‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 4 sur 210 · Tome I, liv. III, pag · texte numérisé non relu

Tome I, liv. III, pag

2. Jugement de Cran, et des évêques; Rec. de Burn., 1 part. liv. III, n. 19, pag. 197, 385.

3. Pag. 384, 385.— 4. Pag. 391. — 5. Pag. 397. — G. Pag. 401, 40'2.

missels, ni aucun office : car, poursuit cet historien, en effaçant quelques collectes où on prioit Dieu pour le pape, l'office de Thomas Bequet, » (c'est saint Thomas de Cantorbéri) a et celui des autres saints retranchés ' ; » et en faisant outre cela quelques « ratures peu considérables, » on se servit toujours des mêmes livres. On pratiquoit donc au fond le même culte. Cranmer s'en accommodoit, et si nous voulons savoir toute sa peine, c'est, comme nous l'apprend M. Burnefl2, qu'à la réserve de Fox, évêque de Hereford, aussi dissimulé que lui, « les autres évêques de son parti l'embarrassoient plus qu'ils ne lui étoient utiles, à cause qu'ils ne connoissoient ni la prudence politique, ni l'art des ménagements; de sorte qu'ils attaquoient ouvertement des choses qu'on n'avoit pas encore abolies. » Cranmer, qui trahissoit sa conscience, et qui attaquoit sourdement ce qu'il approuvoit et pratiquoit en public, étoit plus habile, puisqu'il savoit porter la « politique et l'art des ménagements » jusqu'au plus intime de la religion.

On s'étonnera peut-être comment un homme de cette humeur osa parler contre les six articles : car c'est là le seul endroit où M. Burnet le fait courageux; mais il nous en découvre lui-même la cause3. C'est qu'il avoit « un intérêt particulier » dans l'article qui condamnoit à mort les prêtres mariés, puisque alors il l'étoit lui-même. Laisser passer dans le parlement en loi de l'État sa propre condamnation, c'eût été trop ; et sa crainte lui fit alors montrer quelque sorte de vigueur; ainsi , en parlant assez foiblement contre quelques autres articles, il s'expliqua beaucoup contre celui-là. Mais, après tout, on ne voit pas qu'il ait fait autre effort en cette rencontre, si ce n'est qu'après avoir tâché vainement de dissuader la loi, il se rangea, selon sa coutume, à l'avis commun.

Mais voici le plus grand acte de son courage. M. Burnet, sur la foi d'un auteur de la Vie de Cranmer, veut que nous croyions que le roi, inquiété par Cranmer sur la loi des six articles, voulut savoir pourquoi il s'y opposoit, et qu'il ordonna au prélat de mettre ses raisons par écrit4. Il le fit. Son écrit, mis au net par son secrétaire, tomba entre les mains d'un ennemi de Cranmer. On le porta aussitôt à Cromwel, qui vivoit encore, dans le dessein d'en faire prendre l'auteur. Mais Cromwel éluda la chose, et « Cranmer sortit ainsi d'un pas dangereux. »

Ce récit est tout propre à nous faire voir que le roi ne savoit rien, en effet, de l'écrit de Cranmer contre les articles; que s'il l'eût su, le prélat étoit perdu; et enfin qu'il ne se sauvoit que par une adresse et une dissimulation continuelles; en tout cas, si M. Burnet l'aime mieux ainsi, je veux bien croire que le roi trouvoit dans Cranmer une si grande facilité d'approuver dans le public tout ce que son maître vouloit, que ce prince n'avoit pas besoin de se mettre en peine de ce que pensoit dans son cœur un homme si complaisant, et ne pouvoit se défaire d'un si commode conseil.

Ce n'étoit pas seulement dans ses nouvelles amours qu'il le trouvoit

i. Pag. 404, 405. — 2. Pag. 350. — 3. Pag. 353. - 4. Par. VN.

si flatteur : Cranmer avoit fabriqué dans son esprit celte nouvelle idée de chef de l'Église attachée à la royauté, et ce qu'il en dit, dans une pièce que M. Burnet a donnée dans son Recueil \ est inouï. Il enseigne donc ce que le prince chrétien est commis immédiatement de Dieu, autant pour ce* qui regarde l'administration de la parole, que pouf l'administration du gouvernement politique. Que dans ces deux administrations il doit avoir des ministres qu'il établisse au-dessous de lui : comme par exemple le chancelier et le trésorier, les maires et les schérifs dans le civil; et les évêques, curés, vicaires et prêtres, qui auront titre par Sa Majesté; dans l'administration de la parole, comme, par exemple, l'évêque de Cantorbéri, le curé de Winwick , et les autres. Que tous les officiers et ministres, tant de ce genre que de tout autre, doivent être destinés, assignés et élus par les soins et les ordres des princes avec diverses solennités, qui ne sont pas de nécessité. mais de bienséance seulement; de sorte que si ces charges étoient données par le prince sans de telles solennités, elles ne seroient pas moins données; et qu'il n'y a pas plus de promesse de Dieu, que la grâce soit donnée dans l'établissement d'un office ecclésiastique, que dans .l'établissement d'un office politique. »

Après avoir ainsi établi tout le ministère ecclésiastique sur une simple délégation des princes, sans même que l'ordination ou la consécration ecclésiastique y fût nécessaire, il va au-devant d'une objection qui se présente d'abord à l'esprit : c'est à savoir comment les pasteurs exerçoient leur autorité sous les princes infidèles; et il répond, conformément à ses principes, qu'en ce temps il n'y avoit pas dans l'Église de vrai <* pouvoir » ou « commandement; » mais que le peuple acceptoit ceux qui étoient présentés par Jes apôtres, ou autres qu'il croyoit remplis de l'esprit de Dieu, a de sa seule volonté libre; » et dans la suite les écoutoit, a comme un bon peuple prêt à obéir aux avis de bons conseillers. » Voilà ce que dit Cranmer dans une assemblée d'évêques, et voilà l'idée qu'il avoit de cette divine puissance que Jésus-Christ a donnée à ses ministres.

Je n'ai pas besoin de rejeter ce prodige ae doctrine, tant réfuté par Calvin et par tous les autres protestants; puisque M. Burnet en rougit lui-même pour Cranmer, et veut prendre pour rétractation de ce sentiment ce qu'il a souscrit ailleurs de l'institution divine des évêques. Mais, outre que nous avons vu que ses souscriptions ne sont pas toujours une preuve de ses sentiments, je dirai encore à M. Burnet qu'il nous cache avec trop d'adresse les vrais sentiments de Cranmer. Il ne lui importoit pas que l'institution des évêques et des prêtres fût divine, et il reconnoît cette vérité dans la pièce même dont nous venons de produire l'extrait : car il y est expressément porté à la fin, que a tout le monde, et Cranmer par conséquent, étoit d'avis que les apôtres avoient reçu de Dieu le pouvoir de créer des évêques 2 » ou des pasteurs. C'est aussi ce qu'on ne pouvoit nier sans contredire trop ouvertement l'Évangile. Mais la prétention de Cranmer et de ses adhérents éto;t, que

I. Etc., i part., liv. III, n. 1, pag. 201. — 2. Ibid. n. 21.

Jésus-Christ instituoit les pasteurs pour exercer leur puissance, comma dépendante du prince dans toutes leurs fonctions; ce qui est sans difficulté la plus inouïe et la plus scandaleuse flatterie qui soit jamais tombée dans l'esprit des hommes.

De là donc il est arrivé que Henri VIII donnoit pouvoir aux évèques de visiter leurs diocèses avec cette préface : « Que toute juridiction, tant ecclésiastique que séculière, venoit de la puissance royale, comme de la source première de toute magistrature dans chaque royaume. Que ceux qui jusqu'alors avoient exercé précairement cette puissance, la dévoient reconnoître comme venue de la libéralité du prince, et la quitter quand il lui plairoit. Que sur ce fondement il donne pouvoir à tel évêque de visiter son diocèse comme vicaire du roi; et par son autorité, de promouvoir aux ordres sacrés, et même à la prêtrise, ceux qu'il trouvera à propos1; » et, en un mot d'exercer toutes les fonctions épiscopales, « avec pouvoir de subdéléguer, » s'il le jugeoit nécessaire.

Ne disons rien contre une doctrine qui se détruit elle-même par son propre excès, et remarquons seulement cette affreuse proposition, qui fait la puissance des évêques tellement émanée de celle du roi qu'elle est même révocable à sa volonté.

Granmer étoit si persuadé de cette puissance royale, qu'il n'eut pas de honte lui-même, archevêque de Cantorbéri et primat de toute l'Église d'Angleterre , de recevoir une semblable commission sous Edouard VI, lorsqu'il réforma l'Eglise à sa mode2 : et ce fut le seul article qu'il retint de ceux que Henri avoit publiés.

On poussa si loin cette puissance dans la réformation anglicane, qu'Elisabeth en eut du scrupule; et l'horreur qu'on eut de voir une femme chef souveraine de l'Église, et source de la puissance pastorale, dont elle est incapable par son sexe, fit qu'on ouvrit enfin les yeux aux excès où on s'étoit emporté3. Mais nous verrons que sans en changer le fond ni la forme, on y apporta seulement les adoucissements palliatifs; et M. Burnet déplore encore aujourd'hui de voir « l'excommunication, un acte si purement ecclésiastique, dont on devoit remettre le droit entre les mains des évêques et au clergé, abandonné à des tribunaux sécularisés4, » c'est-à-dire, non-seulement aux rois, mais encore à leurs officiers. « Erreur, poursuit ce docteur, qui s'est accrue à un tel point, qu'il est plus facile d'en découvrir les inconvénients, que d'en marquer les remèdes. 53

Et certainement je ne pense pas qu'on puisse rien imaginer de plus contradictoire d'un côté, que de dénier aux rois l'administration de la parole et des sacrements; et de l'autre, de leur accorder l'excommunication, qui en effet n'est autre chose que la parole céleste armée de la censure qui vient du ciel, et une partie des plus essentielles de l'administration des sacrements, puisque assurément le droit d'en pri-

i.m Comiss. à Bonnes. , Rec, n. 14, pag. 184.

2. Burn., 2 part., liv. I, pag. 90. — 3. ibid., liv. III pag. 558, 571.

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