‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 46 sur 210 · Voy. LaPoplin., 1. VI, pag. 155 et suiv. — 4. Bèze · texte numérisé non relu

Voy. LaPoplin., 1. VI, pag. 155 et suiv. — 4. Bèze

5. Thuan., 732, 738. — 6. Bèze, ibid. — 7. Burn.,liv. III, pag. 616.

On nous allègue Calvin, qui, après que l'entreprise eut manqué, a écrit deux lettres, où il témoigne qu'il ne Pavoit jamais approuvée*. Mais lorsqu'on est averti d'un complot de cette nature, en est-on quitte pour le blâmer sans se mettre autrement en peine d'empêcher le progrès d'un crime si noir? Si Bèze eût cru que Calvin eût autant détesté cette entreprise qu'elle méritoit de l'être, l'auroit-il approuvée luimême, et nous auroit-il vanté l'approbation « des plus doctes théologiens » du parti? Qui ne voit donc que Calvin agit ici trop mollement, et ne se mit guère en peine qu'on hasardât la conjuration, pourvu qu'il pût s'en disculper, en cas que le succès en fût mauvais? Si nous en croyons Brantôme, l'amiral étoit bien dans une meilleure disposition2 : et les écrivains protestants nous vantent ce qu'il a écrit dans la Vie de ce seigneur, qu'on n'osa jamais lui parler de cette entreprise, « parce qu'on le tenoit pour un seigneur de probité, homme de bien, aimant l'honneur; et pour ce eût bien renvoyé les conjurateurs rabroués, et révélé le tout, voire aidé à leur courir sus3. » Mais cependant la chose fut faite; et les historiens du parti racontent avec complaisance ce qu'on ne devroit regaider qu'avec horreur.

Il n'est pas ici question d'éluder un fait constant, en discourant sur l'incertitude des histoires et sur les partialités des historiens4. Ces lieux communs ne sont bons que pour éblouir. Quand nos réformés douteroient de M. de Thou qu'ils ont imprimé à Genève, et dont un historien protestant vient d'écrire encore, que la foi ne leur fut jamais suspecte5; ils n'ont qu'à lire La Poplinière, un des leurs, et Bèze, un de leurs chefs, pour trouver leur parti convaincu d'un attentat, que l'amiral, tout protestant qu'il étoit, trouva si indigne d'un homme d'honneur.

Mais cependant ce grand homme d'honneur qui eut tant d'horreur de l'entreprise d'Amboise,ou parce qu'elle étoit manquée, ou parce que les mesures en étoient mal prises, ou parce qu'il trouva mieux ses avantages dans la guerre ouverte, ne laissa pas deux ans après de se mettre à la tête des calvinistes rebelles. Alors tout le parti se déclara. Calvin ne résista plus à cette fois; et la rébellion fut le crime de tous ses disciples. Ceux que leurs histoires célèbrent comme les plus modérés disoient seulement qu'il ne falloit point commencer6. Au reste, on se disoit les uns aux autres, que se laisser égorger comme des moutons sans se défendre, ce n'étoit pas le métier de gens de cœur. Mais quand on veut être gens de cœur de cette sorte, il faut renoncer à la qualité de réformateurs, et encore plus à celle de confesseurs de la foi et de martyrs : car ce n'est pas en vain que saint Paul a dit après David : « On nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie7; » et Jésus-Christ lui-même : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups8. » Nous avons en main des lettres de Cal-

1. Crit. de Maimb. (ouvrage de Bayle), tom. I, lett. XV, n. 6, pag. 263 ; Calv., ep., pag. 312, 313.

2. Crit., ibirl., lett. II, n. 2. — 3. Brant., Vie de l'amiral de Châtillon. 4. Critiq., ibid., n. 1, 4. — 5. Burn., tom. I, Prêt.

6. La Poplm., liv. VIII; Bèze, tom. II, liv. VI, pag. 5. — 7. Rom. vin, 36. 8. Matth. x. 16.

vin, tirées de bon lieu, où dans les commencements des troubles de France il croit avoir assez fait d'écrire au baron des Adrets contre les pillage et les violences, contre les brise-images, et contre la déprédation des reliquaires et des trésors des églises a sans l'autorité publique. » Se contenter, comme il fait, de dire à ses soldats ainsi enrôlés : a Ne faites point de violence, et contentez-vous de votre paye1, » sans rien dire davantage; c'est parler de cette milice comme pn'fait d'une milice légitime, et c'est ainsi que saint Jean-Baptiste a décidé en faveur de ceux qui portoient les armes sous l'autorité de leurs princes. La doctrine qui permettoit de les prendre pour la cause de la religion fut depuis autorisée, non plus seulement par tous les ministres en particulier, mais encore en commun dans les synodes; et il en fallut venir à cette décision pour engager à la guerre ceux des protestants qui, ébranlés par l'ancienne foi des chrétiens, et par la soumission tant de fois promise au commencement de la nouvelle réforme, ne croyoient pas qu'un chrétien dût soutenir la liberté de conscience autrement qu'en souffrant, selon l'Évangile, en toute patience et humilité. Le brave et sage La Noue, qui d'abord étoit dans ce sentiment, fut entraîné dans un sentiment et dans une pratique contraire par l'autorité des ministres et des synodes. L'Église alors fut infaillible, et on céda aveuglément à son autorité contre sa propre conscience.

Au reste, les décisions expresses sur cette matière furent faites pour îa plupart dans les synodes provinciaux : mais pour n'avoir pas besoin de les y aller chercher, il nous suffira de remarquer que ces décisions furent prévenues par le synode national de Lyon en 1563, art. xxxvin des faits particuliers où il est porté : « Qu'un ministre de Limosin, qui autrement s'étoit bien porté, par menace des ennemis a écrit à la reine mère, qu'il n'avoit jamais consenti au port des armes, jaçoit qu'il y ait consenti et contribué. Item, qu'il promettoit de ne point prêcher jusqu'à ce que le roi lui permettoit. Depuis, connoissant sa faute, il en a fait confession publique devant tout le peuple, et un jour de cène, en la présence de tous les ministres du pays et de tous les fidèles. On demande s'il peut rentrer dans sa charge. On est d'avis que cela suffit; toutefois il écrira à celui qui l'a fait tenter, pour lui faire reconnoître sa pénitence, et le priera-t-on qu'on le fasse ainsi entendre à la reine : et là où il adviendroit que le scandale en demeurât en son Église , sera en la prudence du synode de Limosin de le changer de lieu. »

C'est un acte si chrétien et si héroïque dans la nouvelle réforme de faire la guerre à son souverain pour la religion, qu'o'a fait un crime à un ministre de s'en être repenti, et d'en avoir demandé pardon à la reine. Il faut faire réparation devant tout le peuple dans l'action la plus célèbre de la religion, c'est-à-dire, dans la cène, des excuses respectueuses qu'on en a faites à la reine, et pousser l'insolence jusqu'à lui déclarer à elle-même qu'on désavoue ce respect, afin qu'elle sache que dorénavant on ne veut garder aucunes mesures : encore ne sait-on pas, après cette réparation et ce désaveu, si on a ôté le scandale que

i. Luc. ni, 14.

i 26 HISTOIRE

cette soumission avoit causé parmi le peuple réformé. Ainsi on ne peut nier que l'obéissance n'y fût scandaleuse : un synode national le décide ainsi. Mais voici, dans l'article xlviii, une autre décision qui ne paroîtra pas moins étrange : a Un abbé, venu à la connoissance de l'Évangile, a brûlé ses titres, et n'a pas permis depuis six ans qu'on ait chanté messe en l'abbaye. » Quelle réforme! Mais voici le comble de la louange : a Ainsi s'est toujours porté fidèlement, et a porté les armes pour maintenir l'Évangile. » C'est un saint abbé, qui est trèséloigné du papisme, et tout ensemble de la discipline de saint Bernard et de saint Benoit, n'a souffert dans son abbaye ni messe ni vêpres, quoi qu'aient pu ordonner les fondateurs; et qui de plus, peu content de ces armes spirituelles tant célébrées par saint Paul, mais trop foibles pour son courage, a généreusement porté les armes et tiré l'épée contre son prince pour la défense du nouvel Évangile, a II doit être reçu à la cène,» conclut tout le synode national; et ce mystère de paix est la récompense de la guerre qu'il a faite à sa patrie.

Cette tradition du parti s'est conservée dans les temps suivants; et le synode d'Alais, en 1620, remercie M. de Châtillon qui lui avoit écrit a avec protestation de vouloir employer, à l'exemple de ses prédécesseurs, tout ce qui étoit en lui pour l'avancement du règne de Christ.w C'étoit le style. La conjoncture des temps, et les affaires d'Alais, expliquent l'intention de ce seigneur; et on sait ce qu'entendoient par le règne de Christ l'amiral de Châtillon et de Dandelot, ses prédécesseurs.

Les ministres qui enseignoient cette doctrine crurent imposer au monde, en établissant dans leurs troupes cette belle discipline tant louée par M. de Thou. Elle dura bien environ trois mois : au surplus, les soldats, bientôt emportés aux derniers excès, s'en crurent assez excusés, pourvu qu'ils sussent crier : a Vive l'Évangile 1 » et le baron des Adrets connoissoit bien le génie de cette milice, lorsqu'au rapport d'un historien huguenot ', sur le reproche qu'on lui faisoit, que Fayard quittée on ne lui voyoit plus rien entreprendre qui fût digne de ses premiers exploits, il s'en excusoit en disant, qu'en ce temps il n'y avoit rien qu'il ne pût oser avec des troupes «soudoyées de vengeance, de passion et d'honneur, » à qui même il avoit a ôté tout l'espoir du pardon » par les cruautés où il les avoit engagées. Si nous en croyons les ministres, nos réformés sont encore dans les mêmes dispositions; et celui de tous qui écrit le plus, l'auteur des nouveaux systèmes, et l'interprète des prophéties, vient encore d'imprimer que a la fureur où sont aujourd'hui ceux à qui on fait violence, et la rage qu'ils ont d'être forcés, fortifie l'amour et l'attache qu'ils avoient pour la vérité2. » Voilà, selon les ministres, l'esprit qui anime ces nouveaux martyrs.

Il ne sert de rien à nos réformés de s'excuser des guerres civiles sur l'exemple des catholiques sous Henri III et Henri IV, puisque outre

i. D'Aub., tom. I, liv. III, ch. 9, pag. 155, 156.

'2. Jurieu, Accomplies, des proph. Avis à tous les chrét., à la tête de cet ouvrage, vers le milieu.

qu'il ne convient pas à cette Jérusalem de se défendre par l'autorité de Tyr et de Babylone, ils savent bien que le parti des catholiques qui détestoit ces excès, et demeura fidèle à ses rois, fut toujours grand, au lieu que dans le parti huguenot on peut à peine compter deux ou trois hommes de marque qui aient persévéré dans l'obéissance.

On fait encore ici de nouveaux efforts pour montrer que ces guerres furent purement politiques, et non point de religion. Ces vains discours ne méritent pas d'être réfutés, puisque pour voir le dessein de toutes ces guerres, il n'y a seulement qu'à lire les traités de paix et les édits de pacification, dont le fond étoit toujours la liberté de conscience, et quelques autres privilèges pour les prétendus réformés : mais puisqu'on s'attache en ce temps plus que jamais à obscurcir les faits les plus avérés, il est de mon devoir d'en dire un mot.

M. Burnet, qui a pris en main la défense de la conjuration d'Amboise ' , vient encore sur les rangs pour soutenir les guerres civiles : mais d'une manière à nous faire voir qu'il n'a vu notre histoire, non plus que nos lois, que dans les écrits des plus ignorants et des plus emportés des protestants. Je lui pardonne d'avoir pris ce triumvirat si fameux sous Charles IX, pour l'union du roi de Navarre avec le cardinal de Lorraine; au lieu que très-constamment c 'étoit celle du duc de Guise , du connétable de Montmorency , et du maréchal de Saint-André : et je ne prendrois pas seulement la peine de relever ces bévues, n'étoient qu'elles convainquent celui qui y tombe de n'avoir pas seulement ouvert les bons livres. C'estune chose moins supportable d'avoir pris, comme il a fait, le désordre de Vassi pour une entreprise préméditée par le duc de Guise dans le dessein de détruire les édits; encore que M. de Thou, dont il ne peut refuser le témoignage, et à la réserve de Bèze trop passionné pour être cru dans cette occasion, les auteurs mêmes protestants disent le contraire2. Mais de dire que la régence ait été donnée à Antoine, roi de Navarre; de raisonner, comme il fait, sur l'autorité du régent, et d'assurer que ce prince ayant outre-passé son pouvoir dans la révocation des édits, le peuple pouvoit se joindre au premier prince du sang après lui, c'est-à-dire au prince de Condé; de continuer ces vains propos, en disant qu'après la mort du roi de Navarre la régence étoit dévolue au prince son frère, et que le fondement des guerres civiles fut le refus qu'on fit à ce prince « d'un honneur qui lui étoit dû; » c'est, à parler nettement, pour un homme si décisif, mêler ensemble trop de passion avec trop d'ignorance de nos affaires.

Car premièrement il est constant que sous Charles IX la régence fut déférée à Catherine de Médicis, du commun consentement de tout le royaume, et même du roi de Navarre. Les jurisconsultes de M. Burnet, qui « montrèrent », à ce qu'il prétend, « que la régence ne pouvoit être confiée à une femme, » ignoroient une coutume constante établie par plusieurs exemples dès le temps de la reine Blanche et de

[. 2 part., liv. III. pag. 616.

2. Thuan., lib. XXIX, pag. 77 et seq.; La Poplin., liv. VII, pag. 283, 284.

saint Louis1. Ces mêmes jurisconsultes, au rapport de M. Burnet, osèrent bien dire « qu'un roi de France n'avoit jamais été estimé majem avant l'âge de vingt-deux ans, » contre l'expresse disposition de l'ordonnance de Charles V en 1374, qui a toujours tenu lieu de loi dans tout le royaume sans aucune contradiction. Nous alléguer ces jurisconsultes2, et faire a un droit de la France » de leurs ignorantes et iniques décisions, c'est prendre pour loi du royaume les prétextes des rebelles.

Aussi le prince de Condé n'a-t-il jamais prétendu à la régence , non pas même après la mort du roi son frère ; et loin d'avoir révoqué en doute l'autorité de la reine Catherine, au contraire quand il prit les armes il ne se fondoit que sur des ordres secrets qu'il prétendoit en avoir reçus. Mais ce qui aura trompé M. Burnet, c'est peut-être qu'il aura ouï dire que ceux qui s'unirent avec le prince de Condé pour la défense du roi, qu'ils prétendoient prisonnier entre les mains de ceux de Guise, donnèrent au prince le titre de protecteur et défenseur légitime du roi et du royaume3. Un Anglois, ébloui du titre de protecteur, s'est imaginé voir dans ce titre, selon l'usage de son pays, l'autorité d'un régent. Le prince n'y songea jamais, puisque même son frère aîné le roi de Navarre, vi voit encore; au contraire on ne lui donne ce vain titre de protecteur et défenseur du royaume, qui en France ne signifie rien , qu'à cause qu'on voyoit bien qu'on n'avoit aucun titre légitime à lui donner.

Laissons donc M. Burnet, un étranger qui décide de notre droit sans en avoir seulement la moindre connoissance. Les François le prennent autrement, et se fondent sur quelques lettres de la reine, a qui prioit le prince de vouloir bien conserver la mère et les enfants et tout le royaume contre ceux qui vouloient tout perdre4. » Mais deux raisons convaincantes ne laissent aucune ressource à ce vain prétexte. La première, c'est que la reine, qui faisoit en secret au prince cette exhortation, n'en avoit pas le pouvoir; puisqu'on est d'accord que la régence lui avoit été déférée à condition de ne rien faire de conséquence que dans le conseil, avec la participation et de l'avis du roi de Navarre; comme premier prince du sang et lieutenant générai établi- du consentement des états dans toutes les provinces et dans toutes les armées durant la minorité5. Comme donc le roi de Navarre reconnut qu'elle perdoit tout par le désir inquiet qui la tourmentoit de conserver son autorité, et qu'elle se tournoit entièrement vers le prince et les huguenots, la juste crainte qu'il eut qu'ils ne devinssent les maîtres, et qu'à la fin la reine même, par un coup de désespoir, ne se mît entre leurs mains avec le roi, lui fit rompre toutes les mesures de cette princesse. Les autres princes du sang lui étoient unis, aussi bien que les principaux du royaume et le parlement. Le duc de Guise ne fit rien

1. Voy. LaPoplin., liv. VI, pag. 155, 156. — 2. Ibid., pag. 616.

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