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LA VIE ET LES OUVRAGES DE BUFFON

'Georges -Louis Leglerg, comte de Buffon, naquit à Montbard, le 7 septembre 1707, de Benjamin Leclerc de Buffon, conseiller au parlement de Bourgogne, et de dame Emmeline, femme de beaucoup d'esprit et de mérite : souvenir, dit M. Villemain, qu'il aimait à rappeler par tendresse de fils, et par induction de naturaliste. Il fit ses études avec succès au collège de Dijon. Il montrait dès lors un grand désir d'apprendre, mais rien de cet instinct passionné pour les recherches physiques qu'on a remarqué dans d'autres savants. Seulement, dans son année de philosophie, il prit goût aux mathématiques. Au sortir du collège, la fortune de ses parents lui permettant de ne pas se presser de choisir un état, il en profita pour voyager. Il s'était lié à Dijon avec un jeune Anglais de haute naissance, le duc de Kingston, dont le gouverneur aimait et cultivait les sciences. C'était ime société telle qu'il la pouvait désirer, qui réunissait pour lui l'instruction et l'agrément. Il vécut avec ses deux amis à Paris et à Saumur, et, après avoir visité ensemble une partie de la France, ils passèrent en Italie, Ce que Buffon allait chercher dans cette contrée, ce

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n'étaient ni les débris poudreux de l'ancienne Rome, ni les éclatants chefs-d'œuvre de Rome moderne; tout ce qui est de l'homme, tout ce qui vieillit et meurt lui semblait à peine mériter un regard. Ce qu'il admirait avec enthousiasme, ce qu'il considérait avec réflexion, c'était cette nature tour à tour riante ou terrible, mais toujours vivante et toujours jeune sous quelque forme qu'elle se présente. Et déjà sans doute il portait dans l'observation ce coup d'œil profond du génie qui lui fit découvrir plus tard de si grandes choses. Il alla ensuite en Angleterre, où il resta quelques mois. Ce sont les seuls voyages qu'il ait faits, et malheureusement il n'en a rien écrit. Il eût été curieux de pouvoir saisir les premières impressions du futur naturaliste en face des tableaux diflerents qui s'offraient à lui sous le beau soleil de Naples ou sous le ciel brumeux de Londres ; mais Buffon avait un souci plus pressant que celui de nous faire part de ses émotions: un vague besoin de gloire le tourmentait; il aspirait à se faire un nom. Pendant son séjour ou plutôt son passage en Angleterre, il trouva le temps de s'appliquer aux sciences, de se perfectionner dans l'an* glais, et de traduire la Statistique des végétaux de Halles, et le Traité des fluxions de Newton. De retour en France, il se hâta de puJ)lier ces deux traductions, et les fit précéder de quelques pages de préface. Ce fut là son premier litre littéraire. On y pouvait déjà soupçonner le génie de l'écrivain; mais jusque-là « ce génie était simple, sans éclat, reconnaissable seulement à l'extrême précision des termes et à la mâle sévérité du style. Rien n'annonçait encore ces riches couleurs et ce luxe d'élégance dont Buffon fut si prodigue dans sa maturité * . » Reçu peu de temps après à l'Académie des sciences, Buffon présenta quelques mémoires sur des sujets techniques, par exemple sur la croissance et la durée des bois, question qui intéressait ses domaines.

t M, ViLLEMAW, Tableau de la littérature au xviii* siècle,

Une fois connu des savants^ il ne tarda pas à prendre sur eux une sotte d'empire par Tascendant de son caractère. Cependant y comme il cultivait en même temps la géométrie, la physique et l'économie rurale, en divisant ainsi son talent, il ne pouvait exceller en tout, et il risquait de perdre à la longue cette autorité usurpée, lorsqu'une heureuse occasion vint lui donner le moyen de mériter et de conquérir sans retour la royauté de la science. Autrefois le jardin du roi était Tapanage du médecin de Sa Majesté, qui trop souvent oubliait le soin qu'il en devait prendre. On créa enfin pour cet établissement une intendance à part, et le savant Dufay en fut chargé. Il eut beaucoup à faire, malgré ses lumières et son zèle, pour ramener Tordre là où le désordre avait si longtemps régné, pour rendre le mouvement et la vie à cette institution mort -née entre des mains négligentes et incapables. Il recueillait les premiers fruits de son habile direction, quand il se sentit frappé, en 1739, d'une maladie mortelle. Il écrivit au ministre que Buffon seul lui paraissait capable de suivre ses projets; et dès la même année Buffon lui succéda.

Le nouvel intendant ne songea plus qu'à remplir dignement tous les devoirs de sa charge. Il redoubla d'ardeur pour le travail, il réunit ses forces, il en dirigea l'emploi et ne poursuivit qu'un but. Il avait auparavant étudié chaque science pour elle-même; désormais il n'étudia rien qu'il ne rapportât à l'histoire naturelle. C'est le privilège des esprits supérieurs de ne voir encore que des moyens dans des connaissances où les esprits moins élevés s'arrêtent volontiers, et de les faire servir à une science plus haute et plus étendue. Dix ans furent employés à préparer des matériaux, à former des combinaisons, et en 1749 on vit paraître la Théorie de la terre. Buffon ne pouvait débuter d'une manière tout à la fois plus imposante et plus audacieuse. « Ni l'infini du monde réel, ni l'infini du possible n'effraient son imagination. Il entreprend de tout raconter en remontant à

rorigine de tout; et dans une tâche où rimmensité des faitsaccable, il ajoute sans crainte Timmensité des hypothèses * . » Plusieurs de ces hypothèses ne sont plus regardées aujourd'hui par les savants que comme des jeux d'esprit, et la Sorbonne avait prévenu ce jugement en les condamnant déjà comme portant atteinte au texte de l'Écriture sainte. Mais quand Buffon disait : « Il peut se faire qu'il y ait eu de certains animaux dont l'espèce a péri : les os fossiles extraordinaires qu'on trouve en Sibérie, au Canada, en Iriande, semblent confirmer cette conjecture, » il devinait de génie ce que Cuvier a démontré depuis, l'existence du monde antédiluvien; de l'aveu de Cuvier lui-même, a c'est à BuflTon que revient le mérite d'avoir fait sentir généralement que l'état actuel du globe résulte d'une succession de changements dont il est possible de saisir les traces; et c'est lui qui a rendu tous les observateurs attentifs aux phénomènes d'où Ton peut remonter à ces changements. » Il faut se reporter à l'époque où Buifon écrivait. On savait si peu de chose de la surface et de l'intérieur de la terre, que Voltaire en était encore à se moquer de toute idée de déluge universel; et quand on lui demandait comment il expliquait l'existence de ces immenses débris de coquillages qui sont répandus par tout le monde, et particulièrement sur les Alpes, il répondait sérieusement que c'étaient des coquilles détacbées des habits des pèlerins qui se rendaient à Rome. On riait bien d'une telle explication dans la bouche d'un homme qui prétendait donner le ton à son siècle pour tous les genres de connaissances ; mais personne n'avait rien à mettre à la place. Tout à coup un homme nouveau dans la science promet de donner une théorie de la terre, c'est-à-dire d'expliquer l'ordre actuel de la nature et une partie des merveilles de la création. Il entreprend une histoire, et il n'y a pas de faits, ou du moins ces faits n'ont pas été vus. C'était de quoi

* M. ViLLEKAiN , Tableau de ta littérature.

piquer la curiosité ; on dévorait avidement ces pages hardies , les esprits étaient frappés, on admirait, on était étonné, on revenait sur une foule d'observations jusque-là négligées, on les rapprochait delà Théorie de la terre; elles semblaient en confirmer plusieurs points; on concluait que ce système pourrait bien être vrai, on désirait qu'il le fût, et les paradoxes les plus étranges en apparence appelaient de loin les découvertes les plus sublimes.

VHistoire de Vhomme succéda à la Théorie de la terre* Bufibn a recueilli dans cette partie de son travail les observations des anatomistes, des médecins et des voyageurs, et de toutes ces descriptions techniques il a su former le tableau le plus intéressant et le plus instructif, où les hommes avides de se connaître peuvent venir apprendre ce qu'ils ne soupçonnaient pas, ou retrouver ce qu'ils ont éprouvé, ce qu'ils ont vu sans en avoir eu la conscience ou conservé la mémoire. Il joint à ces détails physiologiques une courageuse profession de foi; il rompt sans ménage- "ment avec les désolantes doctrines de son siècle, et en face du matérialisme de Diderot, du scepticisme de Voltaire, de la sensation transformée de Condillac, il proclame hautement la distinction de l'âme et du corps, a L'homme, ditil, n'en est pas plus raisonnable, plus spirituel, pour avoir beaucoup exercé ses oreilles et ses yeux; on ne voit pas que les personnes qui ont les sens obtus, la vue courte, l'oreille dure, l'odorat détruit ou insensible, aient moins d'esprit . que les autres : preuve évidente qu'il y a dans l'homme quelque chose de plus qu'un sens intérieur animal. » Ailleurs il affirme « que l'âme existe, qu'elle est d'une nature différente de la matière; qu'elle n'a qu'une forme très -simple, très -constante, très -générale, la pensée; qu'elle est dès lors, comme la pensée même, indivivisible et immatérielle. » Et il répète' encore la même chose dans sa belle description de Y Homo duplex. En vain Condillac l'attaqua plusieurs fois; il ne répondit pas, et continua

e NOTICE.

paisiblement ses descriptions des animaux. C'est, comme on sait, la partie la plus populaire de son ouvrage. Et pourtant que pouvait -on attendre que sécheresse et monotonie dans cette longue suite de sujets qui se ressemblent tous i quelques égards, et ramènent nécessairement les mêmes détails! Mais le talent a su triompher des obstacles, et nous trouvons une infinie variété là où nous craignions des redites fastidieuses. Tour à tour la science règle Timagination et lui impose même tout à fait silence, et l'imagination tempère Taridité de la science. S'agit-il de ces animaux à peine connus, dont il faut chercher l'histoire et quelquefois discuter la réalité au milieu de récits vagues et souvent défigurés par le merveilleux, vous trouvez un nomenclateur infatigable, qui a tout lu, tout extrait, tout analysé. Mais quand il a à nous parler des animaux qui ont avec nous quelques rapports, qui sont nos ennemis ou nos esclaves, qui doivent nous nourrir ou seulement nous être un spectacle, alors il nous ofire une scène attachante et animée où tous ces êtres viennent jouer leurs divers rôles, et exciter alternativement la terreur, la pitié, l'intérêt ou la curiosité. « Souvent avec une préoccupation savante, qui n'est pas moins expressive que la naïveté du fabuliste, il transportée la peinture morale des animaux plus d'un trait emprunté i la nôtre; et il décrit leurs forêts et leurs déserts par la force de rimagination comme s'il les avait parcourus. Quoi qu'en ait dit un illustre écrivain, la bonté du cœur n'est pas étrangère à ces récits. S'il a oublié le chien de l'aveugle, et avec lui l'image chrétienne du malheur et de la charité, il n'est aucun bon sentiment qu'il ne cultive et ne rappelle : l'amour de la paix, du travail, de la vertu, de la gloire ^ x>

La description anatomique des animaux est une portion importante de leur histoire. Bufibn n'avait ni la patience, m les organes physiques nécessaires pour observer des objets

1 M. ViLLBMAiN, Tableau de la littérature.

si nombreux et si souvent minutieux. H s'adjoignit le savant et scrupuleux Daubenton, son compatriote, en qui il avait reconnu de bonne heure les qualités qui lui manquaient à lui-même. Celui-ci lui fournissait la précision de détails que son pinceau relevait ensuite par la richesse des couleurs. Les deux amis continuèrent ainsi d'unir leurs talents jusqu'à la fin àe^ Y Histoire des quadrupèdes, BuSon ayant permis alors au libraire Panckoucke d'en faire une édition, dont toute la partie descriptive et anatomique était retranchée, Daubenton, blessé de ce procédé, refusa son concours pour ce qui restait à publier. Buffon commença cependant YBistoire des oiseaux. Il fut aidé par des élèves qui lui offraient d'utiles recherches, et qui, de plus, mettaient à son service un style formé par celui de leur maître et qui parut quelquefois en reproduire l'éclat. Guéneau de Montbeillard d'abord, et en dernier lieu Tabbé Bexon, quand Guéneau, ennuyé des oiseaux, s'occupa des insectes, réparèrent autant qu'il fut en eux la perte que Buffon venait de faire. Mais rien ne put suppléer Daubenton. En conséquence, Touvrage changea de forme. On abrégea la description, on en retrancha presque entièrement l'anatomie, tandis que les articles historiques eurent, au contraire, plus de développement. A tout prendre, quoique Y Histoire des oiseaux n'ait point cette sévérité de critique ni cette exactitude de détails qui règne dans celle des quadrupèdes, elle forme un tout beaucoup plus facile à saisir et plus agréable à lire.

A Y Histoire des oiseaux succéda Y Histoire des minéraux. C'est ce que Buffon a de plus faible. Il néghgea trop les travaux des chimistes modernes et ne se tint pas assez au courant des précieuses découvertes qui se faisaient tous les jours autour de lui. On retrouve là, néanmoins, comme partout, ses aperçus ingénieux, ses vues générales, et Idrs même qu'on n'adopte pas les principes du naturaliste, on admire encore le talent de l'écrivain. Enfin il faut rattacher

i V Histoire naturelle un ouvrage d'un genre différent qui s'y trouve renfermé sous le titre à^ Arithmétique morale. C'est une application du calcul à la probabilité de la durée de la vie humaine ; et cette liste des termes moyens de l'existence est curieuse à parcourir.

Vingt -huit ans s'étaient écoulés depuis que Buffon avait publié la Théorie de la terre. Son système avait essuyé dans cet intervalle bien des objections, et/surdes observations nouvelles, l'auteur avait forcément abandonné plusieurs points. En ^78, il publia les Époques de la nature. Il n'a d'abord l'air, dans cet ouvrage, que de vouloir défendre et développer son ancienne théorie sur l'histoire immémoriale du globe; en réalité, il en présente ujie deuxième assez différente de la première; c'est une retraite habile. Quoi qu'il en soit, ce grand travail, dont Buffon s'occupa sans relâche pendant cinquante ans, et qui ne forme cependant qu'une partie du plan immense qu'il s'était tracé, est sans contredit le plus beau de tous ceux qu'il a composés. C'est là qu'il réunit surtout l'élévation du point de vue, la marche forte et savante des idées, la pompe et la majesté desipaages, la noble gravité des expressions, l'harmonie soutenue du style. Après les Époques dé la nature, Buffon publia encore un Traité sur t aimant: ce fut son dernier ouvrage.

On voit donc que son dessein était de parcourir la création tout entière, depuis l'homme jusqu'aux minéraux, a Ce cercle immense, Buffon n'en a sans doute parcouru que quelques rayons; et là même il a choisi sa part de travail, et s'est fait aider pour le reste. Malgré ces omissions et ces secours , son effort n'en fut pas moins prodigieux. Dans cet effort, ce qu'il y a d'éminent et de rare, ce sont les considérations générales, la philosophie de la science, l'art de peindre, et le génie de l'expression. Par les premières nous n'entendons pas seulement lei? hypothèses de Buffon, ses systèmes sur l'origine du monde. Nous touchons à ce qui a le mieux marqué la force de son esprit, ses vues profondes

sur la topographie du globe, sur les différences entre les animaux des deux continents, sur leur dégénération, sur le mécanisme des espèces inférieures, sur l'unité de l'espèce humaine, vues neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps, mais toujours par des raisons originales. Qui donc, avant lui, en saisissant de si haut et d'un regard si ferme toute la configuration du globe, avait en même temps découvert et expliqué les rapports de toutes les espèces vivantes avec les accidents et les divisions naturelles des climats? C'est là surtout que Buffon semble sublime. C'est là que ces généralités paraissent non dès conjectures, mais un ensemble de vérités aperçues et comparées d'un seul coup de génie *., »

La publication d'une Histoire naturelle ne fut pas le seul service que Buffon rendit aux sciences. Comme administrateur, il fit faire des progrès à toutes les parties du jardin du roi, qui, au lieu d'un monument d'ostentation, devint entre ses mains un dépôt utile pour l'instruction publique. Il avait su intéresser à l'histoire naturelle les hommes de toutes les classes, et les souverains eux-mêmes s'empressaient de lui envoyer en tribut ce qui pouvait éclairer ses recherches. De si loin que vinssent ces dons, c'était à lui qu'ils s'adressaient,, et ils lui étaient toujours fidèlement remis. Dans la guerre maritime de 4777, des corsaires anglais ayant pris un navire respectèrent des caisses adressées de l'Inde à M. de Buffoja, et les lui envoyèrent à Paris, n recevait avec une joie indicible le» productions rares ou curieuses qui lui arrivaient ainsi en foule de toutes les contrées du moftde; mais c'était une joie tout à fait désintéressée : ri se hâtait d'enrichir de ces objets d'étude le cabinet du roi, et ne se réservait des gratifications que l'honneur qu'elles lui faisaient. Il nous reste à parler de quelques pages d'une importance assez grande pour la cri-

* M. ViLLEMAm, Tableau de la littérature.

tique littéraire, et dont Texécution est un chef-d'œuvre : nous avons attendu jusqu'ici pour ne pas interrompre la suite, des ouvrages scientifiques. Buffon avait été reçu à TAcadémie française après la publication de ses premiers volumes à'Hùloire naturelle. Au lieu d'un plat remercîment à ceux qui lui ouvraient leurs rangs, ou d'un panégyrique exagéré de son prédécesseur, il fit un Discours sur le style. Bufibn donne Texemple en même temps que le précepte, et tout le monde s'accorde à reconnaître que le Discours sur le style est un modèle de style. Il n'en est pas de même de la théorie; et après-avoir fait quelque temps autorité elle a été un peu discréditée de nos jours. « En général, dit M. Villemain, qu'il faut bien encore et surtotit citer ici, un grand écrivain, dans la question de goût, a pour type involontaire son propre talent. Les grands écrivains n'en sont pas moins les meilleurs critiques à étudier. Chacun d'eux ne donne qu'un point de vue de l'art; mais ces points de vue divers sont supérieurs, et en les comparant vous avez Tart tout entier. Ainsi, sur l'éloquence, après Aristote, Platon, Cicéron, Tacite, Bossuet, Fénelon, il y avait quelque chose à dire encore pour un homme de génie qui ne leur ressemble pas : ce sera le discours de Bufibn sur le style. Fort admiré de son temps, ce discours parut surpasser tout ce qu'on avait conçu jamais sur un tel sujet; on le cite encore aujourd'hui comme une règle universelle de goût. Ce n'est cependant que la confidence un peu apprêtée d'un grand artiste, et non la théorie de l'art dans sa belle et inépuisable variété. »

Nous venons de parcourir les ouvrages sortis de la plume de Bufibn, c'est-à-dire que nous avons parcouru l'histoire de sa vie. Elle s'est écoulée, en efiet, sans autres événements que ceux du travail. Il s'était marié à l'âge de quarante -six ans, mais cette union ne dérangea en rien ses heures d'étude. Il se levait tous les jours à six heures du matin; un domestique était chargé de l'éveiller, et remplit cet office

durant soixante ans, sans que son maître ait jamais sous aucun prétexte retardé l'heure du travail ou avancé celle du repos; on comprend par là plus facilement la définition que BuJBTon donne du génie^ qu'il appelle une longue patienee. Le sien était celui-là avant tout; et il disait encore dans sa vieillesse : « J'apprends tous les jours à écrire; il y a dans mes « derniers ouvrages infiniment plus de perfection que dana a les premiers. » Il voulait parler sans doute des Époques de la nature, qu'il écrivait à soixante-dix ans, et qu'il avait dix -huit fois recopiées. Une telle activité suppose une grande force de volonté et d'empire sur soi-même; mais il fallait qu'il fût doué d'un tempérament infatigable, et qu'il eût, comme le lui écrit Voltaire, l'âme d'un sage dans le corps d'un athlète. Il n'éprouva, en eflfet, dans sa longue existence que deux maladies, et ne se plaignit de la dernière que parce qu'elle l'avait empêché de donner deux ou trois volumes de YHistoire des oiseaux. Une fois revenu à la santé, il reprit ses travaux avec une ardeur que l'âge le plus avancé ne put suspendre. Buffbn ne prit aucune part aux divisions littéraires, philosophiques ou politiques de son temps, et sut se renfermer dans le cercle paisible de ses études. Témoin impassible du grand mouvement qui commençait à agiter la société, pendant que J.-J. Rousseau écrivait le Contrai social et les paradoxes de Y Emile, lui s'accommodait doucement des mœurs de ses pères, continuait de vivre dans sa terre de Montbard en seigneur un peu fastueux au milieu de ses vassaux. A la tête d'une fortune considérable, il en jouissait largement. Quant à la gloire qu'il avait si ardemment poursuivie dans le premier élan de son génie, il n'eut bientôt plus besoin même de prendre cette peine. Il la vit venir à lui en quelque sorte d'elle-même, a Vous m'avez fait l'honneur de m'appelerà vous, » disait-il, pour marquer qu'il n'avait point sollicité, comme c'est l'usage, la place d'académicien. Il en pouvait dire autant le jotu* qu'il succéda à Dufay dans l'administra-

i% NOTICE.

tion du jardin du roi, et il ne connut jamais d'autres bïî'^ gués pour se pousser, ni d'autres sollicitations, que celles de ses travaux. Dans sa vieillesse, les savants avaient pour lai un véritable culte; ilvoyait adopter sans contrôle, non-seulement ses découvertes > mais encore ses hypothèse». Ses élèves lui composaient comme une glorieuse famille gui perpétuait l'hommage pendu à son génie; l'Europe Tadmirait, la France Tidolâtrait; enfin, de son vivant et sdus-ses yeux, sa statue était placée à rentrée du muséum, avec cette magnifique inscription :

MAJESTATI NÂTtJRj: PAR INGENIUM.

Pour comble de bonheur, il mourut à la veille de la révolution, le 16 avril 1788 ; il était âgé de quatre-vingt-un ans.

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