‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 36 sur 126 · ANIMAUX SAUVAGES · texte numérisé non relu

ANIMAUX SAUVAGES

Dans les animaux domestiques et dans l*homme , nous n'sivons vu la nature que contrainte , rarement perfectionnée , souvent altérée , défigurée , et toujours environnée d'entraves ou chargée d'ornements étrangers : maintenant elle va paraître nue, parée de sa seule simplicité, mais plus piquante par sa beauté naïve, sa démarche légère, son air libre, et par les autres attributs de la noblesse et de l'indépendance. Nous la verrons, parcourant en souveraine la surface de la terre , partager son domaine entre les animaux, assigner à chacun son élément, son climat , sa subsistance ; nous la verrons dans les forêts, dans les eaux, dans les plaines, dictant ses lois simples, mais immuables, imprimant sur chaque espèce ses caractères inaltérables, et dispensant avec équité ses dons : compenser le bien et le mal , donner aux uns la force et le courage, accompagné du besoin et de la voracité ; aux autres, la douceur, la tempérance, la légèreté du corps, avec la crainte, rinquiétude et la timidité; à tous, la liberté avec

in OEUVRES CHOISIES

des mœurs constantes ^ à tous , des désirs toujours aisés à satisfaire. Ces animaux , que nous appelons sauvages parce qu'ils ne nous sont pas soumis, ontrils besoin de plus pour être heureux ? Ils ont encore l'égalité, ils ne sont ni les esclaves ni les tyrans de leurs semblables; l'individu n'a pas à craindre, comme l'homme, tout le reste de son espèce; ils ont entre eux la paix, et la guerre ne leur vient que des étrangers ou de nous. Ils ont donc raison de fuir l'espèce humaine , de se dérober à notre aspect, de s'établir dans les solitudes éloignées de nos habitations , de se servir de toutes les ressources de leur instinct pour se mettre en sûreté , et d'employer, pour se soustraire à la puissance de l'homme, tous les moyens de liberté que la nature leur a fournis en même temps qu'elle leur a donné le désir de l'indépendance.

Les uns, et ce sont les plus doux, les plus innocents , les plus tranquilles , se contentent de s'éloigner , et passent leur vie dans nos campagnes; ceux qui sont plus défiants , plus farouches , s'enfoncent dans les bois; d'autres, comme s'ils savaient qu'il n'y a nulle sûreté sur la surface de la terre, se creusent des. demeures souterraines, se réfugient dans des cavernes , ou gagnent le sommet de& montagnes les plus inaccessibles; enfin, les plus féroces, ou plutôt les plus fiers , n*habitent que les déserts, et régnent en souverains dans ces climats brûlants ,

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OÙ rhomme , aussi sauvage qu'eux , ne peut leur disputer l'empire.

Cependant les animaux sauvages et libres sont peut-être, sans même en excepter l'homme, de tous les êtres vivants les moins sujets aux altérations, aux changements, aux variations de tout genre : comme ils sont absolument les maîtres de choisir leur nourriture et leur climat, et qu'ils ne se contraignent pas plus qu'on ne les contraint, leur nature varie moins que celle des animaux domestiques, que l'on asservit» que Ton transporte, que l'on maltraite, et qu'on nourrit sans consulter leur. goût. F.es animaux sauvages vivent constamment de la même façon; on ne les voit pas errer de climats en climats ; le bois où ils sont nés est une patrie à laquelle ils sont fidèlement attachés, ils s'en éloignent rarement, et ne la quittent jamais que lorsqu'ils sentent qu'ils ne peuvent y vivre en sûreté. Et ce sont moins leurs ennemis qu'ils fuient que la présence de l'homme ; la nature leur a donné des moyens et des ressources contre les autres animaux; ils sont de pair avec eux, ils connaissent leur force et leur ac^resse, et jugent leurs desseins, leurs démarches; et s'ils ne peuvent les éviter, au moins ils se défendent corps à corps : ce sont, en un mot, des espèces de leur genre. Mais que peuvent- ils contre des êtres qui savent les trouver sans les voir, et les abattre sans

les approcher?

C'est donc l'homme qui Jes inquiète, qui les écarte , qui les disperse , et qui les rend mille fois plus sauvages qu'ils ne le seraient en effet ; car la plupart ne demandent que la tranquillité, la paix, et l'usage, aussi modéré qu'innocent , de l'air et de la terre ; ils sont même portés par la nature à demeurer ensemble, à se réunir en famille, à former des espèces de sociétés. On voit encore des vestiges de ces sociétés dans les pays dont l'homme ne s'est pas totalement emparé ; on y voit mênje des ouvrages faits en commun, des espèces de projets qui , sans être raisonnes, paraissent être fondés sur des convenances raisonnables, dont l'exécution suf)pose au moins l'accord , l'union et le concours de ceux qui s'en occupent; et ce n'est point par force ou par nécessité physique, comme les fourmis, les abeilles, etc., que les castors travaillent et bâtissent; car ils ne sont contraints ni par l'espace, ni parle temps, ni par le nombre : c'est par choix qu'ils se réunissent; ceux qui se conviennent demeurent ensemble , ceux qui ne se conviennent pas s'éloignent j et l!on en voit quelques-uns qui , toujours rebutés par les autres, sont obligés de vivre solitaires. Ce n'est aussi que dans les pays reculés , éloignés et où ils craignent peu la rencontre des hommes, qu'ils cherchent à s'établir et à rendre leur demeure plus fixe et plus commode , en y construisant des habitations, des espèces de bourgades, qui représentent

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assez bien les faibles travaux et les premiers efforts d'une république naissante. Dans les pays, au contraire, où les hommes se sont répandus, la terreur semble habiter avec eux , il n'y a plus dé société parmi les animaux , toute industrie cesse , tout art est étouffé; ils ne songent plus à bâtir, ils négligent toute commodité ; toujours pressés par la crainte et la nécessité, ils ne cherchent qu'à vivre, ils ne sont occupés qu'à fuir et se cacher; et si, comme on doit le supposer, Tespèce humaine continue dans la suite des temps à peupler également toute la surface de la terre , on pourra , dans quelques siècles , regarder comme une fable l'histoire de nos castors.

On peut donc dire que les animaux, loin d'aller en augmentant, vont, au contraire, en diminuant de facultés et de talents ; le temps même travaille contre eux : plus l'espèce humaine se multiplie, se perfectionne, plus ils sentent le poids d'un empire . aussi terrible qu'absolu, qui, leur laissant à peine leur existence individuelle , leur ôte tout moyen de liberté, toute idée de société, et détruit jusqu'au germe de leur intelligence. Ce qu'ils sont devenus, ce qu'ils deviendront encore, n'indique peut-être pas assez ce qu'ils ont été , ni ce qu'ils pourraient être. Qui sait, si Tespèce humaine était anéantie, auquel d'entre eux appartiendrait le. sceptre de la terre?

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