‹ Œuvres choisies de Campanella: précédées d'une noticeChapitre 4 sur 70 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

Le peuple est une bête cbaDgeante et grossière qui ignore ses forces et supporte les coups^etles fardeaux les plus lourds ; il se laisse guider par un faible enfant qu'il pourrait renverser d*une seule secousse.

Mais il le craint et le sert dans tous ses caprices; il ne sait pas combien on le redoute et que ses maîtres lui composent un philtre qui l'abrutit.

Chose inouïe! il se frappe et s^eochaîne de ses propres mains, il se bat et meurt pour un seul de tous les carlini * qu'il donne au roi.

Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui ; mais il rignore, el si quelqu'un Ten avertit, il le terrasse et le tue.

Vaincu, enchaîné sur celte galère espiignole qui le conduisait à Naples, que ne souffrit pas alors Gampanetla ! II avait perdu sa destinée , c'était plus pour lui que d'avoir perdu la vie.

« Gomme Moïse, comme Numa, comme Mahomet et » même comme le Christ, » dit un auteur contemporain, il avait espéré être le législateur d*un peuple. — Il avait échoué ! et, peut-être, horrible idée, il ne laisserait aux hommes que la mémoire d*un aventurier. Hélas! il ne prévoyait pas qu'un long martyre réhabiliterait sa gloire dans la postérité.

* Fetite monnaie NapolUmine. * ,. .

SUR CAMPANEUA. 21

Les premiers jours de Tannée 1600 , de cette même an^ née où Giordano Bruno (1) fut brûlé vif publiquement à Rome , Campanella était conduit à Naples et incarcéré au château de TŒuf, roche consacrée aux tyrannies secrètes ^ comme il le dit lui-même dans ses vers. La plupart des conjurés arrêtés étaient des prêtres et des moines ; ils dépendaient de la juridiction ecclésiastique et ils demandaient à

(1) Giordano Bruno était né à Nota. li entra tout jeune chez les Dominicains ; des doutes religieux et philosophiques lui firent quitter son ordre et fuir l'Italie. Après qu'il eut parcouru l'Europe, conféré avec Théodore de Bèze et Calvin, le désir de revoir Titaiie l'attira à Venise. 11 fut livré, en 1598, à l'inquisition, transféré à Rome, condamné comme hérétique, et hrûlé le 17 février 1600.

Bruno a laissé un grand nombre d'ouvrages philosophiques et littéraires écrits en latin et en italien ; quelques poésies fort remarquarbles se trouvent mêlées à ses œuvres en prose.

Void deux sonnets qui donneront une idée de cet esprit à la fois sérieux et railleur.

SONNET

Depuis que J'ai ouvert mes ailes au désir glorieux, plus je vois l'espace sous mes pieds, plus je me livre au vent rapide qui m'emporte et je méprise le monde eo[montant au ciel.

La triste Cn du 61s de Dédale, loin de me faire faibUr, méfait monter plus ré*

1t II0TIC£

être jugés par elle. Le nonce du pape intervint auprès du gouvernement espagnol, mais il ne pat rien obtenir et se vit forcé à devenir le complice des bourreaux du vice-roi. Le chef de TÉglise n*était plus indépendant, et d'ailleurs Campanella avait à Rome de puissants ennemis ; les Jésuites qu'il avait voulu proscrire cherchèrent à se venger, et Campanella nous apprend lui-même que le père général de cet ordre lui fit dire un jour , qu'il était persécuté moins pour avoir conspire contre l'Espagne, que poilr s^étfè înis en guerre avec là compagnie de Jéàu^.

Durant dix ans , il avait sapé les vieilles doctrines ! Du faiit dix ans , par ïâ hardiesse de son enseignement , il avait amassé sûr sa tête là haine de tous les corps religieux, et rptsque l*obàgë longtenips couvé éclata eufiii , il vit tout ce

solument encore. Je sais bien que Je me briserai contre la terre ; mais quelle

tie vaudra ma mort !

^ J'entends, dans les flirs, la voix de mon propre cœdr qui medjt: ôi^ nii'empor-

tés-tii, téliiérairé? Replie tes ailes, èa^ une trop grande audace eSt rarement

tfaiiputtiii.

Je lui tipohâa} Pourquoi cMiiîdre une telle fin! traversons courageusemeni Ml Ifoeg, U niorfrdU iattolMu; si le Ciel nous destiné une mbrt illusore.

SONNET

i ta LOUÂIVGB DE t'AIVEiàiÈ.

sainte et béate Anerie, sainte ignorance, sainte sottise, bénigne dévotion qui seule rend les âmes plus satisfaites que ne sauraient le faire toutes les rèdiereb^dtf rinteiligenoej

Aucune veille assidue, aucun labeur, aucune contemplation philosophique ne peut arriver jusqu'au ciel où tu fixes ta demeure.

Esprits investigateurs, à quoi vous sert d'étudier la nature et de connaître si les astres sont formés de feu, de terre ou d'eau.

Lit làf aie et Mate flUérié M^^'e (dut cela j têt, lèi fridifls JoMies et à gëtk$iis, tifè ffisiléfid sdH bonheur cftie de Dieu.

Rien ne l'afflige, rien ne la préoccupe, excepté le 80ud tfii lé^os ëtôrdël 1^ rtM «ill^Hb mei kébfMèf à^éi mié àhtl

SUR CAIMIPULA. Il

lY:

e^ CpÇ^ 4® !?H t^r?^? V^^a'S» ^'^char jiam sur cet ^9ip^av§ çp: c^^pé à l^iyrs p|eds , seql, H^purapt,^ ^Juyert de sgng çt ^i^^ i^ant 4^3 lambeaux de chair aux iQstçi|mc|Dts 4.a $HPP]^«Çj^ l PQVfrtagt il domine ses bpurrçaux par rasQendant 4ç sqa ^; rqïsigç ft a j^sforfiç ^ s'éççjer ; qu'ii e^4Qtié ^*î(?^g ^w^^fftf

frttaloçç: « J'^i é.té çi?J[çrp)é da^tg f4n<j^vaiî).ç pfisQïjs çt ^^- 1^ mis ^pf ji),j;i h ^tQrture la p|qs ?itrpcfi. ^a dernjère (çïi9 P.l|| » a duré quarante heures. Garrotté avec des cordes tj5s:^rif^f% qu| m ^|[;bv*c|^eot les ps, sqspendy, le$ q^^jy^s Ij^es ^^r-

• rièrç k dp^, 4ii-4essu§ ^'ij^piep 4e bp^;j ajj^, (ji^ iJ^'a J|^

• yoçél? ^ièw panie4ç i»a chair ettiré djjf Uy^e^df s^lj^ » au bout de quarante heures , me croyant mort, on xj^X fii|< > ^ mon supplice; les uns m'injgriaienti» et, poi^r açcrpître n mes douleurs , secpuaient la corde à laquelle j'étais sus-*

V pendu ; les autres louaient tout bas mon courage. Rien ne

V m*a ébranlé et Ton n*a pu m^arracher une seule parole. 1 Guéri eçfm, par miracle , après six mois de maladie ^ j^al i ^lé plongé dans une fosse. Quinze fois, j*ai été mis en juge**

• merit. La première fois, quand on m^ demandé: Ciwim^r'

» donc sait-'il ce qu'il rCa jamais appris? A-t-^il un dé-» •jnon à ses ordresl (on l'accusait de magie) j'ai répondu : » Pour apprendre ce que je sais j'ai usé plus d'huile que vous » n'avez bu de vin. Une autre fois, on m'a accusé d'être i'au- » teur du livre des Trois imposteurs , qui était imprimé » trente ans avant que je fusse sorti du ventre de ma mère. » On m'a accusé d'avoir les opinions de Démocrite , moi qui » ai fait des livres contre Démocrite. On m'a accusé de nour- » rir de mauvais sentiments contre l'Église^ comme doctrine » et comme corps, moi qui ai écrit un ouvrage sur la mo« > narchie chrétienne, où j'ai montré que nul philosophe n'a- 9 vait pu imaginer une république égale à celle qui a été éta« » blie à Rome par les Apôtres. On m'a accusé d'être héréti- » que, moi qui ai composé un dialogue contre les hérétiques » de notre temps. Enûn, on m'a accusé de rébellion et d'hé- 9 résie, pour avoir dit qu'il y a des signes dans le soleil, la « lune et les étoiles , contre Aristote qui fait le monde éler- » nel et incorruptible. C'est pour cela qu'ils m'ont jeté, 9 comme Jérémie, dans le lac inférieur, où il n'y a ni ah*, ni • lumière. »

Du fond même de sa prison, il avait retracé, dans des vers^ ses longues tortures. Le morceau suivant forme un tableau éloquent et sombre qui communique une douloureuse émotion.

« Voici douze ans que je souffre et que je répands I4 » douleur par tous les sens. Mes membres ont été marty- » risés sept fois , les ignorants m'ont maudit et bafoué, le » soleil a été refusé à mes yeux, mes muscles ont été dé« » chirés, mes os brisés, mes chairs mises en lambeaux; je » couche sur la dure, je suis enchaîné» mou sang a été ré-

» panda, j'ai été livré aux plus cruelles terreurs, ma nour*

» riture est insuffisantcet corrompue ; n'en est-ce pas assez,

» ô mon Dieu, pour me faire espérer que tu me défendras !

» Les puissants de ce monde se font un marche*pied des

> corps humains ; des oiseaux captifs de leurs âmes ; une » boisson de leur sang ; de leur chair , une pâture à » leurs cruautés^ de leurs douleurs et de leurs larmes, un » jeu pour leur rage impie ; de leurs os, des manches aux

• instruments de torture usés à nous faire souffrir ; et de » nos membres palpitants, des espions et de faux témoins qui » nous font nous accuser quand nous sommes innocents.

• Ils veulent que toute langue maudisse la vertu et exalte 9 leurs vices ; mais, du haut de ton tribunal, tu vois tout » cela mieux que moi , et si ta justice outragée et le spec-

» tade de mon supplice ne su£Ssent pas pour t'armer, que

» du moins, Seigneur, le mal universel t'émeuve, car ta

» providence doit veiller sur nous ! »

J. N. Erythraeus, auteur contemporain , raconte : « Que

» Gampanella soutint, sans interruption, pendant trente-

» cinq heures, une torture si cruelle, que toutes les veines

M et artères qui sont autour du siège ayant été rompues, le

> sang qui coulait des blessures ne put être arrêté, et que, » pourtant, il eut tant de fermeté durant cette torture, » que, pas une fois, il ne laissa échapper un mot indigne » d'un philosophe! »

On le voit, Gampanella fatigua et vainquit les tourments^ ainsi qu'il nous le dit lui-même. N'espérant plus arracher un seul aveu à cette âme stoïque , après avoir lacéré son corps, les bourreaux abandonnèrent le martyr à la solitude

d'uoe éternelle réclusion.

26 MTIGB

Une Sme Bioins fortement trempée aurait snoeombé à tant de donleurs ; mais Gampmiella ét»t à h fois philosophe et poète : il peupla 1^ vide cle sa prison des mondes de son inteUig^oe; il ne demanda pasi sa grâce à ses p^sécuteurs» il ne soHkka que des livres, dd papier et des plumes , ce qu'il hit fallait pour nouirir son esprit et pour le répandre au dehors. Ses premiers écrits furent des vers. Le eri long- Impa ccu^u de b chair et de Tlne déborda en pofsiei

Dans les fers et libre; seul sans être §eu^; gémissant et paisible, je eenfÔDds mes ennemis; je siiis fou aux yeax du vulgaire elsage pour la dii[hieiQtektig^cei

Opprimé sur la terre, je m'envçle ver$ le ciel, la chair abattup et l*toè sereine; et, quand le poids du malheur m'eBfbDce dans rabhne, les ailes de Tesprit m*élèvent au-dessus du monde.

Un combat dont lissue est douteuse fait éclater le courage; toute dorée est confie au. regard de réternité^ et rien n'est phiis léger que le plaî8|çle|^u$S9U4^

Je porlesu» mon iront Thnage de Tamour du vrai; sûr d'arriver l(eureui<« ^vtc le i&ai^, là où, sans parkr, je serai toujouri compris.

SONNET

Habitants du monde, tournez les yeux vers rintelligence suprême^ et vous verrez à quel abaissement vous a réduits la tyrannie brutale parée du beau manteau de la noblesse et de la valeur!

Puis admirez les embûches de Thypocrisie, qui fût d*abord un culte

SUR GAMPiJISLLA. 27

divin et une ninteté rérérëe, et enfin le prestige des s^j^istes eon-

iraire à cette raison que je place si haut.

Contre les tophktes est vbnu le pénétrant Socrate} eodlre léi tyrans 9 Caton le juste ;eontre les hypocrites, le CMst\ flambeau céleste.

Mais il ne saffit pas de démasquer rimpiei riniposte'ur et l^hommi Injuste ; il ne suffit pas d'avoir Taudace de courir à la mort, si tous nbiis ne rendons pas nos cœurs à la vraie éagesse.

A ces plaintes de ia poésie succédèrent des études plus grèves. Càmpanella consacra les longs jours de sa prison à d'immenses travaux; proscrit du monde « il dicta au monae aes bbdes dé morale et de politique. Ce sont d'abord des représentations au comte de Lemos, vice-roi de Naplès, sur es malheurs de là Galabre ; il dévoile les plaies saignante^ qii*il a touchées de ses propres mains, et il indique lès remèdes qui peuvent les fermer. C'est ensuite Y Athéisme vaincu^ livre où la foi s'appuie sur les sciences. Il y a de tout cians cet ouvrage : Tàutear combat Machiavel ( Alachiavèl, à l'exemple d'Arlstote^ prêtait des armes à toi^ les gouverne-* ments)^ puis il dmme à la médecine des idécis nonvdles HHoptéës par les praticiens lés pltis habiteë dé ^li ttiMj^s. & ibet odVrage siiccéde lé livre de là monarchie d'Espagne, puis la Cité du soleil^ utopie politique, imitée de la république de Platon, mais plus empreinte d'amour et de soUifsliode pour l'humanité. Dans la Cité da isoteil se rétèlelit k» idcë^hté) recherches dd lëgMatenr phUi" àMlfëi* 1 19 isoliitioti Ae ilà kernel problème t l'égaîitô deà hotiibitô éùé la terré f L^orgânisation du travail « des études et dii pilueir est réi^éei dans cette rêverie sociale dtt moine demi-

nicaiiit comme elle Ta été plus tard par Saint-SimoQ et par Fourier : ce qu'il y a de plus hardi et de plus généreux , dans les deux réformateurs modernes, a été emprunté à Gampanella. Quelle âme, attristée de l'inégalité des hommes sur la terre et delà misère de la foule, insultée par le bonheur du petit nombre, ne s'est prise d'enthousiasme pour ces théories sociales qui démontrent , comme possible, le bien-être de tous, ou du moins l'amélioration de la destinée de chacun 7 Mais, hélas ! les générations se succèdent en suivant le sillon tracé par les siècles; elles n'osent s'élancer dans des voies inconnues, et traitent de rêves ce qui n'a pas été (1).

Gampanella écrivit encore, durant sa longue captivité, une foule d'ouvrages que nous n'aurions pas la prétention d'apprécier. Du fond de son cachot, cet homme extraordinaire remplissait l'Europe de son nom; il confiait ses manuscrits à deux de ses amis (2) qui les faisaient imprimer en Alle-

(1) Le difficile est aussi de trouver un peuple préparé à recevoir une généreuse utopie. On pourrait appliquer à plus d*une nation Texempie de la femme du Médecin malgré lui, battue par son mari et contente d^être battue; plus d'un peuple est satisfait de ses chaînes el les rive lui-même. La promesse de quelque bien-être matériel et des faveurs dont dispose tout gouvernement, endorment le peuple et l'aveuglent sur ses véritables intérêts ; d*autres.fois, ce sont de vieux préjugés ou des levains de superstitions qui empêchent de marcher en avant. La France elle-même, le pays le plus enclin à s'enflammer aux idées de progrès, la France n*est que partiellement disposée à mettre en pratique Tesprit de perfectionnement social qui a préoccupé et qui préocupe encore toutes les grandes intelligences. Il suffit de parcourir quelques départements, pour se convaincre de ce défaut d'unité et d'esprit public. C'est là le côté faible de notre patrie.

(2) Deux savants allemands, Tobias Adamus et Schoppe. Ce même Schoppe avait assisté au supplice de Bruno.

SUR GA1IPà!9EUA* 29

magoe, d*oû ils se répandaient en France, en Angleterre et en Italie.

Campanella avait passé sept ans dans les fers, lorsque le pape Paul Y demanda sa liberté au gouvernement espagnol. Le vice-roi refusa ; l'Église ne donnait plus d'ordres, elle en recevait.

JÂbi^e dans les fers^ comme il le dit lui-même, Campanella oubliait ses persécuteurs et se livrait aux sympathies de son génie ; c'est ainsi qu'il écrivit et publia une défense de Galilée, accusé et persécuté, comme lui, et qui comme lui, peut-être, a subi la torture (1 ) ? Noble élan d'une grande âme I 11 méprise pour lui-même le danger, il ne craint pas d'irriter ses ennemis, et il proclame la vérité attaqué^ dans les découvertes de Galilée.

Les années se succédaient ; plusieurs vice-rois de Naples étaient morts, d'autres avaient été rempbcés par l'Espagne. Campanella languissait toujours en prison ; il jouissait pour* tant d'une sorte de liberté; il pouvait correspondre avec les hommes fameux de son siècle, et, de toute part, arrivaient au moine captif des preuves de sympathie et d'admiration. Un des Stuarls, Jacques I*', était en correspondance avec lui. Gassendi, philosophe français, que nous retrouverons dans le cours de notre récit, entretenait avec le prisonnier un échange de dissertations philosophiques ; noble controverse ou deux grands esprits se prêtaient amicalement leurs lumières. On permettait aussi à Campanella de recevoir ses amis et les étrangers qui demandaient à le visiter. Depuis

(1) M. Libri a avancé cette opinion dans unç éMc sur Galilée^ publiée par la Revue des deux mondes.

10 HOTICft

iSit^fimf litià 11 était eiÉ ptiséa, éi les ^oeiiri 0â pmden temps s'étaient adoucies ; mais une circonstance bitiirré Ixà attira de nouvelles persécutionsw

En 1619, Don Pietro Girôn^ dtie d'Ossona» était yice-rei de Naples; c'était, selon lesbistorietisde l'Espagne, un prince grand soldat, ennemi des gens de cour et ami des paa^ Très (1) ; il diminna les impôts du peuple et le défendit contre l'oppression des nobles, usant envers ceux-ci d'une sévère justice. Le duc d'Ossuna aimait Càmpanella, il te vi-

sîtaît souvent dans sa prisoa, et s'éclairait, pour gouverner, de ces lumières et de ses conseils. On dit que, séduit par le génie entreprenant du moine dominicain, il conçut^ à son instigation, le dessein hardi de se rendre indépendant de l'Espagne et de former du royaume de Naples et de la Calabre^ une monarchie nationale dont il aurait été le chef. Une pareille àthbltiôii devait plaire 3 Càmpanella : toir bail pays itfaappër à la domiiiation cle l'Espagne et redevenir un ëtàt llbÉ-è avait été le rêvé de toute éa vie, ta source ie iôtites ses ihfortones. On iieiit à tine espérance qui a tant coûté, et ^1 C!âmf)2(néllà fie suggéra pas au vice-roi son généféuï projet, fl est indubitable Qu'il dut l'encôuragér.

Ce M une iiôuvellè déception dans la décidée de Cânipà*

(f ) ÙR Jour le duc d'Ossdna, èh passaflt devant utiè hittlèTe 6Û Hn fusait des fruits pdur pfélerer l'impôt, dégainé ^6n épée èl tèvipè les tordes de b balaiice, disant <ftie les fralts de l terre devaient dire libres ; c*était là une idée de CampaneUa. Uo des complices du duc d'Ossuna fut Genuine qui, trente-sept ans plus tard, dirigea la conspiration âe Masaniello et dicta de terribles ordonnances contre la noblesse; sans doute ce Genuino avait été lié avec Càmpanella. On dirait qu'il érigea en lois lès théories de la politique du moine de Stiio. Le duc d'Ossuna mourut dans les prisool ië TËépagne^

SUB OAMPAIiELLA. SI

oeHib Le due d*09BUDa rompit avec la mélropotet mais il ne pot hii résister ( il fat chassé de Naples par les troupes coalisées de TËspagne et des États du pape, et uae prisou plus rigoureuse punit GampaneUa des vœux qu'il avait formés pour raSrancbissemeut de sa patrie.

|)eui ans après^ en apprenant la mort du pape Paul V, ^i seul avait sollicité sa grâce auprès de TEspagne, Campa*» oètta s*écria douloureusement t « Je ne quittera la pristm à qu'avec la tie 1 »

MâîSi la thkàé années Philippe m« roi d'Esitagaê, momiiti et quelque espérance rentrd dans l'Ame du prisonnier. L'irdievêque de Gaunzitro, Innocent-Maxime» Intereédli podi* lûiàui^rèsdu nouveau pontilé^ tJriïain YIII^' qui, après cinq ans de négodatibns, obtint enfin sa déUvrance; Le nn d'Bs* paipke ûoDÉà des ordres au duc d'Albe, aldrs vice^rbi 6k NaplèS; et le 19 mai 1624« après vingt-six ans de prisôni QlnalpaneUa fut mis en lib^é^

Le pape» pour arracher le philosophe U éés 6o#rëâift^ rappela qu'ayant été âcduSé d'hérésie» GampaneUa dépendait de sa juridiction ; etî Sods prétexté de le faire mettre en ju* gement; il lui Issigûa pour demeure^ è Rome^ la prison de l'inquiàition.

Mais ce n'était là qu'une iréclûsioil apparente ; UrbdinYIII» qui détestait les Espagnols, fit à leur victime l'accueil le plus affectueux. Vieilli par les souffrances, brisé par les tortures, Gampuieila devait espérer la paix pour les jours qui lui res^ taient à vivre ; il ne put l'obtenir : cette âme ardente ne devait se reposer que dans la mort A peine arrivé à Romie, il vit se réveiller contre lui les haines longtemps endormies : ses nombrewi écrits servirent de prétexte aus attaques des

corps religieux ; son livre sur le sens des choses^ œuvre d*uDe raison calme et d'une observation lumineuse, le fit accuser d*hérésie par les fanatiques. Une nouvelle persécution le menaça. Mais Gampanella retrouva toute l'énergie de sa jeunesse pour défendre ses doctrines contre ses ennemis ; il s'appuya sur l'autorité des Saintes-Écritures, sur l'étude de la nature et sur les écrits de tous les philosophes, concluant qu'une philosophie nouvelle était nécessaire et que le Christ lui-même l'avait indiquée. Cette réfutation de Gampanella fut triomphante ; le pape se prononça pour lui et, le 7 avril 1629, il lui permit de sortir de la prison de l'Inquisition où il avait passé plus de deux ans, et lui donna dans Rome une entière liberté. Cette action du pape fut louée par toute l'Europe ; les ouvrages de Gampanella et ses malheurs en avaient fait l'objet de l'intérêt universel. Gabriel Naudé, bibliothécaire de Louis XIII, remercia publiquement Urbain YIII, au nom de la science, d'avoir protégé Gampanella et de lui avoir rendu la liberté.

La France avait toujours montré dé la sympathie au moine proscrit. Le comte de Noailles, qui était à cette époque ambassadeur à la cour de Rome, se plaisait à le voir dans l'intimité, à écouter le récit de ses infortunes et à lui répéter que si jamais la persécution l'atteignait encore, il trouverait en lui un ami et un protecteur.

La France et l'Espagne étaient alors ennemies ; Richelieu et Olivarès régnaient sur les deux nations profondément divisés par des intérêts rivaux ; les ambassadeurs des deux cours représentaient à Rome leurs dissentions ; la haine naturelle des Espagnols contre Gampanella s'accrut encore de la protection que le comte de Noailles lui accordait. Ils se liguèrent

contre lui, criant au scandale de ce que le pape laissait librement circuler dans Rome, cet homme impie^ cet hérétique^ cet agitateur de l'État et de la foi! Que parle-t-on de Lu^ ther et de Cahin? c'est une dérision^ répétaient-ils ; Rame nourrit dans son sein un serpent bien plus dangereux ! L'esprit de fanatisme allait s*exaltant et Gampanella, pour échapper à ses ennemis qui menaçaient de devenir ses assassins, fut forcé de se réfugier dans l'hôtel même de Fambas* sadeur de France ; la haine des Espagnols Fy poursuivit.

a Jamais, dit un auteur contemporain^ on ne vit, pour un » pauvre moine inûrme, tant de rage et de fureur... » Irrités d'avoir perdu leur proie, un jour les Espagnols ameutèrent la populace romaine devant Thôtel de l'ambassadeur de France; la foule demande à grands cris Gampanella, elle vocifère des imprécations et des menaces de mort Le comte de Noailles avait prévu cette heure de violence : « Fuyez ! dit-il » à Gampanella, ma voiture vous conduira hors de Rome; » allez , la France vous est ouverte ! » — Gampanella hésitait, l'exil était pour lui une douleur nouvelle à laquelle il eût voulu dérober sa misérable vie; mais les menaces de la foule redoublaient, le péril était imminent. £n cet instant» un envoyé du pape arrive chez l'ambassadeur : « Fuyez! dit- B il, à son tour; le pape n'est pas maître de la colère popnlaire ; il vous aime , mais il ne peut vous défendre. » Le souvenir de sa longue captivité et la crainte de nouvelles tortures décidèrent Gampanella : il revêtît l'habit d'un frère minime et s'abandonna à son protecteur. Le comte de Noailles lui remit une bourse pleine d'or, une lettre pour Richelieu et une autre pour son frère, évêque de Saint-Flour, puis» le conduisant par une porte secrète, il le fit monter dans sa

^jtÀHké et, ié recmnbiindM t à ia Providence, fl lui Bit «Amk Caché datas le earrosse aralorîé de l'aàibastedetir; Calkipâ^ adia lK)rtit de fiome fsails dangeê* et aHft i*etfibarqUi^ poot )a France.

. A l'âge où la {UttHe est te pM elfèiHs, ^ ISi te^ hat&fe t^â^ irait pIûs douce pour se répoîsér 3i jaiiiaié, B allait téHk pi^k étranger finir te peu de jiouris (^uî lui Çtaii^t côttptés. Mail la France, fee n'êlâît pks Teiil, c'était dês-lbrè te foyer «es lumières et des tientiments généreuse ; la Frbftc^ dé Rlcheltett touchait à celle de Louis XIY, et déjà se levait cette ère glolieuse de l'esprit humain. Corneille écrivait le Cid et Des* cartes méditait ses grands travaux; Bossuet , Pascal et Mo-^ lière étaient des adolescents sublimes. La poésie, l*éloqtience et la philosophie allaient s*unir pour faire de cette grande nation le (lambeau du monde; avant d*étre dans les institd* iions, Fesprit de liberté se répandait dans tes intelligences;

Le sentimeiit dis douleur et de t*égret qui àtalt §érré te cœur de Campanella , M^u^ll (fuittâ te iiA de t*Italië ^ S*»idoocit duraht la traversée de la Médltérh^tiSei dànt les eàdi cahhes et Itmpidifts ùnissaibhti cOftiimb diâeeeiiitdré tibttaiité; 2ta patrie à la France \ et, Ibn^tie te tiavtré IfUi ^(A-tàit te f U^ gitif toucha au port de MârkeiUë; 'Gattipatiiella deàïëlttHt m te rivage hospttalter te front jof eut, rdtueserehiiéi il^ éëiltait vraitueiit libre.

ï G'ëèt à vbb§ ^tié je ddié te libéra » rUoiihehr et M ^ë , i^ëcriVit-il aus&itôt âd ëdfaite de Nouilles; M tigtië m pm^ » èahts, in Édépris dé Dieu; dd droit èi A% M \ààM\ fyo^ Il gagder [iar dôi^ bi*igdei^ hdntèusëî la fàvehr dti rot d'Ë^^- 1^ f^e , apirèà l]ùë te diic d*Âlbe lUi-mêmë th'àvâit déclaré il \màm\ Ui*a de ndûvëau t)^sécdtéi tbbiit ï^\ tïi fi|^-

SUR CâHfAgFfXA. IS

«r«Me»piraèkpoiirkmcnaiiehie, eartelîtâ,|Dtiipo«K^ tabqaec à tair gré des riçbeases dn «^«mna. jRenâiui]^

t^'M» prêew^nt «A ouHTt» par I|i v.fçtaiç§ et r^ 1» vn^

>i«jl Borne t«it enUèret m la wateti d'un imliiei pl^ diai I Sfiieii«g»U de ie0tts et de jusiice» gardien 4« TioPocoftee el ii mî det la sagea^ ; ^.ooa «soi » uadîs. qna mea aimenia aai* » àégeaieiit lotse demeure et m'esprainaifiit d^one mattiàri^ X îDâsie , Toua lea aies troiopis ea employant d*ixigéiiieiu| » pcteatea; lon&m'a^ez domié le ^wf» de fuir, «miiiadiJk t giûseodeol, p^r ooe issue secsètç^» et. de me sm^m daosi • Yotre propre Toiture, et vona m'axez adi^ssé^^a^eo des kh, >. t|«a de ¥ûtre maîQ» k des prûçtceset à I^ors miniistrea, jus* %(|B-)i ca qae j'aie pu parveok en sfixeté dans les, ét^dn » rai UoèMsluitîeiL >

A cette époque, tivaîf à Aix, capitale de la ProTence ^ Çlia^ç fabrs de Peiresc (1)» Conseiller au parlement ; né

(i> « ^ws 1alâogKapldett]iiT«FS^ils«t ^M plaslew» 4Dtr/^l^rar 1^ <Hi a accusa P«irese d'aTotr signé, eonune OKiabrQ du pa\rl«aiQo!t^ l^rèt quicondanmailà m^ri Gaafridi, |Mçêtr« béoéflQl^r cte Ifor3(itt0«, brûlé ?if à Aix, comme sorcier, sur la place des Prèobeucs, en i61^ Cet arrêt a été imprimé i^sleurs fois et Ton D*a jamais mfinttoe^é, isDs cas copies, les mma des memUr es 4a parlement d*Ai^ w Vpqft rendu. Les hisloriens gardeut le n^m ÙW^.k C«l ^aid> ceii^a^^

d*ane des plus grandes familles da comté , il montra dès sa jemiesse un penchant très-vif pour les sciences , les lettres et les arts; après avoir fait de brillantes études, il voyagea durant plusieurs années en Italie , en Angleterre et en Hollande, et se lia avec tous les hommes célèbres de son temps. De retour à Aix, où le rappelait sa famille , il continua jusqu'à sa mort à entretenir des relations avec les plus grands esprits de l'Europe. Bayle appelait Peiresc le procureur général de la littérature. C'était en effet un des plus nobles représentants d'une époque où le besoin des choses intellectuelles devint une passion, comme Tavait été, dans les siècles précédents, la carrière des armes.

Érudit profond, archéologue exercé, numismate ingénieux, esprit universel , Peiresc était sollicité sans relâche par le désir de connaître. Quoique sa fortune ne fût pas considérable , pour satisfaire ses nobles goûts , il envoyait à sa solde, en Asie, en Egypte et dans le Nouveau-Monde, des courtiers littéraires qu'il recommandait aux consuls des di-

la minute de cet arrêt est encore dans les registres du parlement déposés aux archives du grerre de la cour royale d*Aix. On y Ut les noms des quatorze juges qui siégèrent dans cette affaire et celai de Peiresc ne s'y trouve pas ; nous croyons donc pouvoir affirmer que PeU resc n*a point concouru à la condamnation de Gaufridi; d'ailleurs, nous avons constaté qu'il ne signait jamais du nom de Peiresc comme magistrat. Les arrêts rendus dans les procès dont il est rapporteur et qui se trouvent dans les registres, portent seulement ceUe signature: N. C. Fabry. 11 paraît donc certain que Peiresc n'a pris aucune part à cette affoire et, par conséquent, ne s*est pas trouvé dans le cas d'y donner légalement son avis.»

I^ous devons celte note à la bienveillance de notre compatriote M. Roux Alphéran, dont l'érudition est une véritable autorité pour toul ee qui concerne l'histoire de la ville d'Âix .

SUR GAMPANEILA. 87

Ters payg ; et de tous côtés lui arrivaient des marbres anti-* ques, des médailles , des manuscrits et des livres rares, des plantes et des animaux peu connus. Il avait aussi des relations avec toutes les contrées du monde, mais il aimait surtout ritalie ; la Provence touche à ce beau pays et le rappelle par son ciel. Peiresc entretenait une correspondance avec Urbain YIII et le cardinal Barberino. Lorsque Galilée fut persécuté, il écrivit en sa faveur à tous ses amis de Rome et insista auprès du cardinal pour obtenir sa liberté (1) ; il lui représentait quelle tache ce serait un jour pour ritalie d'avoir mis dans les fers un si grand génie ; il adressait en même temps à Galilée des consolations sur ses malheurs et des éloges sur ses découvertes. Durant ses longues prisons, Gampanella fut aussi Fobjet de la sollicitude de Peiresc ; il reçut de lui des lettres affectueuses qui, comme celles de Gassendi, apprenaient au moine proscrit la sympathie qu'il inspirait en France. Peiresc et Gassendi étaient liés d'une étroite amitié ; le philosophe passait la moitié de

(1) «Je ne saurais vous cacher, lui écrivait-il en 1630, que je recevrai tout ce que vous pourrez obtenir de sa Sainteté, en faveur de Ga« lilée, vénérable vieillard, comme si c'était fait pour mon propre père. Je vous adresse à cet effet les "plus humbles prières, car je suis beau-^ coup plus jaloux de riionoeur de ce pontificat et de la prudente 'ad« ministralion de votre éminence, que de la conservation de ma propre vie. Je suis certain que Tindulgence sera conforme aux vœux des plus nobles esprits de ce siècle, qui éprouvent tant de compassion pour la sévère punUion infligée à Galilée; le parti contraire courrait grand risque d*étre jugé défavorablement et pourrait même un jour être comparé à la persécution que Socrate éprouva dans sa patrie, persécution blûmée par les autres nations et jusqne par les descendants de ses persécuteurs.

(Lettre de Peiresc au cardinal Barberino.)

as wm^

pl^lo^ophie et des observi^(ms ^t^nmomfim^. Jk ^laMn tous les deox à Aix. lorsqtjie Gai^^aii^ y^Mxblk k M'mif^ # France, ?t ils se disppsèr^M ^ reç^itoîr Pei^ at«;i M|l fe respect et toul Vi9>lérdt 4a« )^ «eftloag» nuAiem»,

A peine GampaneBa tenait-il de débarqo^ l Mars^lBe^ que la voiture de Peiresc arriva pour h conduire à Aix^ où Tattendaient quelques jours de bien-être et une cte ces f^te^ du cœar et de Tesprit si rares dans la vie du pauvre moioe. Après tant de souffrances, le corps brisé par Fâge,. les tortures et les privations, il se trouva hébergé et fêté i'u^% manière qui lui rappelait, disaivil» lliospitatité offerte à Saladin, dans un des contes de Boccace. Un carrosse doux et r^* pide le conduisit sai^s fatigue jusqu'à la porte de U (jte^jlçMr^ de Peiresc. C'était un de ces vastes et beaux i&t/^ misf^k priacières, dont la ville d'Aix fst encore toale peuplée. La eoar était encombrée de marbres rares, et Peiresc avait réuni dans les salles et les galeries des médaiOes, des |[ravures et des tableaux de pri^; il avait chez loi uasçuipteujç^ m graveur et un peiutre;; il aimait ï hw £ur^ rep)?<4wt des monuments, des figures di'animaux et parfe» la poitrait des hommes qui lui étaient ckenk Rubens, en dfont eit Italie, lui avait donné quelques instants, et Yan Dick avait peint lui-même le noble visage de Peiresc souriant à ses

SUR ^ttMKELLA. S9

wMMMirài iMMs. A^ fiiAe dé cette demeure i^*âevâit un Mfiel^àtitrire d*dà Peiresc et Gassendi étudiaient le cours des SE9/lrè9. Otae dés façades avait vue i^ur un magnifique jardin l)^(Aanlque oik se trouvaient les ptahtes les plus précieuses : le jasttifn de Tïnde, le liias de Perse et celui d'Arabie, le t^yrud d'Égy^ite, le laurier rose, le myrte à larges feuilles, to^téâ ccss fleurs tpA, de nos jours, Sont devenues vulgaires, ^ienl àîiftis des raretés qu'on ne trouvait en France que itbinft le jardiû du roi et dans celui de Peiresc (1).

Ce furent des jours d'enchantement pour Campanella que tetix iqull passa h Âix auprès de Peiresc et de Gassendi. Ainsi qu^il fécritaît lui-même à ses amis d'Italie, il se reposa ^ corps tt P esprit , et tous les soins d^une tendre amitié lui forent prodigués. Durant la matinée, il parcourait avec les ) éettx amis le jardin botanique, et le soir ils faisaient en- ) isèmble, à Pobservatoire, des découvertes d'astronomie. Un joiit (en octobre 16311) , ils purent observer la rencontre de Mercure et du soleil, et ce fut, pour ces trois hommes qui avaient la pa^on de la science, une véritable fête. Ils échan- {(èrent ainsi pendant un mois de nobles jouissances, de ^udeâ idées, des sentiments généreux et de touchantes effosîop^ de cccur. Ils agitèrent entre eux toutes les questions |)hiIosQpbiques que se propose éternellement l'esprit huttftiii ; Oampaneila, qui avait tant souffert pour avoir tenté d'édytor une phfloso{rfiie Uouvelle, avait, comme destructeur àeè tieffles doctrines, toute la sympathie de Gassendi ; mais ta seulement étaient les affinités de ces deux esprits. Chose étrange, Gassendi, sorti ainsi que Campanella d'un corps

(1) Voir la vie de Peiretc ynr Gassendi.

ftO NOTICE

religieux, fut en France le fondateur de la philosophie sen* sualiste (1). Les doctrines spiritualistes du moine de Stilo repoussaient celles de Gassendi comme vaines et insufB-* santés pour expliquer le principe des choses; parfois les plus vives discussions s'élevaient entre eux, et Gampanella retrouvait Ténergique éloquence de sa jeunesse pour com* battre Taimable sceptique au sourire doux, mais un peu railleur. Peiresc alors tempérait le fougueux Italien par des paroles d'une sagesse profonde : « Laissez, lui disait-il, les » différents systèmes de philosophie se produire librement, » la faiblesse de Tesprit humain est trop grande pour pou- » voir pénétrer d*un seul coup tous les secrets de la nature; » il faut une gradation qui, par divers moyens, conduise au » but, et la brièveté de la vie humaine ne permet pas qu'une » seule personne y suffise. Il faut un certain amour et une » certaine vénération des uns pour les autres, pour cueillir B le fruit désiré, et pour cela une interprétation favorable » des idées d'autrui vaut mieux qu'une critique exclusive. » La raison de Gampanella était frappée du grand sens des idées de Peiresc, et il cédait par degrés en l'écoutant Parfois une musique harmonieuse, exécutée dans une pièce

, (1) L*abbé Gassendi, qui professait six mois de Tannée la philosophie au collège de France à Paris, compta Molière parmi ses élèves, et les œuvres du poète présentent plus d'une trace des idées du philosophe. Dans les femmes savantes, Molière a tourné en ridicule la philosophie spiritualiste de Descartes. Un autre de nos grands poêles au contraire , Lafonlaine , admirait Descartes et adressait sur lui les vers suivants à Madame de la Sablière :

Bescartes, ce mortel dont on eût fait un Dieu Chez les païens, et qui tient le milieu Entre rbomme et l'esprit. .... «

SUR CAMPANELLA. Ui

voisine, servait d'intermède à ces graves conversations, et reposait les sens des fatigues de Tesprit.

£ntooré de soin, goûtant librement les puissantes distractions de l'intelligence» jsans doute il eût été doux à Campanella de fixer sa vie chez Peiresc, mais Richelieu l'attendait à Paris. Louis XIII lui-même avait témoigné le désir de le connaître, et Gampanella se vit forcé de quitter ses amis. Ce fut un noble spectacle que celui de leurs adieux. Peiresc avait fait préparer sa voiture pour conduire le vieillard jusqu'à Lyon ; il lui remit quarante pièces d'or, et voulut qu'il fût défrayé à sa charge pendant toute la route; Gampanella, touché de tant de bontés, pressa dans ses mains les mains de Peiresc, et lui dit avant de s'éloigner : « les plus » cruels supplices n'ont pu m'arracher des larmes, mais j'en » répands aujourd'hui d'émotion et de reconnaissance. »

A Paris, Gampanella descendit chez le frère de son libé-^ rateur, monseigneur de Noailles, évéque ds Saint-Flour. Ausitôt que le cardinal de Richelieu fut informé de son arrivée, il s'empressa de lui envoyer une somme considérable. Noble temps où l'esprit était compté pour quelque chose, et où l'arrivée d'un pauvre moine était un événement qui éveillait l'attention des chefs de l'État ! Richelieu, qui fut l'artisan de sa propre fortune, aimait les esprits supérieurs. Gampanella lui plaisait comme penseur, et aussi par sa haine contre les flspi^gnols. Le vieux moine resta presqye

M mncE

tm mois ttm lortir de chez i*éMq«e êé Sitet»Fhm$ «M ordre de la coar le tira de sa retraite.

Louis XIII fat enrieox de voir iîet komuft qui avaft rétepU i*£arDpe durant tant d'anaées du bruit de m écrits «I de lei màllieurf. G'éUit le 9 février 1635 ; la eour était I Saiat-Gerfflaiii ; GMipaueila arriva dans la voiture do €ardi« Bal ; les coortisaos attendaient avec curtorité ; la porte do la aalla royale s'ouvrit , et pftle , amaigri par les souffi^utes , tes isheveox bhncs, la barbe Manche, te corps voûté sous sa robe de moine , un vieillard né au fond de la Caïabre parut de-* vaut le roi de France* Louis XIII « la tête découverte^ te qùdques pas aunievant de Tétranger, et , l'embrassant deux fois, H lui dit : « Soyez le bienvenu, je suis heureux de vous b Voir en France , je vous prends sous ma protection , rien

» ne vous manquera, vivez en paix et en joie! » Le phi»

losophe proscrit , ému par tant de bonté , remercia le roi avec effusion et lui parla sans embarras de ses malheurs. Louis XIII, toujours debout, ainsi que tous les assistants, écoutait Campanella avec intérêt, et lui faisait comprendre, par ses réponses, qu'il connaissait déjà ses infortunes, et même qu'il avait lu plusieurs de ses ouvrages.

Gampanelia sortit de cette entrevue plein de reconnaissance pour le roi de France, et quelques jours après il alla habiter, selon le désir royal , le couvent de son ordre , situé rue St-Honoré (1). Un mois après il reçut le brevet d'une pension de trois mille livres.

Louis XIII revit plusieurs fois Campanella et lui écrivit dans diverses circonstances. Le cardinal de Richelieu te pro-

(t) Sur la place où est aujourd'hui le oarclié St.-Haoaré.

SUR CJJÊPàtnSLUL M

Mféiit «t raimait L'tiiilée même de mm arri?«é à Paris , en IMB, ce ^isMftt miBifltre ayant fondé l'Académie fran- 0aiaet voQlut que le moine etilé assisiâl à une séance sden-* Mlle, n fMritanlBeoBnaia&anee des oufrages de Campanella, ft hi fil aj^HMTeÉ* par la Sorbonne. Quel esprit que celui de Bieiitliea» qui, porunt font le pmds do goavernement d'ua vaite rayanme^ trouvait encore des lieures à donner à la pMmiophie> à la poésie, aui His, à tons les goûts età toutes las paasiùiis homaines I

Â^rès tant d^années dé souffrance, Gampanella vivait en l^nce heureux et honoré. Malgré la vieillesse son intellifgeaot ne sommeillait point ; la philosophie et la politique frétaient partagé sa vie et occupaient encore ses vieux ans. Quand la guerre éclata entre la France et TEspagne, il fut appelé dans le conseil du roi pour donner son avis sur les affaires d'itsdie. Ainsi cet homme qui avait pa^ vingt-sept ans dans les ters pour avoir, jeune et plein d'ardeur , tenté la délivrance de son pays, aujourd'hui dans l'exil et touchant à la tombe, était consulté sur les destinées de ce même pays par HidMttoi, le plus grand politique de son siècle !

Vu jour, le cardinal-ministre lui disait qu'il déplorait que le roi n^eût pas d'enfant, et que son frère Gaston, duc d'Orléans, dût lai succéder : « Gaston ne régnera jamais, répondit B Gampanella!... » Quelque temps après la reine devint grosse et mit au monde l'enfant qui devait être Louis XIY. Cet événement fit passer Gampanella pour un''prophète , et ranima dans l'esprit du vieillard quelques éclairs de cette poésie qui avait été la consolation de ses longues prisons. Il composa sur la naissance de l'enfant royal une églogue qui etcita la jalousie de plusieurs poètes de l'époque.

hU NOTICE

On peuts^étonnerquele martyr de la liberté, que celai qui ayait tenté d'arracher son pays à la servitude , et qui fit des vers si énergiques contre la tyrannie fûft devenu, pour ainsi dire, un poète de cour dans sa vieillesse; mais on ne doit pas oublier la reconnaissance que Campanella devait à Louis XIII ; puis déjà, dans les dernières années de sa prison, cette âme si fortement trempée avait semblé douter de ses grandes espérances, et souscrivant presque an despotisme comme à une nécessité fatale, le poète, si ce n*est le philosophe, avait dit : « Homme, observe les lois sous lesquelles tu naquis. » Regarde les princes et les prêtres comme les représentants » de la divinité , et leurs ordres comme des ordres divins, » bien qu'ils te semblent parfois injustes, ainsi qu'à tout le » peuple. Si Dieu permet les inondations, les incendies et les 9 guerres, lui qui régit tout; s'il souffre en silence ces mik nistres de sa colère, tais-toi de même et suis sa volonté ; » fatigué de la route, en faisant des vœux, aspire au port » sans te heurter aux écueils. »

Cherra Louis XIII et à Richelieu , Campanella vivait entouré d'admiration et de respect dans le couvent des Dominicains de la rue St-Honoré. Le soir, assis dans le cloître, il aimait à deviser avec les moines sur les questions philosophie ques i vétéran de la science, il aimait à rappeler ce qu'il avait souffert pour elle et ce qu'elle lui devait.

En marchant sur lestracesdeTélésio, il avait ramenél'esprit humain à la lib^té d'examen et à l'étude de la nature ; parfois il s'enflammait aux souvenirs de sa jeunesse, il parlait avec enthousiasme de lui-même et s'écriait, en jouant sur son nom : • Je suisla cloche des sept montagnes (allusion à la conforma- 9 tion de sa tête) , la cloche qui annonce une aurore nouvelle, «i

SUR CAMPANELLA, hS

L'astre qui devait répandre ane lomière immortelle sur cette aurore philosophique s'était levé : Descartes venait de publier sa Méthode; Gampanella, sans doute, fut frappé profondément par cette œuvre qui suscita une révolution en Europe. Malgré son âge, il quitta la France (1638) et passa en Hollande pour y chercher Descartes ; mais Descartes se cachait, ses amis même n'avaient pu découvrir la ville qu'il habitait; l'auteur de la Méthode avait pour principe, que les vérités philosophiques ne peuvent être pénétrées par l'esprit de l'homme , qu'après de longues méditations solitaires loin du bruit et des intérêts du monde.

Sans doute , si elles s'étaient rencontrées , ces deux gran<des intelligences se seraient comprises , et Descartes aurait parlé avec moins de dédain du philosophe italien (1). Si Gampanella ne fut pas un des grands fondateurs de la philosophie moderne , on ne peut oublier qu'il a souffert pour elle , et qu'il a droit à l'admiration et au respect. On regrette que Descartes ne se soit pas ému au souvenir des tortures de Gampanella, comme on regrette qu'il n'ait eu que de Tindif-

(1) Nous trouvons le passage suivant dans la vie de Descaries, par fiaillet. « M. Descartes ne portail aucune envie à la réputation de Gampanella, ni aux découvertes qu'il croyait avoir faites dans la nature. Sur ce que le père Mersenne avait voulu lui envoyer un des ouvrages de ce Dominicain en 1H38, il l'avait remercié de sa bonne volonté , et lui avait marqué qu'il n'avait aucune envie de le voir, ajoutant que ce qu'il avait vu autrefois de Gampanella ne lui permettait pas de rien espérer de bon de ce livre. Le père Mersenne n'était plus en état de rappeler le livre qui était parti peu de jours apr6s sa lettre d'avis, de sorte que M. Descartes, pour ne pas rendre sa peine inutile, se mit en devoir de le lire, jusqu'à ce que le mauvais style de l'auteur l'ayant dégoiité, il se contenta de parcourir le reste, ne s'al-

MfWèepoitt'IiesnriMaiiitfe'Gaiilée. 00S(Mtctt «it le génie ^ k irtdkMopInê ; tnals en €M4i h ÈMSmm ^ fa tonscâêiiee? Il «xpdiM «veb des «iéi Mgw # 6ili ^ittNSUMis t6B vérités iafdies île k iÊétkode^ M mU évlicr MlUé mittl {NMit Im<»m6flte b persécutiOB ; liiais ttè de^Nift^ll ]M M Bt^ms «a sympathie à te«K qui ftment piMhBéi^ilés {>Mnr tfoir nmionoé cette philosopitte que ses mvragésAitNit trioQ^er}

H eist beau àe consacret sa vie à là recherche théorique ^e h térîté; c'est déjà préparer la voie à lliamaiîité, tnaîs il e^t plus beau encore de passer de la spéculation k la pratique et de prouver, par ses actes, qu'on a rovnpù coiiriigeuiiéûlent livecl'ciTeur.

Apr^s \m court séjour en Hollande, Catnpaneïla revint èli ftance ; ce fut pour y mourir.

tacbaot qu'à voir sll y avait quelque opinion aoiivelle ; il le renvoy« aussitôt à ce père, et lui manda oe qu'il pensait du] livre et de son auteur en ces termes : « Votre Campanella m*ayant trouvé occupé à

• répondre à quelques objections qui m*étaient venues de divers en-

• droits, J^avoue que son langage, et celui de Tatlenand qui a Ml sa » langue firérace, ont fait que Je n'ai osé eonverser avec eux, avatK » qne J'euiftse aetievë les dépêchés qve J'avais i foiif«^, eraiftie de |»reii- » dre quelque ^àune de leur style. Pour la doctrine, il y a quinze tm

• que j'ai lu le livre de Sentu reruHHy du mèaie airteur avee quelques

• antres, et peut-être que celui-ci en était du noMre, niais j'avife ti trouvé dès lors si peu de solidité dans ces éerits, qne| Je n^en avais » tien gardé dans ma mémoire...^. Je ne saurais mainteiiaRt en dife

• autre chose, sinon q«e ceux qui 6*égarent, en affectant de suivit

• des shemins extreordinures, me pattissent beaiteotq» meins tydSSi*' « séhies que eeax qvi ne s'égSAis^t qia*eii eômpagiiiei et m toiipaM là

• tt^nte de heattCMip d'antres. »

Hm^pM&XqmVéàÈfBOk de aoMi ^ dwtll ufkmh 1^ juia IftSft kii i^rak ftiweste; il tt tool fioar eoa|«r«r le dtpiger. S^kMi let jireseripikMfti Bsîrohf^JBm qÊ^iaékfauiiL pHiriearft |Wffli^|es èè seséerits, âsepkmgeftàassIuftMié^ ffeat pboieft aroaubtkf u6» et ist exécuter aotoiiF de toi luie biii* sique harmonieuse. Les moines du conveiit donlèrenl uftiR*

«(^ d«n»ieç9 ONWWt& ^veç ç^e ^ 9fi pf ^« ^ «HHik élm^mm^Bs^ea^ U v^ttl le §9ii^S3ievepeo.t d^ «f^mt d» fi^im GimUwip» M^eo, et ^ |^ipé9e9^ de lM«t« b eooh* wWjftW^I^ Soii âwe» a« qùikii de» prîère^^^, senibb «'éekap^ par sans 49«ite«r 4e^ sonib corps. ^QaykbUpwr Vâge^S mom^ to samedi 21 mai 1639, à 4 heures du matin, à l'âge de 71 ans; il ne parvint pas jusqu'au jour indiqué pour l'éclipse, et, ajoute fo deoikifeftiii Ecbard, à qui nous empruntons ces détails : « Il fut évident pour tout le monde que les clefs de » la vie et de la mort ne sont qu'entre les mains du roi des B rois, et duseigneur des seigneurs !....»

Yoici conmient dans ses poésies Gampanella avait démontré l'immortalité de Tâme : « L'immense désir des choses

• éternelles est la force par laquelle je tends toujours plus

• haut et qui me fait dépasser et la terre et le ciel ; aucun B effet ne pouvant être supérieur à sa cause , je comprends » que je ne dépends pas de l'air et du soleil ni d'aucune

> chose périssable, mais des choses immortelles ; c'est ce

• qui me distingue de toi (il s'adresse au corps) qui n'aime » et qui ne connaît que ton destin borné. C'est la plus

> grande preuve que l'âme est divine.

Gampanella fut enseveli avec les plus grands honneurs dans l'église du couvent ; tons les corps savants» tous les or-*

ftS NOTICE SUB CAMPANEIXA.

dres religieux envoyèrent des députations à ses obsèques. Une immense affluence de peuple se pressa autour de la bière où reposait le pauvre moine étranger qui avait rempli Paris de sa renommée ; le peuple devinait-il par instinct que ce cœur, maintenant glacé par la mort, avait été embrasé de l'amour de l'humanité 7

L'enceinte où reposait Gampanella était ce même couvent des Dominicains ( dit des Jacobins ) où devait, un siècle et demi plus tard , retentir la voix de nos plus terribles tri* buns. La poussière du moine de la Galabre dut tressaillir à la parole de ces autres révolutionnaires qui, s'ils ne fondèrent pas la liberté, brisèrent du moins la servitude.

Mme LOCUB COLBT.

POÉSffiS PHILOSOPHIQUES

DB

TRADUmS POUR lA P&EMliRE FOIS DE L'ITALIEN EK FRANÇAIS

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