‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 60 sur 126 · LE TIGRE · texte numérisé non relu

LE TIGRE

Dans la classe des animaux carnassiers, le lion est le premier, le tigre e&t le second : et comme le premier, même dans un mauvais genre , est toujours le plus grand et souvent le meilleur, le second est ordinairement le plus méchant de tous; A la fierté, au courage , à la force, le lion joint la noblesse , la démence, la magnanimité; tandis que le tigre est basseiâent féroce, cruel sans justice, c'est •*à- dire sans nécessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force : le premier, qui peut tout, est moins tyran que l'autre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière^ s'en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s'arroger. Aussi le tigre est -il plus à craindre que le lion : celui-ci oublie souvent qu'il est roi , c'est-à-dire le plus fort de tous les animaux; marchant d'un pas tranquille, il n'attaque jamais l'homme, k moins qu'il ne soit provoqué ; il ne précipite ses pas , il ne court, il ne chasse que quand la faim le presse. Le tigre, au contraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang , sa fureur n'a d'autres

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intervalles que ceux du temps qu'il faut pour dresser des embûches ; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu'il vient d'exercer, et non pas d'assouvir, en dévorant la première ; il désole le pays qu'il habite ; il ne craint ni l'aspect ni les armes de l'homme ; il égorge , il dévaste les troupeaux d'animaux domestiques, met à mort toutes les bêtes sauvages, attaqué les petits éléphants, les jeunes rhinocéros, et quelquefois même ose braver le lion.

La forme du corps est ordinairement d'accord avec le naturel. Le lion a Tair noble; la hauteur de ses jambes est proportionnée à la longueur de son corps; l'épaisse et grande crinière qui couvre ses épaules et ombrage sa face, son regard assuré, sa démarche grave, tout semble annoncer sa fière et majestueuse intrépidité. Le tigre, trop long de corps, trop bas sur

ses jambes, la tète nue, les yeux hagards, la langue couleur de sang, toujours hors de sa gueule, n'a que les caractères de la basse méchanceté et de l'insatiable cruauté , il n'a pour tout instinct qu'une rage constante , une fureur aveugle , qui ne connaît , qui

ne distingue rien , et qui lui fait souvent dévorer ses propres enfants , et déchirer leur mère lorsqu'elle veut les défendre. Que ne l'eût-il à l'excès , cette soif de son sang, ne pût -il l'éteindre qu'en détruisant dès leur naissance la race entière des monstres qu'il produit!

Heureusement pour le reste de la nature , l'espèce n'en est pas nombreuse, et parait confinée 9ux climats les plus chauds de Tlnde orientale. Elle se trouve au Malabar, à Siam» au Bengale , dans les mêmes contrées qu'habitent l'éléphant et le rhinocéros. ?. Le tigre y fréquente les bords des fleuves et des lacs; car, comme le sang ne fait que l'altérer, il a souvent besoin d'eau pour tempérer l'ardeur qui le consume, et d'ailleurs il attend près des eaux les animaux qui y arrivent , et qu-e la chaleur du climat contraint d'y venir plusieurs fois chaque jour : c'est là qu'il choisit sa proie> ou plutôt qu'il multiplie ses massacres; car souvent il abandonne les animaux qu'il vient de mettre à mort pour en égorger d'autres ; il semble qu'il cherche à goûter de leur sang; il le savoure, il s'en enivre, et lorsqu'il leur fend et déchire le corps, c^est pour y plonger la tête , et pour sucer à longs traits le sang dont il vient d'ouvrir la source» qui tarit presque toujours avant que sa soif s'éteigne.

Cependant, quand il a mis à mort quelques gros animaux , comme un cheval , un buffle , il ne les éventre pas sur la place, s'il craint d'y être inquiété ;

pour les dépecer à son aise ^ il les emporte dans les bois, ea les traînant avec tant de légèreté, que la vitesse de sa course paraît à peine ralentie par la masse énorme qu'il è^traine. Ceci seul suffirait pour faire juger de sa force; mais pour en donner une idée plus juste, arrêtons* nous un instant sur les dimensions et les proportions du corps de cet animal terrible. Quelques voyageurs Font comparé , pour la grandeur, à un cheval, d'autres à un buffle, d'autres ont seulement dit qu'il était beaucoup plus grand que le lion. Mais nous pouvons citer des témoignages plus récents et qui méritent une entière confiance. M. de la LandcrMagon nou« a fait assurer qu'il avait vu aux Indes orientales un tigre de quinze pieds, en y complnenant sans doute la longueur de la queue; si nous la supposons de quatre à cinq pieds, ce tigre avait au moins dix pieds de longueur. Il est vrai que celui dont <nous avons la dépouille au cabinet du roi n'a qu'environ sept pieds de longueur depuis l'extrémité du museau jusqu'à l'origine de la queue; mais il avait-été pris , am^né tout jeune , et ensuite toujours enfermé dans une loge étroite de la ménagerie, où le défaut de mouvement et le manque d'espace, l'ennui de la prison , la contrainte du corps, la nourriture peu convenable, ont abrégé sa vie et retardé le développement , ou même réduit l'accroissement du corps. Nous avons vu dans l'histoire du cerf que ces animaux, pris j€unes et renfermés dans des parcs

trop peu spacieux , non -seulement ne prennent pas leur croissance entière , mais même se déforment et deviennent rachiliques et bassets , avec des jambes torses. Nous savons d'ailleurs par les dissections que nous avons faites d'animaux de toute espèce élevés et nourris dans des ménageries, qu'ils ne parviennent jamais à leur grandeur entière, que leurs corps et leurs membres, qui ne peuvent s'exercer, restent au-dessous des dimensions de la nature. La seule différence du climat pourrait encore produire les mêmes effets que le manque d'exercice et la captivité.

Il n'est donc pas étonnant que ce tigre, dont le sqaelette et la peau nous sont venus de la ménagerie du roi, ne soit pas parvenu à sa juste grandeur; cependant la seule vue de cette peau bourrée donne encore Pidée d'un animal formidable, et Texamen du squelette ne permet pas d'en douter. L'on voit sur les os des jambes des rugosités qui marquent des attaches de muscles encore plus fortes que celles du lion ; ses os sont aussi solides, mais plus courts ; et comme nous Kavpns dit, la hauteur des jambes, dans le tigre, n'est pas proportionnée à la grande longueur du corps. Ainsi cette vitesse terrible dont parle Pline, et que le nom même du tigre paraît indiquer, ne doit pas s'entendre des mouvements ordinaires, de la démarche, ni même de la célérité des pas dans une course suivie; il est évident qu'ayant les jambes

courtes^ il ne peut marcher ni courir aussi vite que ceu:^ qui les ont proportionnellement plus longues : mais celte vitesse terrible s'applique très- bien aux bonds prodigieux qu'il doit faire sans efforts ; car eu lui supposant, proportion gardée, autant de force et de souplesse qu'au chat, qui lui ressemble beau- Qoup par la conformation, et qui, dans l'instant d'un clin d'œil» fait un saut de plusieurs pieds d'étendue, on sentira que le tigre, dont le corps est dix fois plus long, peut, dans un instant presque aussi coort, fairç un bond de plusieurs toises. Ce n'est donc point la célérité de sa course, mais la vitesse du saut que Pline a voulu désigner, et qui rend , en effet , cet animal terrible, parce qu'il n'est. pas possible d'en éviter l'effet.

Le tigre est peut-être le seul de tous les animaux dqnt on ne puisse fléchir le naturel :. ni la force, ni la contrainte, ni la violence ne peuvent le dompter. Il s'irrite des bons comme des mauvais traitements ; la douce habitude , qui peut tout, ne peut rien sur cette nature d^ fer ; le temps , loin de Tamollir en tempérant le$ humeurs féroces, ne fait qu'aigrir le Qel de sa rage; il déchire la main qui le nourrit comme celle qui le frappe; il rugit à la vue de tout être vivant; chaque objet lui parait une nouvelle proie, qu'il dévore d'avance de ses regards avides , qu'il menace par des frémissements affreux mêlés d'un grincement de dents , et vers lequel il s'élance

DÉ BUFFON. m

souvent malgré les chaînes et les grilles, qui brisent sa fureur sans pouvoir la calmer.

L'espèce du tigre a toujours été plus rare et beaucoup moins répandue que celle du lion ; cependant la tigresse produit, comme la lionne, quatre ou cinq petits; elle est furieuse en tout temps, mais sa rage devient extrême lorsqu'on les lui ravit : elle brave tous les périls, elle suit les ravisseurs, qui , se trouvant pressés, sont obligés de lui relâcher un de ses petits; elle s'arrête, le saisit, l'emporte pour le mettre à l'abri, revient quelques instants après, et les poursuit jusqu'aux portes des villes ou jusqu'à leurs vaisseaux; et lorsqu'elle a perdu tout espoir de recouvrer sa perte, des cris forcenés et lugubres, des hurlements affreux expriment sa douleur cruelle, et font encore frémir ceux qui les entendent au loin.

Le tigre fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit, rugit comme fait le lion; mais son rugissement est différent; quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains grands oiseaux. Tigrides tndomitœ rancant, rugiuntque leones ( auctor Philo-' melœ). Ce mot rancdnt n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui en donner un, et dire, les tigres rauquent, et les lions rugissent? car le son de la voix du tigre est, en effet, trèsraiique.

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