‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 29 sur 126 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

L'âne n'est point un cheval dégénéré , il n'est ni étranger, ni intrus, ni bâtard; il a, comme tous les autres animaux , sa famille, son espèce et son rang; son sang est pur, et quoique sa noblesse soit moins illustre, elle est tout aussi bonne, tout aussi ancienne que celle du cheval. Pourquoi donc tant de mépris pour cet animal si bon, si patient, si sobre, si utile? Les hommes mépriseraient-ils, jusque dans les animaux , ceux qui les servent trop4)ien et à trop peu de frais? On donne au cheval de l'éducation ; on le soigne, on l'instruit, on l'exerce; tandis que l'âne , abandonné à la grossièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfants, bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par son éducation, et s'il n'avait pas un grand fonds de bonnes qualités , il les perdrait , en effet, par la manière dont on le traite : il est le jonet, le plastron, le bardot des rustres qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, le surchargent, l'excèdent sans précaution, sans ménagement. On ne fait pas attention que l'âne serait par lui-même , et pour nous, le premier, le plus beau^ le mieux fait,

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le plus distingué des animaux^ si dans le monde il n'y avait point de cheval ; il est le second , au lieu d'être le premier, et pour cela seul il semble n'être plus rien : c'est la comparaison qui le dégrade; on le regarde , on le juge , non pas en lui-même , mais relativement au cheval ; on oublie qu'il est âne , qu'il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce, et on ne pense qu'à la figure et aux qualités du cheval , qui lui manquent et qu'il ne doit pas avoir.

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Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille, que le cheval est fier, ardent, impétueux; il souffre avec constance, et peut-être avec courage, les châtiments et les coups; il est sobre, et sur la quantité et sur la qualité de la nourriture ; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent ; il est fort délicat sur l'eau , il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus; il boit aussi sobrement qu'il

mange, et n'enfonce .point du tout son nez dans Teau, par la peur que lui fait, dit*on, l'ombre de ses oreilles. Comme Ton ne prend pas la peine de Tétriller, il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons, sur la fougère; sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter, il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut , et semble par là reprocher à son maître le peu de soîb qu'on prend de lui , car il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau ; il craint même de se mouiller les pieds, et se détourne pour éviter la boue ; aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le ch al : il est susceptible d'éducation, et Ton en a vu d'assez bien dressés pour faire curiosité de spectacle.

Dans la première jeunesse il est gai , et même assez joli; il a de la légèreté et de la gentillesse; mais il la perd bientôt , soit par l'âge , soit par les mauvais traitements; et il devient lent, indocile et têtu... Il s'attache cependant à son maître, quoiqu'il en soit ordinairement maltraité ; il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes; il reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés; il a les yeux bons, l'odorat admirable , l'oreille excellente , ce qui a encore contribué à le faire mettre au nombre des animaux timides, qui ont tous, à ce qu'on prétend , l'ouïe très-fine et les oreilles longues. Lorsqu'on le surcharge, il le marque en inclinant la tête et

baissant les oreilles; lorsqu'on le tourmente trop, il ouvre la bouche et retire les lèvres d'une manière très-désagréable ; ce qui lui donne Tair moqueur et dérisoire ; si on lui couvre les yeux , il reste immo-p bile; et lorsqu'il est coucbé^ sur le côté, si on lui place la tête de manière que l'œil soit appuyé sur la terre, et qu'on couvre l'autre œil avec une pierre ou un morceau de- bois , il restera dans cette situation sans faire aucun mouvement et sans se secouer pour se relever. Il marche, il trotte, et il galope comme le cheval ; mais tous ses mouvements sont petits et beaucoup |EJhs lents; quoiqu'il puisse d'abord courir avec assez de vitesse, il ne peut fournir qu'une petite carrière pendant un peti t espace de temps; et quelque allure qu'il prenne , si on le presse, il est bientôt rendu.

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