‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 110 sur 126 · LA CIGOGNE · texte numérisé non relu

LA CIGOGNE

Dans les nombreuses familles de ce peuple amphibie des rivages de la mer et des fleuves , celle de la cigogne, plus connue, plus célébrée qu'aucune autre, se présente la première ; elle est composée de deux espèces qui ne diffèrent que par la couleur : car du reste il semble que, sous la mênie forme et d'après le même dessein , la nature ait produit deux fois le même oiseau, l'un blanc et l'autre noir; cette différence, tout le reste étaiit semblable, pourrait être qpmptée pour rien , s'il n'y avait pas entre ces deux mêmes oiseaux différence d'instinct et diversité de mœurs. La cigogne noire cherche les lieux déserts, se perche dans les bois, fréquente les marécages écartés, et niche dans l'épaisseur des forêts, La cigogne blanche choisit , au contraire , nos habitations pour domicile ; elle s'établit sur les tours, sur les cheminées et les combles des édifices : amie de l'homme, elle en partage le séjour, et même le domaine ; elle pêche dans nos rivières , chasse jusque dans nos jardins, se place au milieu des villes, sans s'effrayer de leur tumulte, et partout, hôte respecté

et bienvenue, elle paie par des services le tribut qu^elle doit à la société : plus civilisée, elle est aussi plus féconde, plus nombreuse, et plus généralement répandue que la cigogne noire, qui paraît confinée dans certains pays, et toujours dans les lieux solitaires.

On attribue à la cigogne des vertus morales dont rimage est toujours respectable : la tempérance, la fidélité conjugale , la piété filiale et paternelle. Il est vrai que la cigogne nourrit très-longtemps ses petits, et ne les quitte pas qu'elle ne leur voie assez de force pour se défendre et se pourvoir d'eux-mêmes; que, quand ils commencent à voleter hors du nid et à s'essayer dans les airs, elle les porte sur ses ailes; qu'elle les défend dans les dangers, et qu'on Ta vue, ne pouvant les sauver, préférer de périr avec eux plutôt que de les abandonner. On Ta de même vue donner des marques d'attachement et même de reconnaissance pour les lieux et pour les hôtes qui

l'ont reçue : on assure l'avoir entendue claqueter en passant devant les portes, comme pour avertir de son retour, et faire en partant un semblable signe d'adieu. Mais ces qualités morales ne sont rien en comparaison de Taffection que marquent, et des tendres soins que donnent ces oiseaux, à leurs parents trop faibles ou trop vieux. On a souvent vu des cigognes jeunes et vigoureuses apporter de la nourriture à d'autres, qui, se tenant sur le bord du nid, paraissaient languissantes et affaiblies, soit par quelque accident passager, soit que réellement la cigogne, comme l'ont dit les anciens, ait le touchant instinct de soulager la vieillesse, et que la nature, en plaçant jusque dans les cœurs bruts ces pieux sentiments auxquels les cœurs humains ne sont que trop souvent infidèles, ait voulu nous en donner l'exemple. La loi de nourrir ses parents fut faite en leur honneur, et nommée de leur nom chez les Grecs. Aristophane en fait une ironie amère contre Thomme.

Élien assure que les qualités morales de la cigogne étaient la première cause du respect et du culte des Égyptiens pour elle, et c'est peut-être un reste de cette ancienne opinion qui fait aujourd'hui le préjugé du peuple, qui est persuadé qu'elle apporte le bonheur à la maison où elle vient s'établir.

Chez les anciens ce fut un crime de donner la mort à une cigogne, ennemie des espèces nuisibles.

En Thessalie, il y eut peine de mort pour le meurtre d'un de ces oiseaux : tant ils étaient précieux à ce pays^ qu'ils purgeaient des serpents. Dans le Levant, on conserve encore une partie de ce respect pour la cigogne. On ne la mangeait pas chez les Romains : un homme qui, par un luxe bizarre, s'en fit servir une, en fut puni par les railleries du peuple. Au reste, la chair n'en est pas assez bonne pour être recherchée, et cet oiseau , né notre ami , et presque notre domestique, n'est pas fait pour être notre victime.

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