Ibid., lib. XXVI, pag. 787, etc
que par les ordres de ce roi; et la reine connut si bien qu'elle passoit son pouvoir dans ce qu'elle demandoit au prince, qu'elle n'osa jamais user envers lui d'autres paroles que de celles d'invitation : de sorte que ces lettres tant vantées ne sont à vrai dire que des inquiétudes de Catherine, et non pas des ordres légitimes de la régente; d'autant plus, et c'est la seconde démonstration, que la reine n'écoutoit le prince que « pour un moment1, et par la vaine terreur qu'elle avoit conçue d'être dépouillée de son autorité : en sorte qu'on croyoit bien, dit M. de Thou, qu'elle reviendroit de ce dessein aussitôt qu'elle se seroit rassurée.
En effet, la suite fait voir qu'elle. rentra de bonn3 foi dans les desseins du roi de Navarre ; et depuis elle ne cessa de négocier avec le prince pour le rappeler à son devoir. Ainsi ces lettres de la reine, et tout ce qui s'en ensuivit, n'est réputé par les historiens qu'un vain prétexte. Bèze même fait assez voir que tout rouloit sur la religion, sur les édits violés, et sur le prétendu meurtre de Vassi2. » Le prince ne se remua, ni ne manda l'amiral pour prendre les armes, que « requis et plus que supplié par ceux de la religion, de les prendre en sa protection sur le nom et autorité du roi et de ses édits3. »
Ce fut dans une assemblée « où étoient les principaux de l'Église » que la question fut proposée, si on pouvoit en conscience « faire justice » du duc de Guise, « et cela sans grand échec, » car c'est ainsi que le cas fut proposé; et là il fut répondu qu'il valoit mieux souffrir ce qu'il plairoit à Dieu, se mettant seulement sur la défensive, si la nécessité amenoit les Églises à ce point. Mais que , quoi qu'il fût, il ne falloit les premiers dégainer l'épée4. » Voilà donc un point résolu dans la nouvelle réforme, que l'on pouvoit sans scrupule faire la guerre à la puissance légitime, du moins en se défendant. Or on prenoit pour attaque la révocation des édits : de sorte que la réforme établit pour une doctrine constante, qu'elle pouvoit combattre pour la liberté de conscience, au préjudice non-seulement de la foi et de la pratique des apôtres, mais encore de la solennelle protestation que Bèze venoit de faire en demandant justice au roi de Navarre, « que c'étoit à l'Église de Dieu d'endurer les coups, et non pas d'en donner; mais qu'il falloit se souvenir que cette enclume avoit usé beaucoup de marteaux 5. » Cette parole tant louée dans le parti ne fut qu'une illusion; puisque enfin, contre la nature, l'enclume se mit à frapper, et que lassée de porter les coups elle en donna à son tour. Bèze, qui se glorifie de cette sentence2, fait lui-même en un autre endroit, cette déclaration importante « devant toute la chrétienté, qu'il avoit averti de leur devoir, tant M. le prince de Condé que M. l'amiral et tous autres seigneurs et gens de loute qualité faisant profession de YÉvangile, pour les induire à maintenir, par tous moyens à eux possibles, l'autorité des édits du roi et l'innocence des pauvres oppressés; et depuis il a toujours continué en cette même volonté, exhortant toutefois un chacun d'user des armes à la plus grande modestie qu'il est possible, et de chercher, après l'hon-
1. Thuan., lib. XXVI, pag. 79. — 2. Liv. VI. — 3. Ibid., pag. k. 4. Ibid., pag. 6. — 5. Ibid., pag. 3. — 6. Ibid., pag. 298.
Bossuet. — m 9
neur de Dieu, la paix en toutes choses, pourvu qu'on ne se laisse tromper ni décevoir. * Quelle erreur, en autorisant la guerre civile, de croire en être quitte en recommandant la modestie à un peuple armé! Et pour la paix, ne voyoit-il pas que la sûreté qu'il y demandoit donneroit toujours des prétextes ou de i'éloigner, ou de la rompre? Cependant il fut par ses sermons, comme il le confesse, un des principaux instigateurs de la guerre : un des fruits de son Évangile fut d'apprendre à des sujets et à des officiers de la couronne ce nouveau a devoir. » Tous les ministres entrèrent dans ces sentiments : et il raconte lui-même que, lorsqu'on parla de paix, les ministres s'y opposèrent tellement, que le prince résolu de la conclure fut obligé de les exclure tous de la délibération1 : car ils vouioient empêcher qu'on ne souffrît dans le parti la moindre exception à l'édit qui lui étoit le plus favorable : c'étoit celui de Janvier. Mais le prince, qui pour le bien de la paix avoit consenti à quelques modifications assez légères, « les fit lire devant la noblesse, ne voulant qu'autre en dît son avis, que les gentilhommes portants armes, comme il dit tout haut en l'assemblée : de sorte que les ministres ne furent depuis ouïs, ni admis pour en donner leur avis2. » Par ce moyen la paix se fit, et toutes les clauses du nouvel Mit font voir qu'il ne s'agissoit que de la religion dans cette guerre. On voit même qu'il n'eût pas tenu aux ministres qu'on ne l'eût continuée, pour obtenir les conditions plus avantageuses qu'ils proposèrent par un long écrit, où ils ajoutoient beaucoup, même à l'édit de Janvier; et ils en firent, comme dit Bèze3, la déclaration, « afin que la postérité fût avertie comme ils se sont portés dans cette affaire. ■» C'est donc un témoignage éternel que les ministres approuvaient la guerre, et vouloient même, plus que les princes et les gens armés, qu'on la poursuivît sur le seul motif de la religion, qu'on en veut maintenant exclure : et voilà, du consentement de tous les auteurs catholiques et protestants, le fondement des premières guerres.
Les autres guerres sont destituées même des plus vains prétextes, puisque la reine concouroit alors avec toutes les puissances de l'Etat; et on n'allègue pour toute excuse que des mécontentements et des contraventions: toutes choses qui, après tout, n'ont aucun poids qu'en présupposant cette erreur, que des sujets ont droit de prendre les armes contre leur roi pour la religion, encore que la religion ne prescrive que d'endurer et d'obéir.
Je laisse maintenant à examiner aux calvinistes s'il y a la moindre apparence dans le discours de M. Jurieu, lorsqu'il dit que c'est ici une querelle « où la religion s'est trouvée purement par accident, et pour servir de prétexte 4; » puisqu'il paroît au contraire que la religion en étoit le fond, et que la réformation du gouvernement n'étoit que le vain prétexte dont on tâchoit de couvrir la honte d'avoir entrepris une guerre de religion, après avoir tant protesté qu'on n'avoit que de l'horreur pour de tels complots.
t. Liv. VI, pag. 280 et suiv. — 2. Ibid., pag. 282. — 3. Ibid., pag. 282. *. Apolog. pour la Réform., 1 part., chap. x, p. 301.
Mais voici bien une autre excuse que cet habile ministre prépare à son parti dans la conjuration d'Amboise, lorsqu'il répond « qu'en tout cas elle n'est criminelle que selon les règles de l'Évangile '. » Ce n'est donc rien, à des réformateurs, qui ne nous vantent que l'Évangile, de former un complot que l'Évangile condamne; et ils se consoleront, pourvu qu'ils n'en combattent que les règles saintes? Mais la suite des paroles de M. Jurieu fera bien voir qu'il ne se connoît pas mieux en morale qu'en christianisme, puisqu'il a osé écrire ces mots: a La tyrannie des princes de Guise ne pouvoit être abattue que par une grande effusion de sang: l'esprit du christianisme ne souffre point cela; mais si l'on juge de cette entreprise par les règles de la morale du monde, elle n'est point du tout criminelle 2. » C'étoit pourtant selon les règles de la morale du monde, que l'amiral trouvoit la conjuration si honteuse et si détestable; c'étoit comme homme d'honneur, et non pas seulement comme chrétien, qu'il en conçut tant d'horreur : et la corruption du monde n'est pas encore allée assez loin pour trouver de l'innocence dans des attentats, où l'on a vu toutes les lois divines et humaines également renversées.
Le ministre ne réussit pas mieux dans son dessein, lorsqu'au lieu de justifier ses prétendus réformés de leurs révoltes, il s'attache à faire voir la corruption de la cour contre laquelle ils se révoltent; comme si des réformateurs eussent dû ignorer ce précepte apostolique : « Obéissez à vos maîtres, même fâcheux3. »
Ses longues récriminations, dont il remplit un volume, ne valent pas mieux ; puisqu'il s'agit toujours de savoir si ceux qu'on nous vante comme réformateurs du genre humain en ont diminué ou augmenté les maux, et s'il les faut regarder ou comme des réformateurs qui les corrigent, ou plutôt comme des fléaux envoyés de Dieu pour les punir.
On pourroit ici traiter la question, s'il est vrai que la réforme, comme elle s'en glorifie, n'a jamais songé à s'établir par la force4: mais le doute est aisé à résoudre par tous les faits qu'on a vus. Tant que la réforme fut foible, il est vrai qu'elle parut toujours soumise, et donna même pour un fondement de sa religion, qu'elle ne se croyoit pas permis non-seulement d'employer la force, mais encore de la repousser. Mais on découvrit bientôt que c'étoit là de ces modesties que la crainte inspire, et un feu couvert sous la cendre: car aussitôt que la nouvelle réforme put se rendre la plus forte dans quelque royaume, elle y voulut régner seule. Premièrement les évêques et les prêtres n'y furent plus en sûreté: secondement les bons catholiques furent proscrits, bannis, privés de leurs biens, et en quelques endroits de la vie, par les lois publiques; comme, par exemple, en Suède, quoiqu'on ait voulv. dire le contraire : mais le fait n'en est pas moins constant. Voilà où en sont venus ceux qui d'abord crioient tant contre la force; et il n'y avoit qu'à considérer l'aigreur, l'amertume, et la fierté répandue dans les premiers livres et dans les premiers sermons de ces réformés; leurs
1. Apolog. pour le fl"'fo-"'.. "Han. *V) pagr 453.-2. Ibid. — 3. 2 pet. u, 18. %. Crit.t tom. I,lett. VIII, n. l,pag. 129 et seq.; ktt. XVI, n. 9, p. 315, *>e
inventives sanglantes; les calomnies dont ils noircissoient notre doctrine; les sacrilèges, les impiétés, les idolâtries qu'ils ne cessoient de nous reprocher; la haine qu'ils inspiroient contre nous; les pilleries qui furent l'effet de leurs premiers prêches; « l'aigreur et la violence » qui parut dans leurs placards séditieux contre la messe , pour juger de ce qu'on devoit attendre de semblables commencements.
Mais plusieurs sages, dit-on, improuvèrent ces placards: tant pis pour le parti protestant, où l'emportement étoit si extrême, que ce qu'il y restoit de sages ne le pouvoient réprimer. Les placards furent répandus dant tout Paris, attachés et semés dans tous les carrefours, « attachés jusqu'à la porte de la chambre du roi 2; » et les sages, qui l'improuvoient, ne prenoient aucun moyen efficace pour l'empêcher. Lorsque ce prétendu martyr Anne du Bourg eut déclaré d'un ton de prophète au président Minard qu'il récusoit, que malgré le refus qu'il fit de s'abstenir de la connoissance de ce procès, il ne seroit point de ses juges3, les protestants surent bien accomplir sa prophétie, et le président fut massacré sur le soir en rentrant dans sa maison. On sut depuis que Le Maistre et Saint- André, très-opposés au nouvel Évangile, auroient eu le mêmesorî, s'ils étoient venus au palais : tant il étoit dangereux d'offenser la réforme quoique foible; et nous apprenons de Bèze même, que Stuart, parent de la reine, « homme d'exécution, » et très-zélé protestant, ce visitoit souvent en la conciergerie des prisonniers pour le fait de la religion 4. » On ne put pas le convaincre d'avoir fait le coup; mais toujours voit-on le canal par où l'on pouvoit communiquer: et quoi qu'il en soit, ni le parti ne manquoit de gens de main, ni on ne put accuser de ce complot que ceux qui s'intéressoient pour Anne du Bourg. Il est aisé de prophétiser quand on a de tels anges pour exécuteurs. L'assurance d'Anne du Bourg à marquer si précisément l'avenir fait assez voir le bon avis qu'il avoit reçu; et ce que dit l'histoire de M. de Thou, pour nous en faire un devin plutôt qu'un complice d'un tel crime, ressent bien une addition de Genève. Il ne faut donc pas s'étonner qu'un parti qui nourrissoit de tels esprits se soit déclaré aussitôt qu'il a trouvé des règnes foibles : et c'est à quoi nous avons vu qu'on ne manqua pas.
Un nouveau défenseur de la réforme est persuadé par les mœurs peu chastes et par toute la conduite du prince de Condé, qu'il y avoit « plus d'ambition que de religion dans son fait 5; » et il avoue que la religion « ne lui servit qu'à trouver des instruments de vengeance 6. » Par là il croit tout réduire à la politique, et excuser sa religion: sans songer que c'est cela même qu'on lui reproche, qu'une religion, qui se disoit réformée, ait été un instrument si prompt de la vengeance d'un prince ambitieux. C'est cependant le crime de tout le parti. Mais que nous dit cet auteur du pillage des églises et des sacristies, et du brisement des