faudra faire sur cette Confession de foi, nous obligent à expliquer plus profondément la conduite et la doctrine de son auteur.