LE CHAT
Le chat est un domestique infidèle, qi^'on ne garde que par nécessité, pour l'opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode, et qu'on ne peut chasser; car nous ne comptons pas les gens qui, ayant du goût pour toutes les bêtes, n'élèvent les chats que pour s'en amuser; l'un est Tusage, l'autre l'abus : et quoique ces animaux, surtout qiiand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont
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en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l'âge augmente encore, et que l'éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu'ils sont
bien élevés, souples el flatteurs comme les fripons; ils ont la même adresse, la même .subtilité, le même goût pour faire le mal , le même penchant à la petite rapine : comme eux ils savent couvrir leur marche , dissimuler leur dessein, épier les occasions, attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment , fuir et demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société , mais jamais des mœurs ; ils n'ont que l'apparence de l'attachement ; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté , ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qii'elles leur font. Bien différent de cet animal fidèle dont les sentiments se rapportent à la personne de son 'maître , le chat paraît ne sentir que pour soi , n'aimer que sous condition, ne se prêter an commerce que pour en abuser; et, par cette convenance de naturel , il est moins incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est sincère.
La forme du corps et le tempérament sont d'accord avec le naturel : le chat est joli , léger, adroit, propre et voluptueux; il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s'y reposer et s'ébattre. Gomme les mâles sont sujets à dévorer leur
progéniture y les femelles se cachent pour mettre bas ; et lorsqu'elles craignent qu'on ne découvre ou qu'on n'enlève leurs petits , elles les transportent dans des trous et dans d'autres lieux ignorés ou inaccessibles, et, après les avoir allaités pendant quelques semaines , elles leur apportent des souris, de petits oiseaux ^ et les accoutument de bonne heure à manger de la chair : mais , par une bizarrerie difficile à comprendre, ces mêmes mères, si soigneuses et si tendres, deviennent quelquefois cruelles, dénaturées, et dévorent aussi leurs petits, qui leur étaient si chers.
Les jeunes chats sont gais, vifs, jolis, et seraient aussi très-propres à amuser les enfants, si les coups de patte n'étaient pas à craindre ; mais leur badinage , quoique toujours agréable et léger, n'est jamais innocent, et bientôt il se tourne en malice habituelle ; et , comme ils ne peuvent exercer ces talents avec quelque avantage que sur les plus petits animaux , ils se mettent à l'affût près d'une cage , ils épient les oiseaux, les souris, les rats, et deviennent d'eux-mêmes, et sans y être dressés, plus habiles à la chasse que les chiens les mieux instruits. Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d'une éducation suivie. On raconte néanmoins que des moines grecs de l'île de Chypre avaient dressé des chats à chasser, prendre et tuer les serpents dont cette île était infestée; mais c'était
no OEUVRES CHOISIES DE BUFFON.
plutôt par le goût général qu'ils ont pour la destruction , que par obéissance , qu'ils chassaient; car ils se plaisaient à épier^ attaquer et détruire assez indifféremment tous les animaux faibles , comme les oiseaux y les jeunes lapins^ les levrauts , les rats, les souris, les mulots, les chauves -souris, les taupes, les crapauds , les grenouilles , les lézards et les serpents. Ils n'ont aucune docilité; ils manquent aussi de la finesse de l'odorat, -qui , dans le chien , sont deux qualités éminentes; aussi ne poursuivent-ils pas les animaux qu'ils ne voient plus ; ils ne les chassent pas, mais ils les attendent^ les attaquent par surprise, et, après s'en être joués longtemps , ils les tuent sans aucune nécessité, lors même quMls sont le mieux nourris et qu'ils n'ont aucun besoin de cette proie pour satisfaire leur appétit.
On ne peut pas dire que les chats, quoique habir tants de nos maisons , soient des animaux entièrement domestiques ; ceux qui sont le mieux apprivoisés n'en soQt pas plus asservis : on peut même dire qu'ils sont &tièrement libres; ils ne font que ce qu'ils veulent, et rien au monde jae serait capable de les retenir un instant de plus dans un lieu dont ils voudraient s'éloigner. D'ailleurs , la plupart sont à demi sauvages, ne connaissent pas leurs maîtres,, ne fréquentent que les greniers et les toits, et quelquefois la cuisine et l'ofiice, lorsque la faim les presse.