‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 72 sur 210 · Lib. V, cont. Faust., c. 1, toni. VIII. col · texte numérisé non relu

Lib. V, cont. Faust., c. 1, toni. VIII. col

4. Ebrard. Antihaer., c. 13, tom. IV; Bib. PP., pag. 1322; Ermeng., c. vi, ibid., 1339, etc.

5. Hist. albig., Petr. Mon. Val. Cern , c 2, t. V; Hist, Franc. Dnch.

pauliciens de Pierre de Sicile appeloient la« mère de Dieu, » d'où Jésus-Christ étoit sorti. Qu'on dise tout ce qu'on voudra de Jésu3 visible qui n'étoit point le vrai Christ, et que ces hérétiques croyoient mauvais; je ne vois rien en cela de plus insensé que les autres blasphèmes dss manichéens. Nous trouvons chez Renier des hérétiques qui tiennent quelque chose des manichéens1, et qui reconnoissent un Christ fils de Joseph et de Marie, mauvais d'abord et pécheur, mais ensuite devenu bon et réparateur de leur secte. Il est constant que ces hérétiques manichéens changeoient beaucoup. Renier, qui a été parmi eux, distingue les opinions nouvelles d'avec les anciennes, et remarque qu'il s'y étoit produit beaucoup de nouveautés de son temps, et depuis l'an 1230 2. L'ignorance et l'extravagance ne demeurent guère dans un même état, et n'ont point de bornes dans les hommes. Quoi qu'il en soit, si c'étoit la haine qu'on a voit pour les albigeois qui leur faisoit attribuer le manichéisme, ou si l'on veut quelque chose de pis, d'où vient le soin qu'on prenoit d'en excuser les vaudois, puisqu'on ne peut pas supposeï qu'ils fussent plus aimés que les autres, ni ennemis moins déclarés de l'Église romaine? Cependant voilà déjà deux auteurs trèszélés pour la doctrine catholique, et très-opposés aux vaudois, qui prennent soin de les séparer des albigeois catholiques.

Et voici encore un troisième, qui n'est pas moins considérable. C'est Ebrard, natif de Béthune, dont le livre intitulé Àntihérésie, est composé contre les hérétiques de Flandre. Ces hérétiques s'appeloient piples ou piphles dans le langage du pays3. Un auteur protestant ne conjecture pas mal, quand il veut que ce mot de piphles soit corrompu de celui de poplicains 4; et par là on peut connoître que ces hérétiques flamands étoient comme les poplicains des manichéens parfaits : bons protestants toutefois si nous en croyons les calvinistes, et digne d'être leurs ancêtres. Mais, pour ne nous arrêter pas au nom, il n'y a qu'à entendre Ebrard, auteur du pays, quand il nous parle de ces hérétiques5. Le premier trait qui leur donne, c'est qu'ils rejetoient la loi et le Dieu qui l'avoit donnée : le reste va de même pied, et ils mépri soient ensemble le mariage, l'usage des viandes et les sacrements.'

Après avoir mis par ordre tout ce qu'il avoit à dire contre cette secte, il parle contre celle des vaudois6, qu'il distingue comme les autres de celle des nouveaux manichéens; et c'est le troisième témoin que nous ayons à produire. Mais en voici un quatrième plus important en ce fait que tous les autres.

C'est Renier, de l'ordre des Frères prêcheurs dont nous avons déjà rapporté son livre : De Hœrelicis : Des Hérétiques, comme il le témoigne dans sa préface. Il se qualifie, « frère Renier, autrefois hérésiarque, et maintenant prêtre, » à cause qu'il avoit été dix-sept ans parmi les cathares, comme il le répète par deux fois. Cet auteur est bien connu des protestants, qui ne cessent de nous vanter la belle peinture

1. Ren. cont. Val., c. 6, tom. IV, 2 part. 3ib. PP., pag. 753.

2. Ren. cont. Val., c. 6, tom. IV, 2 part. Bib. PP., pag. 759.

3. Ibid., pag. 1075; Petr. de Val. Cern., ib., c. 2. — 4. La Roq., 454. 5. Ibid., c. i, 2, 3 et seq. — G. Cap. xxv.

qu'il a faite des mœurs des vaudois l. Il en est d'autant plus croyable, puisqu'il nous dit si sincèrement le bien et le mal. Au reste, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été bien instruit de toutes les sectes de son temps. Jl avoit souvent assisté à l'examen des hérétiques; et c'étoit là qu'on approfondissoit avec un soin extrême jusques aux moindres différences de tant de sectes obscures et artificieuses, dont la chrétienté étoit alors inondée. Plusieurs se convertissoient et révéloient tous les secrets de leur secte, qu'on prenoit grand soin de retentir. C'étoit une partie de la guérison, de bien connoître le mal. Outre cela Renier s'appliquoit à lire les livres des hérétiques, comme il fit le grand volume de Jean de Lyon, un des chefs des nouveaux manichéens2; et c'est de là qu'il a extrait les articles de sa doctrine qu'il a rapportés. Il ne faut donc pas s'étonner que cet auteur nous ait rapporte plus exactement qu'aucun autre les différences des sectes de son temps.

La première dont il nous parle est celle des pauvres de Lyon, descendus de Pierre Valdo ; et il en rapporte tous les dogmes jusques aux moindres précisions3. Tout y est très-éloigné des manichéens, comme on verra dans la suite. De là il passe aux autres sectes qui tiennent du manichéisme; et il vient aux cathares , dont il savoit tout le secret : car outre qu'il avoit été, comme on a vu, dix-sept ans entier parmi eux, et des plus avant dans la secte, il avoit entendu prêcher leurs plus grands docteurs, et entre autres un nommé Nazarius le plus ancien de tous, qui se vantoit d'avoir pris ses instructions, il y avoit soixante ans, des deux principes pasteurs de l'Église de Bulgarie4. Voilà toujours cette descendance de la Bulgarie. C'est de là que les cathares d'Italie, parmi lesquels Renier vivoit, tiroient leur autorité; et comme il a été parmi eux durant taut d'années, il ne faut pas s'étonner qu'il nous ait mieux expliqué, et plus en particulier, leurs erreurs, leurs sacrements, leurs cérémonies, les divers partis qui s'étoient formés parmi eux avec les rapports aussi bien que les différences des uns et des autres. On y voit partout très-clairement les principes, les impiétés et tout l'esprit du manichéisme. La distinction des élus et des auditeurs, caractère particulier de la secte célèbre dans saint Augustin et dans les autres auteurs, se trouve ici marquée sous un autre nom. Nous apprenons de Renier que ces hérétiques, outre les cathares et les purs, qui étoient encore les parfaits de la secte, avoient encore un autre ordre qu'ils appeloient leurs ce croyants5, » composé de toutes sortes de gens. Ceux-ci n'étoient pas admis à tous les mystères; et le même Renier raconte que le nombre des parfaits cathares de son temps, où la secte étoit affoiblie, «ne passoit pas quatre mille dans toute la chrétienté; » mais que « les croyants étoient innombrables : compte, dit-il6, qui a été fait plusieurs fois parmi eux. »

Parmi les sacrements de ces hérétiques, il faut remarquer principa-

i. Ren. cont. Val., tom. IV. Bib. P P., part. 2, pag. 746 ; Prsef., ibid., 746; ibid., /56, 757; ibid., c. 7, pag. 765; ibid., c. 3, pag. 748. 2. Ibid., c. 6, pag. 762, 773. — 3. Ibid., c. 5, pag. 749 et seq. 4. Idid., C. 6, pag. 753, 754, 755, 763. — 5. Ibid., 756. 6. Ren. cont. Val., tom. IV. Bib., PP. part. 2, c. 6, pag. 759

iement leur imposition des mains pour omettre les péchés : ils l'appeloient la consolation : elle tenoit lieu de baptême et de pénitence tout ensemble. On la voit dans le concile d'Orléans dont nous avons parlé dans Ecbert, dans Enervin,et dans Ermengard. Renier1 l'explique mieux que les autres, comme un homme qui étoit nourri dans le secret de la secte. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le livre de Renier, c'est le dénombrement exact des églises des cathares, et de l'état où elles étoient de son temps. On en comptoit seize dans tout le monde, et il range avec les autres VÉalise de France, V Église de Toulouse, V Église de Cahors, V Église d'Albi, et enfin l'Église de Bulgarie et l'Église de Dugranicie, « d'où, dit-il, sont venues toutes les autres. » Après cela, je ne vois pas comment on pourroit douter du manichéisme des albigeois, ni qu'ils ne soient descendus des manichéens de la Bulgarie. On n'a qu'à se souvenir des deux ordres de la Bulgarie et de la Drungarie dont nous a parlé l'auteur de Vignier, et qui s'unirent en semble dans la Lombardie. Je répète encore une fois qu'on n'a pas besoin de chercher ce que c'est que la Drungarie. Ces hérétiques obscurs prenoient souvent leur nom de lieux inconnus. Renier nous parle des runcariens2, une secte de manichéens de son temps, dont le nom venoit d'un village. Qui sait si ce mot de « runcariens « n'étoit pas une corruption de celui de drungariens?

Nous voyons, dans le même auteur et ailleurs, tant de divers noms de ces hérétiques, que ce seroit un vain travail d'en rechercher l'origine. Patariens, poplicains, toulousains, albigeois, cathares; c'étoit, sous des noms divers, et souvent avec quelques diversités, des sectes de manichéens, tous venus de la Bulgarie; d'où aussi ils prenoient le nom qui étoit le plus dans la bouche du vulgaire.

Cette origine est si certaine que nous la voyons encore reconnue au treizième siècle. « En ces temps, dit Matthieu Paris3 (c'est en l'an 1223), les hérétiques albigeois se firent un antipape nommé Barthélemi dans les confins de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie. » On voit ensuite que les albigeois alloient le consulter en foule; qu'il avoit un vicaire à Carcassonne et à Toulouse, et qu'il envoyoit ses évêques de tous côtés : ce qui revient manifestement à ce que disoit Enervin % que ces hérétiques avoient leur pape, encore que le même auteur nous apprenne que tous ne le connoissoient pas. Et afin qu'on ne doutât point de l'erreur de ces albigeois de Mathieu Paris, le même auteur nous raconte que « les albigeois d'Espagne, » qui prirent les armes en 1234, entre plusieurs autres erreurs ccnioient principalement le mystère de l'incarnation 5. »

Au milieu de tant d'impiétés ces hérétiques avoient un extérieur surprenant. Enervin les fait parler en ces termes6 : a Vous, disoient-ils aux catholiques, vous joignez maison à maison, et champ à champ; les plus parfaits d'entre vous, comme les moines et les chanoines régu-

1. Ren., c. 14, tom. IV. Bib. PP., 1 part., pag. 1254; 2 part., ibid. 759.

2. Ib., pag. 753, 765. — 3. Matth. Paris in Henr. III, an. 1223, pag. 317.

4. Epist. Encrv. ad S. Bern, Anal. Mabill. m. — 5. Ibid. an. 1234, pag. 395. 6. Anal, m, pag. 454,

liers, sMls ne possèdent point de biens en propre, les ont du moins en commun. Nous qui sommes les pauvres de Jésus-Christ, sans repos, sans domicile certain, nous serons de ville en ville comme des brebis au milieu des loups, et nous souffrons persécution comme les apôtres et les martyrs. » Ensuite ils vantoient leurs abstinences, leurs jeûnes, la voie étroite où ils marchoient, et se disoient les seuls sectateurs de la vie apostolique; parce que se contentant du nécessaire, ils n'avoient ni maison, ni terre, ni richesses : « à cause, disoient-ils, que Jésus-Christ n'avoit ni possédé de semblables choses, ni permis à ses disciples d'en avoir. »

Selon saint Bernard, il n'y avoit « rien en apparence de plus chrétien » que leurs discours, « rien de plus irréprochable que leurs mœurs'. » Aussi s'appeloient-ils aies apostoliques2,» et ils se vantoient de mener la vie des apôtres. Il me semble que j'entends encore un Fauste le manichéen, qui disoit aux catholiques chez saint Augustin3 : « Vous me demandez si je reçois l'Évangile; vous le voyez en ce que j'observe ce que l'Évangile prescrit : c'est à vous à qui je dois demander si vous le recevez, puisque je n'en vois aucune marque dans votre vie. Pour moi j'ai quitté père, mère, femme et enfants, l'or, l'argent, le manger et le boire, les délices, les voluptés, content d'avoir ce qu'il faut pour la vie d'un jour à l'autre. Je suis pauvre, je suis pacifique, je pleure, je souffre la faim et la soif, je suis persécuté pour la justice; et vous doutez que je reçoive l'Évangile! » Après cela, prendra-t-on encore les persécutions comme une marque de la vraie Église et de la vraie piété ? C'est un langage de manichéens.

Mais saint Augustin et saint Bernard leur font voir que leur vertu n'étoit qu'une vaine ostentation. Pousser l'abstinence des viandes jusqu'à dire qu'elles sont immondes et mauvaises de leur nature, et la continence jusqu'à^ condamnation du mariage; c'est d'un côté s'attaquer au Créateur, et de l'autre lâcher la bride aux mauvais désirs en les laissant absolument sans remède 4. Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement de leur esprit, qui mêle tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie.

Saint Augustin nous apprend que ces gens, qui ne se permettûier.t pas le mariage, se permettoient toute autre chose. C'est que, selon leurs principes, j'ai honte d'être contraint de le répéter, c'étoit proprement la conception qu'il falloit avoir en horreur; et on voit quelle porte étoit ouverte aux abominations dont les anciens et les nouveaux manichéens sont convaincus. Mais comme, parmi les sectes différentes de ces nouveaux manichéens, il y avoit des degrés de mal, les plus infâmes de tous étoient ceux qu'on appeloit patariens5 : ce que je suis bien aise de remarquer, à cause de nos réformés qui les mettent

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