PAR
M"» Louise COLET.
tua
Sur la côte de la Galabre qui se baigne dans la mer Ionienne, à peu de distance de Gatanzaro, pays célèbre par la beauté des femmes, on découvre^ à une lieue du rivage, la petite ville de Sliio ; elle est groupée pittoresquement sur la cime d'une colline qui s'étend au versant d'un mont trèsélevé, appelé le mont de Stilo ; ce grand roc, aux sommets
(*) Malgré le tour romanesque de ce travMl sur Campanella, chaque description de lieu, chaque fait historique||>iehaque date, chaque déUil sont scrupuleusement vrais.
ardus et majestueux, est un fragment de la haute chaîne de montagnes qui court de. Pocçident à F orient et forme une ramification des Appennins. La colline où s'élève Stilo et le mont qui l'abrite sont coupés par une gorge étroite et profonde où s'engouffre le Stillaro, fleuve qui prend naissance dans ces montagnes et reçoit, en fuyant, mille petites sources dont les courants tombent en cascades de différents côtés; le fleuve, ainsi grossi, marche plus rapide et va se jeter bruyamment dans la mer, k la droite de Stilo. Les bords de rencaissement du fleuve sont ombragés par de grands pins, des houx sauvages, des plantes grimpantes qui descendent des rochers, s'enlacent, se serrent et suspendent leurs tissus sur les eaux. Au printemps, quand chaque plante a ses feuilles, chaque liane ses fleurs , le rivage du Stillaro est un lieu plein de fraîcheur et de recueillement Le vieuT couvent des Dominicains de Stilo se cache dans cette solitude; le mont lui sert d'abri, le fleuve coule à ses pieds et, du plateau sur lequel il s'élève, on n'a que la vue du ciel, et, au midi, l'immense horizon de la mer borné par les côtes de la Morée. Ce site a été admirablement choisi pour la méditation et la prière. A chaque pas, en Italie, on découvre de ces retraites religieuses où se conservaient, jurant les siècles barba^'es^ non^seulement les lumières de h foi, ntais aussi les connaissances, leis plps él^véep de 1-çsprit humain.
£n 1585, par une soirée de mai, chaude et sereine commQ le sont les soirs de printemps en Italie, un jeune novice de l'ordre des Dominicains était assis sous un bouquet d'arbres du jardin claustral, qui descendait jusqu'aux rives du fleuve; il lisait attentivement dans un grand livre posé suc ses genoux ; une de ses mains tournait les feuillets, l'autre
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Soalèhait sa telle puissante, dont Texpression méditatii^e annonçait un esprit mûri par Tétude. A toir ce vaste îrtiiit côurobrié de cheveux hoirs et crépus, et que quelques plïs éilioni^àiefat déjà, ces yeux krdents comme des flammes, fcettie bouche sérieuse, enfin l'expression générale de ce ttsàge, on eût pu donner trente ans au jeune novice, et Jibuttant il en avait à peine dix-sept ; niais , à cet âge où les autres hommes touchent encore à Tenfânce, il avait devancé les années par la force et retendue de son intelligence. Le livre 4u*il lisait avec utie religieuse atténtiofa était la Sornrhe de saint Thomas d'Aquin , de cfe célèbt'e Dominicàîh appelé VAïige de l'École. Dans ce livrej un des ^lus grands monuïû^his de l'esprit humain au nâoyen-âgè , le jeune novice Voyait JÉvëc admiration se déroiiler uh système entier de tUdrale et de politique , système qui ivait pour base la sui)rétuàtie de l'intelligence sur là force , de l'autorité spirituelle du chef dé l'Église stir la puissance thatérielle des t)Hnces de h terre. L'Église était, à cette époque, la lumière des nations; elle Seule était digne de commander adr hommes en les éciairaht.
Pénétré du véritable esprit de la charité chrétienne, saint Thomas avait osé défendre les Juifs voués aux persécutionâ et au mépris ; il montra combien ils étaient utiles au commerce et aux sciences, et réclama pour eux les droits de l'humaaité. Plus le jeune Dominicain avançait dans sa lecture, plus il était ravi par cette utopie d'un gouvernement ecclésiastique tel que l'avait imagiiié Saint Thomas; il oubliait, dans son naïf enthousiasme, que l'Europe n'en était plus aux pontificats de Grégôii-e Tll et d'Innccent III , que Rome avait été prise pat Ghàrles-Qùiiit
et que le pape, au lieu de commander aux rois, était presque à leur merci.
Le royaume de Naples était depuis longtemps sous la domination espagnole; le joug étranger pesait surtout aux montagnards de la Gaiabre, et le jeune novice concevait déjà instinctivement Tespoir de coopérer à la délivrance de ses frères; il pensait que TÉgiise libre et souveraine était appelée à briser les fers de sa patrie et à faire revivre, sous des lois paternelles , ce beau pays qui se mourait sous un gouvernement despotique. Le jeune novice qui rêvait ainsi se nommait Thomas Gampanelia.
Né d*une pauvre famille, dans le petit village de Stegnano, voisin de Stillo, il avait montré» des Tâge de cinq ans, des facultés prodigieuses; tout ce qu^il entendait dire autour de lui, dans les églises et à Técole, frappait sa jeune intelligence et l'appelait à la recherche des plus hautes connaissances humaines. Son imagination et sa mémoire s'éveiUaieot simultanément, et Tune lui faisait revêtir de formes heureuses les faits sans nombre que l'autre avait recueillis.
À treize ans, Campanella était poète et se livrait à Tétude avec ardeur et constance, mais aussi avec toutes les fantaisies d'un esprit libre et hardi; il travaillait avec passion; il eût voulu en une heure comprendre et définir ce que d'autres mettaient des années à concevoir ; sa jeune tête plia sous le poids de sa pensée. A quatorze ans, il faillit succomber à une fièvre cérébrale. Lorsqu'il fut guéri, son père, pour l'arracher à ses études obstinées^ qui minaient son corps et dévoraient son âme , voulut l'envoyer à Naples apprendre la jurisprudence près d'un de ses oncles, professeur de droit dans cette ville. Le jeune Campanella refusa d'étouffer l'en-
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diousiasme de son esprit sous les lourdes dissertations de la chicane; il résista à la volonté de son père; nulle puissance humaine n'aurait pu le contraindre, sa vocation était décidée.
Encore tout enfant, il avait été admis à suivre les leçons d'un moine éloquent qui professait la philosophie dans le couvent des Dominicains de Stilo ; il se passionna pour cet enseignement; il admira Albert-le-Grand comme il avait admiré saint Thomas. Tous deux étaientDoAinicains; le jeune enthousiaste résolut de suivre leurs traces et d'aller même au-delà; car, dès-lors, à son insu, il portait en germe Tesprit d'une philosophie nouvelle. C'est ainsi que l'amour de la science conduisit , dans le cloître de Stilo, Thomas Campanella.
Les couvents étaient alors l'asile des plus grands esprits. Chaque ordre religieux avait ses savants, ses philosophes, ses orateurs, et Tordre des Dominicains fut longtemps un des plus célèbres; mais, vers la fin du xyi*" siècle, la compa* gnie de Jésus commença à l'emporter en renommée et en puissance sur toutes les autres congrégations. Les Dominicains luttaient contre cette rivalité menaçante et cherchaient à reconquérir leur ancienne autorité ; appréciant la capacité du jeune Campanella, ils l'accueillirent avec empressement et favorisèrent sa passion de savoir, dans l'espérance qu'il serait un jour un- champion digne de relever l'honneur de leur corps. Libre de s'instruire, Campanella ne mit aucun frein à l'avide curiosité de son esprit; il voulut connaître toutes les sciences, même les sciences occultes. On raconte qu'un soir, comme le jeune novice se promenait dans le cloître du couvent de Stilo , un vieillard vêtu d'habits étrangers et parlant la langue hébraïque lui apparut ;
Êaifapanella fat captivé par cet homtlie qui Idi seiâbla doué de facultés surnatafeiles; il deîneùrà huit jôur^î dâu^ ^ compagnie, et; à rissue de ces conférence, le jeune novice se montra à ses frères i pâle , défait , et exprimant des pensées étranges qu'on ne lui avait pas connues jusque là. Ge vieillard était ufï rabbin; il avait initié Gampanella aUK sciences occultes, àralchîmie, àFaslroiogie et à la magie; sciences aujourd'iyui dédai^ées, mais qui exerçaient alors l'inquiète activité des plus hautes intelligences.
Biëhtôt Gampaùella eut épuisé tout ce qu'on ênseighsiit de son temps dans les écoles ; mais sa soif de connaître ne fut point assouvie. Les vers suivants sdnt comoie le cri de détresse échappé alors de son âme.
tt Tous les livrés que contient le motide né sauraient ras* » sasier mon avidité profonde. Qtie n'ai-je pas dévoré » et * pourtafnt je meurs faute d'aliment!... Dêsirailt et cher- « chant, je tourne eu tous sens, et pltis je Comprends jiltis » j'ignore... »
là science humaine ne lui avait laissé que le vide, la poésie le Sauva de la sécheresse du savoir, et, plein de ravissement, il s'écrie dans des vers sublimes :
SONNET
« Le itfonde est le livre où rintelligence élernelle écrivît ses pro- » près pensées ; c'est le temple vivant qu'elle orna tout entier de sta- « tues vivantes, en y peignant ses actes et son image.
» Afin que tout esprit y lise et en admire la beauté et l'ordonnance, « pour ne pas être impie et qu'il puisse dire : J'accomplis la loi de « l'univers en contemplant Dieu, qui est dans toute chose.
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t liais iiiius, ^mes attachées aux livres'et aux lemples morts, copiés « Màèiêà dit livre vivarit, nous lès lui préférons.
* G peiues, combats, ignorance, fatigues et douleurs, àyertisser- « nous de potre erreur! Ah ! retournons à l'original par rintelligence • de Dieu ! »
Gâlîféë disait aussi :« La piiilosophie est écrite dans le graiid • lîvfé fle la naturel... » — C'est ainsi qu une voie nouvelle ëtâii id^qùéé.
Oïl sentait alors ï'însuffisance de cette philosophie scolasti* que » grelTée sur^ la philosophie d*x\ristote , n*osant faire un pas sans s'appiryer sur rautorîté^ et enchaînant Tesprlt humain au lièti de lepousséi* en avant , ce qui est la ndission de (otite traie pbilosoptiie.
L^rs^tiè Can^|)2(nellâ eut terminé ses études et prononcé sestœnx, les pères de Stilo renvoyèrent à San Giorgio ^ couvent côrisidéraiblè de leur ordre, là, bientôt une occasîoÉl se présenta où le jeune moine pût faire ses preuves. Ainsi que nous l'avons dit , les couvents n'étaient pas seuleifiéflt alors des associations religieuses, mais encore des écoles de sciences et de belIesJettrés; il était d'usage entre les cadres rivaux, de se porter des défis sur les questions de philosophie et de théologie. Le professeur de philosophie du couvent de San Giorgio fut invité par les Franciscains de Cozensa à venir défendre publiquement ses opinions philosophiques contre celles de leur ordre ; mais étant malade, le professeur ne put répondre à cet appel; il envoya pour lé remplacer Thomas Campahella. Lorsque le jeune Dominicain parut dans la saïle du couvent des Franciscains où devait se livrer le docte combat, ce fut, dans tout l'auditoire, un murmure d^étonnement ! Comment cet écolier sans expérience
oserait-il se mesurer avec ce vieillard rompu à toutes les arguties de la scoIastlque?On attendait avec curiosité Tissne d*une pareille lutte.
Gampanella intéressa d*abord l'auditoire par sa jeunesse et le captiva bientôt par son éloquence ; il battit son adversaire sur tous les points, et son triomphe fut d'autant plus complet, qu'il avait vaincu le Franciscain dans son propre couvent, au milieu des siens, tandis que lui était seul et inconnu. La foule qui l'entourait passa de l'étonnement à l'enthousiasme et fit au jeune moine une véritable ovation.
Les admirations publiques changent d'objet selon les siècles, mais elles se traduisent toujours sous les mêmes formes : c'est ainsi que les acclamations qui saluèrent Mirabeau à l'Assemblée constituante avaient salué, trois siècles avant, Abeilard professant ses doctrines philosophiques sur la montagne Sainte-Geneviève ; l'entraînement était le même, les idées seules s'étaient transformées: de religieuses elles étaient devenues politiques.
Dans ces fêtes de l'esprit, l'Italie était alors plus enthousiaste encore que la France, et l'auditoire qui entourait le jeune Gampanella le comparait, avec admiration, aux philosophes les plus célèbres du moyen-âge ; quelques hommes, plus éclairés que la foule, s'écrièrent que l'esprit de Telesio avait passé dans ce jeune moine. Telesio ! ce nom frappait pour la première fois Gampanella. Quel était ce Telesio que Ton exaltait autour de lui? il s'informe, il questionne avec vivacité. On lui apprend que Bernardino Telesio est un philosophe de Gozensa, qui professa longtemps la philosophie naturelle à Naples. Telesio avait voulu combattre renseignement seivile d'Aristote et arracher l'esprit humain aux
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lisières de la routine; mais le clei^é persécuta le novateur et proscrivit sa doctrine. Pour vivre en paix» Telesio se réfugia dans sa ville natale ; il y fonda un académie libre, appelée de son nom Academia Telesiana.
Gampanella brûle de connaître Télésio ; il s*enferme, il lit ses ouvrages, et il y trouve avec bonheur l'expression des idées nouvelles qu'il sentait fermenter dans son âme. Il se passionna pour ce grand esprit, duquel Bacon a dit plus tard : » Nous admirons Telesio, nous le reconnaissons comme un » ami de la vérité, comme le réformateur de plus d'un pré- B jugé, et comme le premier des hommes nouveaux ! »
Plein de sympathie pour le penseur, Gampanella se sent attiré vers l'homme ; il demande à connaître ce vieillard octogénaire qui descendait alors au tombeau, frappé par la douleur d'avoir perdu son fils unique ; mais il ne pouvait voir Telesio sans la permission de ses supérieurs, et les Dominicains s'opposèrent à cette entrevue. Sans doute, ils redoutaient que Tâme ardente du jeune moine ne s'enflammât pour les doctrines hardies du vieillard.
Par un enchaînement bizarre dans l'histoire de l'esprit humain, la philosophie païenne d'Aristote était devenue, sous le nom de philosophie scolastique, celle du monde chrétien. Aristote était le symbole de l'autorité ; l'attaquer, c'était attaquer le clergé qui se retranchait derrière lui pour empêcher l'irruption d'une philosophie nouvelle. !
Gampanella nous parle lui-même, dans ses écrits, de la douleur quelui causa cette défense de ses chefs : « J'ai habité, 9 dit-il, la ville où a vécu le grand Telesio, et il ne m'a pas » été permis d'entendre ses préceptes de sa bouche, ni de • le voir vivant. » £t ailleurs : « Entre tous, j'ai aimé ce
» Telesio qoi tira ses doctrines de la nature tfes tli^stès et i non des vains discours des hoilimes. *
Câiii'paiiellà était encore à Cozensà, îorsqii*un soir les cloches de la cathédrale lui annoncèrent qu'un fiomnie illustre venait de mourir; bientôt le nom de Telesîo vola de bouche en bouche, et le jeuhe moine vek-sâ d'es làriiies en songeant qiié celui qu'il avait tant aimé, sans fe tonttaîtrè, avait (Quitté le monde. Il suivit silencieusement la foiilë qui se portait à l'église, et, plein de douleur, il se recueillit et pria à l'écart. Quand les curieux se jfUrent écoulés, il resta seul datis Viglise comme le gardien naturel de bb mort vénéré. La bière où reposait Telesio était placée sur une estrade dans une chapelle de l'église ; les murs étaient teildus de noir : des cierges brûlaient autour du catafalque ; la sainteté du lieu, la solitude, le silence, la froideur sépulcrale dé l'enceinte, tout concourait à rendre ce moment plus solennel. Le jeune moine s'approcha du cercueil, sa main tremblante souleva le drap mortuaire qui cachait le corps, et il put cbâtempler Telesio. La tête grave du vieux philosophe, rendue plus grave encore par le sceau de la mort; était ombragée d'une chevelure blanche; ses traits rappelaient ceux de Charles-Quint : comme ce prince, il avait le front haut, le nez aquilm et une barbe taillée en pointé ; ses yeux, avarft que la mort les eût à Jamais fermés, étaient vifs, son hegard plein de pénétration et dé volonté. Gampanella examina longtemps en silence ce visage immobile, qui ne poUVaii lui donner aucun slgiie de bienvenue, puis; s'inciinant avec respect; il baisa ce front glacé, foyer éteint, siège vidb de la pensée. -^« L'âme n'est plus là, » murmursi-t-il; et s'àgenonillant, il médita jusqu'à l'aube ëur la destinée de Thomibe.
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Qh t ss^n; doute, ce fot durant cette veillée funèbre qu*il évoqua \d génie de Telesio et lui demanda ses lumières comme un héritage auquel il avait droit ; sans doute, alors, son avenir se prépara mystérieusement dans son âme.
En brisant, à l'exemple de Telesio, les entraves de la scolastique, il comprenait qu*il briserait celles qui enchaînaient Pesprit humain, et qu'il ramènerait Thomme à la dignité de la raison ; la philosophie ne pouvait être éternellement unç vaine spéculation propre à exercer les intelligences oisives de l'école ; elle devait devenir une science positive, si je puis m^exprimer ainsi, destinée à répandre parmi les hommes l'esprit de tolérance et de liberté.
Depuis que Christophe Colomb avait découvert l'Amérique et que Luther avait détaché de l'Église la moitié du monde chrétien, l'esprit de recherche envahissait l'Europe ; esprit terrible avec lequel Campanella lutta, sans doute, pendant ces heures so}eunçlle5. Enfant du passé, fils de l'Église, il se demanda, peut-être avec effroi, s'il pouvait, sans impiété, porter une main hardie sur les voiles de sa mère ; le spectre des révolutions lui apparut, mais il pensa, ainsi qu'il nous le dit lui-même : « Que l'esprit nouveau ne pouvait être « dangereux ni pour l'Église, ni pour l'État, mais que les « innovations faites avec lumière pouvaient rendre la relier gion et le gouvernement plus parfaits , et attirer à eux « jusqu'aux dissidents!... »
Génies inquiets, précurseurs aventureux de la science moderne, non ! Telesio et Campanella ne furent pas de froids rêveurs, des spéculateurs sans portée ; ils conçurent l'application ep mêipe temps que la doctrine. Ce fut, sans doute, la préyisiçn d'une ^re pouvelle qui fit dire à Campanella
ces magnifiques paroles : « Les siècles faturs nous jugeront» » puisque le siècle présent crucifie ses bienfaiteurs ; mais ils * ressusciteront le troisième jour du troisième siècle ! »
Qui saura jamais toutes les pensées qui s'agitèrent dans Tâme du jeune Dominicain durant cette nuit mémorable ? Qui pourra affirmer que ce ne fut pas alors qu'il conçut le projet d'affranchir son pays du joug étranger ? Qui pourra nier qu'en isentant la nécessité de la liberté de Tintelligence» il ne sentît aussi que la liberté politique devait en être le résultat. Campanella avait en lui du philosophe et du tribun, et peut-être, dès lors, s'agitait sous sa robe de moine l'esprit de
Savonarola.
Quand le jour parut, avant de quitter la chapelle funéraire, il écrivit sur le cercueil les quatre vers suivants :
Telesio les traits de ton carquois Ont détruit la troupe des sophistes,^ Mis en déroute ie tyran des esprits Et affranchi la vérité.
Cet esprit de libre examen était le premier pas vers l'émancipation des peuples.
Campanella avait vingt ans quand Telesio mourut; ce n'é" tait plus un adolescent incertain de la route qu'il devait suivre; sa vocation éfait arrêtée. Ses supérieurs lui ordon-'
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oèirent de quitter Gozensa : ils redoutaient pour lai rinfluencc du souvenir de Telesio ; mais, en s'éloignant, GampaneUa ne put oublier celui qu'il appelait son maître ; il emportait avec lui son esprit.
Deux ans après il défendait publiquement à Naples les doctrines de Telesio. Antonio Marta, Napolitain, avait mis sept ans à écrire un livre contre Télésio, GampaneUa ne mit pas sepit mois pour le réfuter.
L'éloquence chaleureuse du jeune moine, son immense érudition et sa lumineuse logique le faisaient triompher dans toutes les luttes de ce genre. Un jour il débarqua à Naples ; fatigué de la traversée, n'ayant pris aucune nourriture, il passe devant un couvent de Franciscains ; c'étaient les antagonistes de son ordre. Il entre ; on discutait publiquement dans le cloître sur des sujets théologiques; il se glisse au mi* lieu de la foule, il attaque tour à tour les orateurs les plus exercés, les terrasse, les anéantit, et se retire triomphant. Toujours vainqueur dans ces combats de l'esprit, il était devenu la terreur des ordres rivaux, et les Dominicains euxmêmes finirent par en être jaloux. Ils ne lui pardonnaient pas d'avoir déserté la vieille philosophie pour en propager une nouvelle, ils l'accusèrent d'orgueil et presque d'hérésie, et GampaneUa , ne pouvant vivre en paix à Naples, dans le couvent de son ordre, fut chercher un abri chez le marquis Lavello son ami Sans rompre le joug du cloître, il s'en affranchit assez pour voyager librement. Il parcourut toute l'Italie, et partout il se lia avec les plus grands esprits de son siècle. A Naples, il connut Délia Porta ; h Venise, Sarpi; à Florence, Galilée ! Durant dix ans, il tint en haleine la curiosité publique, battant en brèche les id^es reçues, et répan-
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dant des idée» noa^elles. A Padoue, il eut de grands itUm? pfaesgcieatiCque^, et Tombrageuse Venise s'alarma de son în* fluence. L*uq desMédicis, Ferdinand P', duc de Toscane, (i) le protégea et chercha vainement à le fixer dans ses état» ^ rien ne put Tarrêt^. £nti:a)Qé Ter$ wn but inconni^, il tr^vef'Çfi Vlt^iie, ki^ant p^rtoiit ie$ tracer lupinepies de. ^m pas^agç ; xnm , insî^tiable de glçire, il n^ sq sewtJMt pa^ honoré à régal de sa valeur ; il s'accusait aussi lui-même çt sen^^ g^ie s^ œuvres étaient inférieures à ses pensées. Qévqyé p^ uï^e. Qfagevj^ inquiétude qui Iç pous^ç ^ V^^tiQn» Camp^nelja fuft l^sgr^in^e^ cités, q^ il A*a^ p^ trouver ^ r^qçm^kée éç)a||aate çl sq^iyer^inQ qqe rêv^t son ambitieuse JÊ^nesse, qf il s^ rfîtire dans I21 petite vil|e de Stilo.
Il ava^t alorç trente ans ; le xvi^ siècle finissait, le moyens âge était expirant , une ère nouvelle allait commencer pomTle monde, et Gampanella, en se retrouvant dans ce couvent de Stilo, oà nous l'avons vu, treize ans auparavant, jeune novicft plein de foi et d'amour pour Thumanité , se demandait s'il avait accompli sa mission ici-bas, et s'il n'avait rien à faire pour ce peuple qu'il retrouvait dans la nûsère et dau$ V^hr. jectioB ? i'esprit de Telesio n'avait porté ect lui que des fruii§i stériles , de vaines spéculations de l'mtelligenQe].... Qqçlle^ étaient ses œuvres? Du haut de sa solitude^ il re^rdait le», populations qui souffraient à ses pieds et il rêvait pQUi: eïtea> une vie moins rude , un travail plus facile , plus d£ lumière et plus de liberté. Une active charité l'animait à la délivrance de ses frères; il comprenait que la mission de Thomme
(1) Voir, dans les lettres, celle adressée par Gampanella à Tan des successeurs de ce prince.
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8ttr là terré M de se déTbuer pour lë bied de toiis et non de se consacrera la poursuite égoïste d^anegfoiresolitaire.
N'est-ce pas ude chose digne de remarque, que ce fut du cloître que sortit l^esprit de rénovation ? Enfants de là solitude et de la science, Luther, SaTonarôla, Giordano Bruno et Gampanella conçurent, dans la retraite et la méditation, leurs plans dé réforme. Asàervis h la réglée pour occuper leur iti-^ ti^Uigence passionnée , ils h^avaient pas la guerre , Tamour, l'ambition des carrière^ civiles , et détachés pour edx-mêmes des intérêts humains , ils comprenaient mieux ce qu'il y àrait à faire poui- le bonheur de rhumanité;
De retour h Stilo, que faisait Gampanella ? retiré dans son monastère, il s'occupait en apparence de sciences, et revenait à la poésie , source oubliée de sa jeunesse ; il composait une tragédie sur la mort de Marie Stuart. Mais là n'était pas < son âme ; il la donnait tout entière à la préparation ^e son grand dessein, qu'il était parvenu à faire partager aux moines de son couvent et à répandre dans les cloîtres voisins.
Une des faiblesses de l'esprit de Gampanella, ou plutôt <le l'esprit de son temps, était la croyance à l'astrologie. Les astres avaient annoncé à Gampanella une révolution en Galabre pour Tannée 1600, et il voulut , dit-on , profiter du conéburs déé astres pour renverser le gouvernement espagnol, et §nbstittièr à là rfionarchië une république sage et éclairée iial, clanslapeliséedu moine, était une théocratie (1). La larï- ^Uëti les ariliïes devaient opérer des prodiges : par là tangué,
(1) C*ei^t là aussi 1^ pensée, qui a inspiré Tulopie d'iiiië fédération EuropéeDoe, présidée par le Pape, dans le livre du Pape^ par J. de Maîstre< QueUes conséquences diverses ces deux, esprits opposés ont su tirer de la mêoïc idée !
il fallait prêcher la liberté; par les armes^ établir des institutions nouvelles.
Le moment ne pouvait être plus favorable pour une insurrection. La Galabrc était remplie de condamnés au bannissement ; des contributions excessives et réitérées pesaient sur le peuple ; tout était prêt pour la révolte. Stilo était dévoué à Campanella, qui prêchait la liberté sur les hauteurs où se réunissaient les conjurés. Un ami de Campanella , Dominicain comme lui^ le père Denys Ponzio de Nicastro, avait gagné Catanzaro à la conspiration ; il propageait Tesprit de révolte, peignait Campanella comme un envoyé de Dieu ; il exhortait le peuple à ressaisir sa liberté^ à mettre fin aux vexations des ministres du roi y qui vendaient à prix d'argent le sang humain et écrasaient les pauvres et les faibles.
Plus de trois cents moines Augustins, Dominicains et Cordeliecs suivirent l'exemple de Campanella et de Poiizio; un grand nombre de prédicateurs se répandirent parmi le peuple et le préparèrent au soulèvement On devait exterminer les Jésuites (1), qui, disait-on, altéraient les pures doctrines de rÉvangile pour les faire servir au despotisme des princes.
Une partie de la noblesse napolitaine et plusieurs évêques appuyèrent cette audacieuse et sublime tentative de tout un peuple revendiquant sa nationalité. On le voit, la conjuration était formidable. Pour renforcer les populations de la Calabre , on comptait aussi sur le concours d'une armée navale turque commandée par le vizir Assan-Cicala. Ce Cicala était
(1) Plus lard, dans un de ses écrits, Campanella chercha à persuader au pape et aux princes chréliegs de détruire Tordre des Jésuites.
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né en Calabre; jeune encore, i] en était parti pour fuir la persécution espagnole; il aidait passé en Morée, s'était fait Turc et était parvenu au rang de vlsir ; il venait aujourd'hui aider à la délivrance de son pays. L'âme de la conjuration était Gampaneila; il se faisait appeler Messie; il dirigeait les opérations sur tous les points^ et» après le succès, il devait être le législateur dû nouveau gouvernement.
La conjuration devait éclater au mois d'aoûtl 599. Deux traî- . très se trouvèrent parmi les conjurés etla Calabre resta esclave.
Cyprien, auteur protestant, et le Dominicain Echard, tous deux historiens de Gampaneila, ne donnent aucun détail sur cette conjuration; mais Pietro Giannone, auteur d'une histoire de Naples, rapporte les faits que nous venons de raconter, d'après les pièces manuscrites de la procédure de Gampaneila et de ses complices , pièces que l'on conservait de son temps dans les archives de Naples^l).
Gampaneila, dans tous ses écrits, garde le silence sur cette épogoe de sa vie. Dans son utopie sociale, la Cité du Soleil^ on trouve la phrase suivante : « Un grand philosophe , mal- » gré les tortures que ses ennemis lui ont fait endurer durant » quarante heures, n'a pu être contraint h dévoiler une syl- » labe de ce qu'il avait résolu de taire. » Tobias Adamus, ami de Gampaneila, fait allusion à cette conjuration dans une préface d'un livre de Gampaneila, et Gabriel Naudé (2), qui
(1) Ces pièces n'ont pu être retrouvées de nos jours.
(2) Voici la traduction de six vers que Gabriel Naud(J a faits sur le portrait de Gampaneila :
C'est là la figure de cet homme extraordinaire } L'ari.a égalé la nature :
Ses yeux sont deux torches flamboyantes,
m Kibiil f'iitfif aii ttfb!î<ë aë stiu; ait; eti psitmi iei iëgi^^^ té DMu i ir mmmé mm èà imim MfB été Mtàè
h ëi fmvé et; û^ûkpëfi eûcété; C^&ipèhelfà dând h haute • GttUibi-é; «iii» il réli {)tirerit irènfr à bdht ! ^
tèà 8èiit bdidÉiéd ^lil trâhireot lètirs fr^rëè et éth^m^^ rent la délivrance dti fôiMm dé Naplé^ étàieiit ii^^ I Cà^ mUMi Jte y« dohiâiàièht Fàbtâ dé Làti-ô éi Omanni Sot-
m^ mtm.
Averti dcf danger ^ le cointe de Lemos , aletr» vicè^roi de NapléÉ» i envoya en Galàbre GUàrles Spinelli, avec oMre dé s'édipare'r de tous les conjurés et de les conduire à Napâes sur quati*e galère». Deux dés prisonniers furent écàrtelés vifs Sur les galères niênies; on voulut par cet exemple ter-^ ti&et les autres et leur arracher dés révélationSé Pon^io ée Nicastro fut arrêté ep bablt séculier ; quant au chef de la conjuration, Thomas Gampauella, ii était parvenu à s*enfuir déguisé en paysan, accompagné de son vieux père, le seul homme à qui il pût se fier parmi ce peuple dcHit il avait voulu la liberté et qui, aujourd'hui, Faurait livré à ses op* presseurs.
Ils errèrent pendant plusieurs jours dans les montagnes de la Galabrei et; par tme chaude soirée de s^embre, haletants^ festénQéi(, Mini argent et aans ressources, Ils arrivèrent sur
Sa t^ est (Hviséff en sept régions inégales* Celai qot différait tant des autres hommes Ne pouvait leur ressembler par la Ggure.
* Cette bizarre struciore de ta (été de GaAipanena, dottt il pflrté kii-mème dans plusieurs passages de ses écrits, aurait ét6 de nos }Onti une étude CU'rieuse pour les adeptes de l« ccttfiie»^ de GaU^
SUR CAMPANELLÀ. 19
le rivage de la Roncella , d'où Os apercevaient les côtes voisines de la Sicile. Une barque était là ; en moins d'une heure elle pouvait transporter Gampanella à l'autre bord, le rendre è U tie ; à la liberté ! Le bâtëiièr âtait eohsenti S là travërt^t; tasiti il demandait poUf salaire uhe somitie que les jftig?tifs n'avaieiit pas. « malheureux Gampanella , dit un àiii tètir (Somèfriporâin^ faute dé quel(|ties inisërâbleêi édxiÉ; tu i û*àà pû te saliver !»
Accablé de douleur, le père de Gampanella fait cacher son 6\i ààûkià càbaâé â'ufo pêcheur, l^iiis, malgré ses Vieux ans, il coiih sUr le rivage pour chercher une autre barque. Pendant son absence ; Gampanella regardait avec atûtiéié àbiëur de lui ; son geste, soti regard trahissaient sôd inquiétude. Lé pêcheur, qui avait la ruse du lazzarone italien, soupçonne quelque mystère ; il quitte à la bâte sa chaumière et court iaire part de ses doutes à FabrizioGarniïa, gouverneur de h Roncella. Garaffa aurait pu sauter le proscrit , mais il le livra, lié comme un malfaiteur, à Gharles Spinelli, commissaire du vice-roi. Pour récompense de cette action; Garaffa fut fait prince par Philippe III, rot d'£spagne.
Ce dut être une heure de douleur poignante pk)ttr Gampanella que celle où il fut livré à la vengeance du gouvei*nement espagnol ! Il aimait le peuple; le rêve de sa vie avait été de lui donner plus de bonheur et pins de liberté , d'éclairer et de façonner son esprit grossier; et, aujourd'hui, c'était par dn homme du peuple , par un misérable pêcheur qu'il se voyait vendu à ses ennemis !
Sansdoute le souvenir de ce moment d'angoisse lui inspira plus tard le sonnet suivant, empreint d'une poésie énergique et sombre » dont la traduction affaiblit le sentiment*