‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 111 sur 126 · LA GRUE · texte numérisé non relu

LA GRUE

. De tous les oiseaux voyageurs , c'est la grae qui entreprend et exécute les courses les plus lointaines et les plus hardies. Originaire du Nord, elle visite les régions tempéfées, et s'avance dans celles du Midi. On la voit en Suède, en Ecosse, aux îles Orcades, dans la Podolie, la Volhynie, la Lithuanie, et dans toute l'Europe septentrionale. En automne, elle vient s'abattre ^ur nos plaines marécageuses et nos terres ensemencées; puis elle se hâte de passer dans des climats plus méridionaux, d'où, revenant avec le printemps, on la voit de nouveau s'enfoncer dans le Nord, et parcourir ainsi un cercle de voyage avec le cercle des saisons.

Les grues portent leur vol très- haut, et se mettent en ordre pour voyager ; elles forment un triangle à peu près isocèle, comme pour fendre l'air plus aisément. Quand le vent se renforce et menace de les rompre, elles se resserrent en cercle, ce qu'elles font aussi quand Taille les attaque. Leur passage se fait lé plus souvent dans la nuit ; mais leur voix éclatante avertit de leur marche. Dans ce vol de nuit, le

chef fait entendre fréquemment une voix de réclame pour avertir de la route qu'il tient : elle est répétée par la troupe, où chacune répond comme pour faire connaître qu'elle suit et garde sa ligne.

Le vol de la grue est toujours soutenu, quoique marqué par diverses inflexions; ses vols différents ont été observés comme des présages des changements du ciel et de la température : sagacité que l^>n peut bien accorder à un oiseau Tjui, par la hauteur où il s'élève dans la région de l'air , est en état d'en découvrir oji sentir de plus loin que nous les mouve^ mentset les altérations. Les cris des grues dans le jour indiquent la pluie; les clameurs ^lus bruyantes et comme tumultueuses annoncent la tempête : si le matin ou le soir on les voit s'élever, ou voler paisiblement en troupe, c'est un indice de sérénité; an contraire, si elles pressentent l'orage, elles baissent leur vol et s'abattent sur terre. La grue a, comme tous les grands oiseaux, excepté ceux de proie ,

quelque peine à prendre son essor ; elle court quelques pas, ouvre les ailes, s'élève peu d'abord, jusqu'à ce qu'étendant son vol elle déploie une aile puissante et rapide.

A terre, les grues rassemblées établissent une garde pendant la nuit, et la circonspection de ces. oiseaux a été copsacrée dans lejs hiéroglyphes comnoe le symbole de la vigilance. La troupe dort la tête cachée isous l'aile, mais le ch0f veille là tête haute ; et si quelque objet le frappe, il en avertit par un cri. C'est pour le départ, dit Pline, qu'elles choisissent ce chef. Mais , sans imaginer un pouvoir reçu ou donné, comme dans les sociétés humaines, on ne peut refuser à ces animaux l'intelligence sociable de se rassembler, de suivre celui qui appelle , qui précède, qui dirige pour faire le départ, le voyage, le retour, dans tout cet ordre qu'un admirable instinct leur fait suivre : aussi Aristote place-t-il la grue à la tête des oiseaux qui s'attroupent et se plaisent rassemblés.

LE KÂMIGHI

Ce n'est point en se promenant dans nos campagnes cultivées , ni même en parcourant toutes les terres du domaine de Thomme, que Ton peut connaître les grands effets des variétés de la nature : c'est en se transportant des sables brûlants de la torride aux glacières des pôles, c'est en descendant du sommet des montagnes au fond des mers, c'est en comparant les déserts avec les déserts, que nous la jugerons mieux et l'admirerons davantage. En effet, sous le point de vue de ses sublimes contrastes et de ses majestueuses oppositions, elle parait plus grande en se montrant telle qu'elle est. Nous avons peint les déserts arides de l'Arabie-Pétrée, -ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respiré sous l'ombre, où la terre sans verdure n'offre aucune subsistance aux animaux, aux oiseaux, aux insectes, où tout parait mort , parce que rien ne peut naître , et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant, loin d'arroser la terre par des ruisseaux d'eau vive, ou de la pénétrer par des pluies fécondes, ne peut même l'humecter d'une

simple rosée. Opposons ce tableau de sécheresse absolue dans une terre trop ancienne à celui des vastes plaines de fange des savanes noyées du nouveau continent; nous y verrons par excès ce que l'autre n'offrait que par défaut : des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, roulant à grands flots leurs vagues écumantes, et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envahissement, et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes et répandues près et loin de leur cours couvrent le limon vaseux qu'elles ont déposé; et ces vastes marécages, exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne tombaient en pluies précipitées par les orages, ou dispersées par les vents; et ces plages alternativement sèches ou noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées, et ces broussailles de mangles jetées sur les confins indécis de ces deux éléments, ne sont peuplées que d'animaux immondes, qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la nature, où tout retrace l'image des déjections monstrueuses de l'antique limon. Des serpents énormes tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse; les crocodiles, les crapauds, les lézards, et mille autres reptiles à larges pattes, en pétrissent la fange ; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase ; et tout ce

peuple impur rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs, dont les cris confus, multipliés, et mêlés aux coassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles.

Au milieu de ces sons discordants d'oiseaux criards et de reptiles coassants, s'élève par intervalles une gra^nde voix qui leur impose à tous, et dont les eaux retentissent au loin : c'est la voix du kamichi, grand

oiseau noir très-remarquable par la force de son cri et par celle de ses armes ; il, porte sur chaque aile deux puissants éperons , et sur la tête une corne pointue de trois à quatre pouces de longueur sur deux à trois lignes de diamètre à sa base; cette corne implantée sur le haut du front s'élève droit, et finit en une pointe aiguë un peu courbée en avant, et

vers sa base elle estrevéftue d'un fourreau semblable au tuyau d'une plume...

Avec cet appareil d'armes très-oflfensives , et qui le rendraient formidable au combat , le kamichi n'attaque point les autres oiseaux , et ne fait la guerre qu'aux reptiles ; il a même les mœurs douces et le naturel profondément sensible , car le mâle et la fenoelle se tiennent toujours ensemble; fidèles jusqu'à la mort, l'amour qui les unit semble survivre à la perte que l'un ou l'autre fait de sa moitié, celui qui reste erre sans cesse en gémissant, et se consume près des lieux où il a perdu ce qu'il aime.

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