‹ Œuvres choisies de Campanella: précédées d'une noticeChapitre 43 sur 70 · DE SON CACHOT · texte numérisé non relu

DE SON CACHOT

GANZONE.

Si ce n'est pas en vain que tu m'as créé, c'est à toi, Seigneur, d'être mon sauveur f Pour obtenir grâce je pleure et je crie vers toi nuit et jour. Quand te plaira-t-il de m'écouter? Je n'ose plus parler, car les fers qui m'enchaînent se rient de ma prière vaine, de mes yeux desséchés et de mes rauques lamentations.

Cette vie douloureuse, pire que mille morts, est depuis si longtemps ensevelie, que je me trouve au nombre des générations perdues, et comme un homme abandonné, libre au milieu des morts qui sont vraiment morts, tandis que moi, quoique accablé de misères, je suis encore vivant! Car mon corps seul leur est soumis et supporte, hélas ! le poids de toutes les souffrances du monde!

Semblable aux trépassés que tu oublkis 4aiis leurs tom* beaux, et dont tù ne t'occupes plus, je suis enfermé dans le fond des lacs souterrains et des ténèbres de ia mort Je sens une mer confuse de malheurs, pleine de monstres et dedra« gens s'amonceler sur moi, et ta colère décbainer le y mi de l'adversité contre ma destinée!

Je suis séparé de mes amis, l'opprobre de mon sang, accablé de honte et d'horreur; on me fuit; on ne pourrait même venir vers moi, le voudrait-on ; car on m'exècre comme un serpent venimeux, et Ton ne voit qu'une preuve d'horrible trahison dans cet amas de terreurs et de misères qui pèse sur moi ; voilà pourquoi je suis seul suppliant e.t pleurant depuis tant d'années!

Seigneur, ô toi qui as pour filles les prières compatissant tes, réserves-tu pour les morts les prodiges et les grâces que tu me refuses ! Le médecin peut-il ressusciter les morts pour chanter tes louanges? Les cachots ténébreux racontent- ils seuls ta gloire? Est- ce dans la nuit qui m'environne, dans l'onUl et le désespoir, qu'on peut discerner tes preuves éternelles?

Cependant, jour et nuit, Seigneur, je m'écrie vers toi ; j'implore la liberté, et tu ne m'écoutes pas, et tu détournes les yeux I Je naquis pauvre, je grandis au milieu des misères et des épreuves, puis je m'élevais parmi les ignorants et les sages, quand tout à coup tu m'as précipité dans le plus effroyable abaissement!

Ta as épuisé contre moi toutes tes colères; elles m'environnent comme les flots; comment se dressent-elles encore si menaçantes ! Tu ne permets à personne de me secourir; tu as éloigné de moi ceux de mon sang ; mes amis sont enfermés dans uns dure prison, ou errants et malheureux !

Va, plainte amère inspirée par un psaume (1), qui pour les autres est une prophétie et pour moi une histoire véritable ; retourne vers l'esprit qui te donna naissance ; peutêtre écoutera-t-il sa fille, puisque ma voix ne mérite pas d'être entendue !

(1) Cette Cansone est tirée en partie du psaume Domine, Deu$ salutis meœ.

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