‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 57 sur 126 · LE CASTOR · texte numérisé non relu

LE CASTOR

Aolast rbomme s'est élevé an- dessus de l'état de nztnre, aataot les animaux se sont abaissés audessous : sûoniis et réduits en saritode , oo traités eoiDine rebelles et dispersés par la force, lears sociétés se sont éraooiiies, leur iodustrie est devenue stérile, leurs faibles arts ont disparu , chaque espèce a perdu ses qualités générales , et tous /l'ont conservé que leurs propriétés individuelles, perC^tionnées dans les uns par l'exemple , Timitation, Téducation, et dans les autres par la crainte et par la nécessité où ils sont de veiller continuellement à Içur sûreté* Quelles vues y quels desseins, quels projets peuvent avoir des esclaves sans âme, ou des relégués sans puissance? ramper ou fuir, et toujours exister d*une manière solitaire; ne rien édifier, ne rien produire , ne rien transmettre , et toujours languir dans la calamité; déchoir, se perpétuer sans se multiplier, perdre, en un mot, par la durée autant et plus qu'ils n'avaient acquis par le temps.

Aussi ne reste-t-il quelques vestiges de leur merveilleuse industrie que dans ces contrées éloignées et

désertes i ignorées de Thomine pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvait manifester

désertes , ignorées de Thomine pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvait manifester en liberté ses talents naturels i et les perfectionner dans le repos en se réunissant en société durable. Les castors sont peut-être le seul exemple qui sub* siste comme un ancien monument de^cette espèce d'intelligence des brutes y qui , quoique infiniment inférieure par son principe à celle de l'homme , sup* pose cependant des projets communs et des vues re* latives : projets qui, ayant pour base la société, et pour objet une digue à construire , une bourgade à élever, une espèce de république à fonder, supposent aussi une manière quelconque de sentendre et d*agir de concert.

Les castors, dira-t-on, sont parmi lesquadru^ pèdes ce que les abeilles sont parmi les insectes. Quelle différence! Il y a dans la nature telle qu'elle nous est parvenue trois espèces de sociétés, qu'on doit considérer avant de les comparer : la société libre de Phomme, de laquelle , après Dieu , il tient toute sa puissance; la société gênée des animaux, toujours fugitive devant celle de l'homme; et enfin la société forcée de quelques petites bêtes, qui^ naissant toutes en même temps dans le même lieu , sont contraintes d'y demeurer ensemble. Un individu pris solitairement et au sortir des mains de la nature n'^st qu'un être stérile , dont l'industrie se borne au simple usage des sens; l'homme lui-même, dans

l'état de pure nature ^ dénué de lumières et de tous les secours de la société , ne produit rien, n'édifie rien. Toute société . au contraire ^ devient nécessairement féconde, quelque fortuite, quelque aveugle qu'elle puisse être , pourvu qu'elle soit composée d'êtres de même nature : par la seule nécessité de se chercher ou de s'éviter, il s'y formera des mouvements coinmunSy dont le résultat sera souvent un ouvrage qui aura Tair d'avoir été conçu , conduit et exécuté avec intelligence. Ainsi l'ouvrage des abeilles, qui , dans un lieu donné, tel qu'une ruche ou le creux dun vieux arbre, bâtissent chacune leur cellule; l'ouvrage des mouches de Cayenne, qui non - seulement font aussi leurs cellules, mais construisent même la ruche qui doit les contenir, sont des travaux purement mécaniques qui ne supposent aucune intelligence , aucun projet concerté , aucune vue générale; des travaux qui, n'étant que le produit d'une nécessité physique , un résultat de mouvements communs, s'exercent toujours de la même façon, dans tous les temps et dans tous les lieux , par une multitude qui ne s'est point assemblée par choix , mais qui se trouve réunie par force de nature. Ce n'est donc pas la société, c'est le nombre seul qui opère ici ; c'est une puissance aveugle qu'on ne peut comparer à la lumière qui dirige toute société : je ne parle point de cette lumière pure> de ce rayon divin qui n'a été départi qu'à l'homme

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seul ; led castors en sont assurément privés comme tous les autres animaux ; mais leur société n'étant point une réunion forcée, se faisant, au contraire, par une espèce de choix , et supposant au moins un concours général et des vues communes dans ceux qui la composent, suppose au moins aussi une lueur d'intelligence qui , quoique très-différente de celle de rhomme par le principe, produit cependant des effets assez semblables pour qu'on puisse les comparer, non pas dans la société plénière et puissante, telle qu'elle existe parmi les peuples anciennement policés, mais dans la société naissante chez des hommes sauvages, laquelle seule peut, avec équité, être comparée à celle des animaux.

Voyons donc le produit de l'une et de l'autre de ces sociétés; voyons jusqu'oii s'étend fart du castor, et oii se borne celui du sauvage. Rompre une branche pour s'en faire un bâton, se bâtir une hutte, la couvrir de feuillage pour se mettre à l'abri, amasser de la mousse ou du foin pour se faire un lit, sont des actes communs à l'animal et au sauvage; les ours font des huttes , les singes ont des bâtons, plusieurs autres animaux se pratiquent un domicile propre, commode, impénétrable à l'eau. Frotter une pierre pour la rendre tranchante , et s'en faire une hache , s'en servir pour couper, pour écorcer du bois, pour aiguiser des flèches , pour creuser un vase ; écorcher un animal pour se revêtir de sa peau , en prendre les

nerfs pour en faire unecorded'arc^ attacher ces oi&ines nerfs à une épine dure , et se servir de tous deux comme de fil et d'aiguille ^ sont des actes purement individuels que l'homme en solitude peut tous exé^ cuter sans être aidé des autres, des actes qui dé^ pendent de sa seule conformation, puisqu'ils neeup-» posent que Tusagedela main; mais coiffer et trans*porter un gros arbre, élever w carbet, construire une pirogue, sont , au contraire , des opérations qui supposent nécessairement un travail commun et des vues concertées. Ces ouvrages sont aussi les seuls résultais de la société naissante chez des nations sauvages, comme les ouvrages des castors sont les fruits delà société perfectionnée paripi ces animaux : car il faut observer qu'ils ne songent point à bâtir, à moins qu'ils n'habitent un pays libre, et qu'ils n*y soient parfaitement tranquilles. 11 y a des castors en Languedoc, dans les iles du Rhône; il y en a ep plus grand nombre dans les provinces du nord de l'Europe; mais comme toutes ces contrées sont habitées , ou du moins fort fréquentées par les hommes, les castors y sont, comme tous les autres animaux, dispersés, solitaires, fugitifs, ou cachés dans un terrier ; on ne les a jamais vus se réunir, se rassembler, ni rien entreprendre, ni rien construire; au lieu que dans ces terres désertes où Thomme en société n'a pénétré que bien tard, et où Ton ne voyait auparavant que quelques vestiges de l'homme sau-

vaga^ 0& à partout trouvé les castors réunis , formant des sociétés, et Ton n'a pu s'empècber d'admirer leurs ouvrages.

Le castor captif est un animal assez doux , assez tranquille , assez famiKer, un peu triste , même un peu^ plaintif, sans passions violentes , sans appétits véhémetits; ne se donnant que peu de mouvement, ne faisant d'eflbrt pour quoi que ce soit , cependant occupé sérieusement du désir de sa liberté, rongeant de temps en temps les portes de sa prison, mais sans fureur^ sans précipitation, et dans la seule vue d'y faire une ouverture pour en sortir; au reste, assez indiCFérent, ne s'attachant pas volontiers, ne cherchant pointa nuire, et assez peu à plaire. 11 parait inférieur au chien par les qualités relatives qui pour-^ raient l'approcher de l'homme ; il ne semble fait ni pour servir, ni pour commander, ni même pour commercer avec une autre espèce que la sienne : son sens, renfermé dans lui-même, ne se manifeste en entier qu'avec ses semblables; seul, il a peu d'industrie personnelle , encore moins de ruses , pas même assez de déBance pour éviter les pièges grossiers : loin d'attaquer les autres animaux, il ne sait pas même se bien défendre; il préfère la fuite au combat, quoiqu'il morde cruellement et avec acharnement lorsqu'il se trouve saisi par la main du chasseur. Si l'on considère donc cet animal dans l'état de nature , ou plutôt dans son état de solitude et de dispersion , il

ne paraîtra pas, pour les qualités intérieures, audessus des autres animaux; il n'a pas plus d'esprit que le chien, de sens que l'éléphant, de finesse que le renard, etc.; il est plutôt remarquable par des singularités de conformation extérieure que par la supériorité apparente de ses qualités intérieures.

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