COMPARAISON DE L'HOMME ET DE L'ANIMAL
En comparant l'homme avec l'animal, on trouvera dans l'un et dans l'autre un corps, une matière organisée , des sens, de la chair et du sang, du mouvement, et une infinité de choses semblables; mais toutes ces ressemblances sont extérieures, et ne suffisent pas pour nous faire prononcer que la nature de l'homme est semblable à celle de' l'animal ; pour juger de la nature de l'un et de l'autre il faudrait
connaître les qualités intérieures de l'animal aussi bien que nous connaissons les nôtres ; et comme il n'est pas possible que nous ayons jamais connaissance de ce qui se passe à l'intérieur de l'animal , comme nous ne saurons jamais de quel ordre, de quelle espèce peuvent être ses sensations relativement à celles de l'homme, nous ne pouvons juger que par les eflFets , nous ne pouvons que comparer les résultats des opérations naturelles de l'un et de l'autre. •
Voyons donc ces résultats , en coinmençant par avouer toutes les ressemblances particulières, et en n'examinant que les diflFérences, même les plus générales. On conviendra que le plus stupide des hommes suflSt pour conduire le plus spirituel des animaux ; il le commande et le fait servir à ses usages , et c'est moins par force et par adresse que par supériorité de nature, et parce qu'il a un projet raisonné, un ordre d'action et une suite de moyens par lesquels il contraint l'animal à lui obéir; car nous ne voyons pas que les animaux qui sont plus forts et plus adroits commandent aux autres, et les' fassent servir à leur usage; les plus forts mangent les plus faibles ; mais cette action ne suppose qu'un besoin , un appétit , qualités fort diflFérentes de celle qui peut produire une suite d'actions dirigées yers le même but. Si les animaux étaient doués de cette faculté, n'en verrions-nous pas quelques-uns prendre
Tempire sur les autres, et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés? Or il n'y a parmi tous les animaux aucune marque de cette subordination , aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse ou sente la supériorité de sa nature sur celle des autres; par conséquent on doit penser qu'ils sont , en eflFet , tous de même nature, et en même temps on doit conclure que celle de l'homme est non - seulement fort au-dessus de celle de l'animal , mais qu'elle est aussi tout à fait différente.
L'homme rend par un signe extérieur ce qui se passe au dedans de lui; il communique sa pensée par la parole , ce signe est commun à toute l'espèce humaine; l'homme sauvage parle comme l'homme policé^ et tous deux parlent naturellement, et parlent pour se faire entendre : aucun des animaux n'a ce signe de la pensée; ce n'est pas, comme on le croit communément, faute d'organes ; la langue du singe a paru aux anatomistes aussi parfaite que celle de l'homme, le singe parlerait donc s'il pensait; si l'ordre de ses pensées avait quelque chose de commun avec les nôtres, il parlerait notre langue; et en supposant qu'il n'eût que des pensées de singe , il parlerait aux autres singes. Mais on ne les a jamais vus s'entretenir ou discourir ensemble; ils n'ont donc pas même un ordre, une suite de pensées à leur
façon, bien loin d'en avoir de semblables aux nôtres; il ne se passe à leur inténeur rien de suivi, rien d'ordonné , puisqu'ils n'expriment rien par des signes combinés et arrangés ; ils n'ont donc pas la pensée , même au plus petit degré.
Il est si vrai que ce n'est pas faute d'organes que les animaux ne parlent pas, qu'on en connaît de plusieurs espèces auxquels on apprend à prononcer des mots , et même à répéter des phrases assez longues ; et peut-être y en aurait-il un grand nombre d'autres auxquels on pourrait , si l'on voulait s'en donner la peine , faire articuler quelques sons ; mais jamais on n'est parvenu à leur faire naître l'idée que ces mots expriment; ils semblent ne les répéter, et même ne les articuler, que comme un écho ou une machine artificielle les répéterait ou les articulerait j ce ne sont pas les puissances mécaniques ou les organes matériels, mais c'est la puissance intellectuelle, c'est la pensée qui leur manque.
C'est donc parce qu'une langue suppose une suite de pensées , que les animaux n'en ont aucune ; car, quand même on voudrait leur accorder quelque chose de semblable à nos premières appréhensions et à nos sensations les plus grossières et les plus machinales , il paraît certain qu'ils sont incapables de former cette association d'idées qui seule peut produire la réflexion , dans laquelle cependant consiste l'essence de la pensée; c'est parce qu'ils ne peuvent
joindre ensemble aucune idée, qu'ils ne pensent ni ne parlent ; c'est par la même raison qu'ils n'inventent et ne perfectionnent rien. S'ils étaient doués de la puissance de réfléchir, même au plus petit degré, ils seraient capables de quelque espèce de progrès, ils acquerraient plus d'industrie; les castors d'aujourd'hui bâtiraient avec plus d'art et de solidité que ne bâtissaient les premiers castors; l'abeille perfectionnerait encore tous les jours la cellule qu'elle habite ; car si on suppose que cette cellule est aussi parfaite qu'elle peut l'être, on donne à cet insecte plus d'esprit que nous n'en avons, on lui accorde une intelligence supérieure à la nôtre, par laquelle il apercevrait tout d'un coup le dernier point de perfection auquel il doit porter son ouvrage, tandis que nous-mêmes ne voyons jamais clairement ce point, et qu'il nous faut beaucoup de réflexion, de temps et d'habitude , pour perfectionner le moindre de nos arts.
D'où peut venir cette uniformité dans tous les ouvrages des animaux? Pourquoi chaque espèce ne fait -elle jamais que la même chose, de la même façon? Et pourquoi chaque individu ne la fait-il pas mieux ni plus mal qu'un autre individu? Y a-t-il de plus forte preuve que leurs opérations ne sont que des résultais mécaniques et purement matériels? Car, s'ils avaient la moindre étincelle de la lumière qui nous éclaire, on trouverait au moins de la variété ,
si Ton ne voyait pas de la perfection dans leurs ouvrages ; chaque individu de la même espèce ferait quelque chose d'un peu différent de ce qu'aurait fait un autre individu ; mais non; tous travaillent sur le même modèle , Tordre de leurs actions est tracé dans Fespèce entière, il n'appartient point à l'individu; et si Ton voulait attribuer une âme aux animaux , on serait obligé à n'en faire qu'une pour chaque espèce , à laquelle chaque individu participerait également : cette âme serait donc nécessairement divisible : par conséquent elle serait matérielle et fort différente de la nôtre.
Car pourquoi mettons -nous, au contraire, tant de diversité et de variété dans nos productions et dans nos ouvrages? Pourquoi l'imitation servile nous coûte-t-elle plus qu'un nouveau dessein? C'est parce que notre âme est à nous /qu'elle est indépendante de celle d'un autre , que nous n'avons rien de commun avec notre espèce que la matière de notre corps, et que ce n'est, en effet, que par les dernières de nos facultés que nous ressemblons aux animaux.
Si lès sensations intérieures appartenaient à la matière et dépendaient des organes corporels, ne verrions-nous pas parmi les animaux de même espèce, comme parmi les hommes, des différences marquées dans leurs ouvrages? Ceux qui seraient le mieux organisés ne feraient- ils pas leurs nids, leurs cellules ou leurs coques, d'une manière plus solide.
plus élégante, plus commode? Et si quelqu*un avait plus de génie qu'un autre, pourrait-il ne le pas manifester de cette façon ? Or tout cela n'arrive pas et n'est jamais arrivé ; le plus ou moins de perfection des organes corporels n'influe donc pas sur la nature des sensations intérieures. N'en doit- on pas conclure que les animaux n'ont point de sensations de cette espèce, qu'elles ne peuvent appartenir à la matière, ni dépendre, pour leur nature, des organes corporels ? Ne faut-il pas par conséquent qu'il y ait en nou& une substance difl'érente de la matière, qui soit le sujet et la cause qui produit et reçoit ces sensations?
Mais ces preuves de l'immortalité de notre âme peuvent s'étendre encore plus loin. Nous avons dit que la nature marche toujours et agit en tout par degrés imperceptibles et par nuances ; cette vérité , qui d'ailleurs ne souflre aucune exception , se dément ici tout à fait ; il y a une distance infinie entre les facultés de l'homme et celles du plus parfait animal : preuve évidente que l'homme est d'une diflërente nature , que seul il fait une classe à part , de laquelle il faut descendre en parcourant un espace infini avant que d'arriver à celle des animaux ; car, si l'homme était de l'ordre des animaux, il y aurait dans la nature un certain nombre d'êtres moins parfaits que l'homme, et plus parfaits que l'animal, par lesquels on descendrait insensiblement et par
nuances de rhomme au singe; mais cela n'est pas : on passe tout d'un coup de l'être pensant à l'être matériel , de la puissance intellectuelle à la force mécanique, de l'ordre et du dessein au mouvement aveugle , de la réflexion à l'appétit.
En voilà plus qu'il n'en faut pour nous démontrer l'excellence de notre nature , et la distance immense que la bonté du Créateur a mise entre l'homme et la bête. L'homme est un être raisonnable , l'animal ei^t un être sans raison , et comme il n'y a point de milieu entre le positif et le négatif, comme il n'y a point d'êtres intermédiaires entre l'être raisonnable et l'être sans raison , il est évident que l'homme est d'une nature entièrement diflFérente de celle de l'animal , qu'il ne lui ressemble que par l'extérieur, et que le juger par cette ressemblance matérielle, c'est se laisser tromper par l'apparence , et fermer volontairement les yeux à la fumière, qui doit nous la faire distinguer de la réalité.