LA BÉCASSE
La bécasse est peut-être de tous les oiseaux de passage celui dont, les chasseurs font le plus de cas, ^tant à cause de Texcellence de sa chair que de la facilité qu'ils trouvent à se saisir de ce bon oiseau stupide, qui arrive dans nos bois vers le milieu d'octobre, en même temps que les grives. La bécasse vient donc, dans cette saison de chasse abondante, augmenter encore la quantité du gibier : elle descend alors des hautes montagnes où elle habite pendant Tété, et d'où les premiers frimas déterminent son départ et nous l'amènent; car ses voyages ne se font qu'en hauteur dans la région de l'air, et non en longueur, comme se font les émigrations des oiseaux qui voyagent de contrée en contrée. C'est des som* mets des Pyrénées et des Alpes, où elle passe l'été, qu'elle descend aux premières neiges qni tombent sur ces hauteurs dès le commencement d'octobre , pour venir dans les bois des collines inférieures , et jusque dans nos plaines. Les bécasses arrivent la nuit, et quelquefois le jour par un temps sombre, toujours une à une ou deux ensemble, et jamais en troupes. Elles s'abattent dans les grandes haies, dans
les taillis , dans les futaies , et préfèrent les bois où il y a beaucoup de terreau et de feuilles tombées ; elles s'y tiennent retirées et tapies tout le jour, et tellement cachées, qu'il faut des chiens pour les fa^ire lever, et souvent elles partent sous les pieds du chasseur. Elles quittent ces endroits fourrés et le fond du bois à l'entrée de la nuit, pour se répandre dans les clairières, en suivant les sentiers; elles cherchent les terres molles, les pâquis humides à la rive du bois, et les petites mares, où elles vont pour se laver le bec et les pieds, qu'elles se sont remplis de terre en cherchant leur nourriture. Toutes ont les mêmes allures , et Ton peut dire en général que les bécasses sont des oiseaux sans caractère et dont les habitudes individuelles dépendent toutes de celles de l'espèce entière.
La bécasse bat des ailes avec bruit en partant : elle file assez droit dans une futaie; mais dans les taillis elle est obligée de faire souvent le crochet. Elle plonge en volant derrière les buissons , pour se dérobera Toeil du chasseur. Son vol, quoique rapide,
n'est ni élevé ni longtemps soutenu; elle s'abat avec tant de promptitude qu'elle semble tomber comme une masse abandonnée à toute sa pesanteur. Peu d'instants après sa chute, elle court avec vitesse; mais bientôt elle s'arrête; élève sa tête, regarde de tous côtés pour se rassurer avant d'enfoncer son bec dans la terre. Pline compare avec raison la bécasse à la perdrix pour la célérité de sa course, car elle se dérobe de même; et lorsqu'on croit la trouver où elle s'est abattue, elle a déjà pietté et fui à une grande distance.
Il parait que cet oiseau, avec de grands yeux, ne voit bien qu'au crépuscule, et qu'il est offensé d'une lumière plus forte ; c'est ce que semblent prouver ses allures et ses mouvements, qui ne sont jamais si vifs qu'à la nuit tombante et à l'aube du jour ; et ce désir de changer de lieu avant le lever ou après le coucher du soleil est si pressant et si profond, qu'on a vu des bécasses renfermées dans une chambre prendre régulièrement un essor de vol tous les matins et tous les soirs, tandis que pendant le jour ou la nuit elles ne faisaient que pietter sans s'élancer ni s'élev.er : apparemment les bécasses dans les bois restent tranquilles quand la nuit est obscure; mais lorsqu'il y a clair de lune elles se promènent en cherchant leur nourriture : aussi les chasseurs nomment la pleine lune de novembre la lune des bécasses, parce que c'est alors qu'on en prend un grand nombre.