‹ Œuvres choisies de Campanella: précédées d'une noticeChapitre 70 sur 70 · ANALYSE DE LA CITÉ DU SOLEIL · texte numérisé non relu

ANALYSE DE LA CITÉ DU SOLEIL

La tentative de Gampanella a cela de particulier qu'elle eut lieu dans un esprit tout à fait opposé à celui des autres réformateurs. G'était, nous l'avons vu, du sein d'un parti extrême que s'élevait habituellement le cri de guerre contre la société. Thomas Morus lui-même, qu'il le sût ou non,'

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avait suif] cette bannière, entraîné par le mouvement géné-> rai. Or, ce parti extrême, ennemi du pape et de tout ce qui tenait à la papauté, relevait directement du protestantisme dont il formait Tarrière-garde. Ennemi déclaré du protestantisme, Campanella, au contraire, le traite de révolte et d'impiété. Appeler Campanella catholique serair trop dire; il sent de bien loin Vhérésie, mais il est ultramontain ; il veut la domination même temporelle de TÉglise, le règne illimité du pape en matière religieuse, et la suzeraineté du saintsiège sur toutes les couronnes. S'il demande la réforme , il demande aussi qu'elle s'opère au sein de l'Église et par l'É* glise même; il repousse obstinément toute tentative hostile à cette grande puissance dont la mission lui semble divine, et hors de laquelle il ne voit point de progrès.

Une réforme complète , à la fois religieuse et sociale, est depuis longtemps réclamée ; elle n'est pas accomplie. Les protestants qui se sont séparés de la cour de Rome à la voix de Luther et de Calvin ont marché en sens contraire du but qu'ils se proposaient ; ils ont reculé au lieu d'avancer ; car le progrès n'est possible que si la domination universelle de l'Église est d'abord solidement établie, et ils ont inutilement augmenté le nombre des rebelles. Les catholiques, de leur <ïôté, ont manqué d'énergie contre le protestantisme, et, se contentant de reconnaître qu'il y avait beaucoup à changer dans le gouvernement de l'Église, ils ont repoussé toute innovation.

Tel est le point de départ de cette école dont Campanella est le chef sans contredit : cependant il ne parla pas le premier en faveur de la théocratie. Guillaume Postel, l'un des

3i& JUGEMENT» BT TlÊH0I6NAG£$

hofnmes leg plus savaats da son siècle, professeur de DiaUi4matiqttes et de laDgaes orientales ao coUége de France dès sa fondation» lui servit de précurseur. Comnie loi, il rêva Tu^ nité du monde dans le christianisme, et prit les idées reli^ gieuses pour fondement et point de départ de tout un nou«- Tean système. Comme kii encore* il emt à la vertu oceuke desnomlMres, à Tastririogie judiciaire, la folie des grands esprits du siècle, à laquelle nul n*échappa, depuis Métonchthon jusqu'à Bodin, jusqu'au chancelier Bacon lui-même^ Le livre de Postel, De Orbis ccncordiâ^ ne fut pas une utopie, mais prépara celle de Campanella (1). C'est sous cet rapport qu'il peut être utile de le mentionner ici, qudque étranger qu'il soit d'ailleurs à notre but principal.

La pensée de Guillaume Postel est celle d'un apostolat universel, à la fois philosophique et religieux : ii veut convertir le monde entier à la religion par des arguments philosophiques, s'adresser à la raison de tous les peuples fH)ur leur faire admettre le christianisme (2). La vérité chrétienne a trois ennemis à combattre : les juifs, les mahométans, les idolâtres. Il lui faut un triple triomphe pour devenir cosmopolite.

(1) Le Uvra de Poslel est divisé en quatre parU«s. Dans la première il démoDtre philosopliiquement la vérité des dogmes cbrétiens : dans ja deuxième il explique la vie de Mahomet et rétablissement de Tislamisme; il rérutc IcKoran. Dans ta troisième il examine : Qvddcommune totus orbis tàm jure humano quàm divino haheat. Dams la quatrième : Quâ arte sine seditione falsm de Deo'diisve periuasiones ad verum per trahi possint.

(2)Kationc cumillis agendum censeo. (îndis.Mohammedicis); Ch b. conc, prrpratio.)

Selon laf> Vanité de raligion dmt ftire du genre humain un seul peuple, et les contéquencef d'un tel changement se-» font incalculables. Lorsque toutes les croyances seront ra*< menées à une seule (1), toutes les institutions confondues; lorsque le droit divin et le droit bamaih seront partout les mêmes, on pourra considérer comme atteint le but de Tbistoire qui présente à l'observateur une série de faits progrèsnfs. Le christianisme, s'il ne trouvait même d'autre preuve devant la raison, serait encore la'religion la plus propre au maintien de cette unité ; car la loi du Christ est une loi d'amour ; celle des autres peuples , des Juifs , par exemple, sont des lois de haine qui prêchent la guerreet sèment la di-* vision.

L'histoire, envisagée d'en haut, offre uue suite de laits coordonnée dans un même système et préparant l'unité future. L'ancien Testament a servi d'iptroduction au Nouveau: Moïse a frayé la voie au Christ. Dieu a conduit la jeunesse du monde à la connaissance de la vérité par une gradation continue ; la vérité présentée d'abord dans tout son jour l'aurait éblouie, et elle ne l'aurait pas comprise. L'autorité devait parler dans le principe et poser les dogmes : la raison devait venir la dernière et dans l'âge mûr, pour les démontrer et les confirmer (2).

(1) Voir la table des préceptes communs à tontes les religions. ( Orb.Cone.y lib. lll. Persuasionum omnium communium canones.)

(% Deus HecU cum Israele quod optioius preeeptorcum iidolescente admodùm discipulo, cul cum radicibus discfplinae ob setatis teneritudlnem et ignorantiam etlam ludos solitos permfttit. — In Iradendis di^iplinis autoritasest ratione prier.— Debebat itaquepraeeedere rdigio, sequi ratio. — ( Orb. C^nt., Ht). 1.)

Les grandes réYolutîMis snrreDues dans le monde ne sont pas des bonleTersements mutiles, dénués de sens et dus à un hasard aveugle. Elles ont leur côté moral et providentiel Les conquêtes sont des faits nécessaires; les victoires propagent la civilisation (1). Un seul fait, aux yeux de Postel, ne rentre pas dans ce cadre et combat la tendance générale, loin de s'unir à elle : c'est la propagation du Koran. Cette fois, par une exception inexplicable, le monde, au iieu d'avancer, a reculé (2). H faut donc que le Koran disparaisse ; que la propagande chrétienne, armée d'une logique infaillible , vienne jeter au vent ses feuillets, effacer jusqu'à la trace du mensonge, et rétablir ainsi l'ordre et la vérité.

Cette propagande doit être l'œuvre du seizième siècle. Voilà pourquoi lui, Guillaume Postel, a entrepris de traduire les livres saints en arabe et de battre en brèche les bases de l'islamisme. A ce travail il a voué sa vie (3). Au reste, il ne

(1) Sic factum est ut quamyis Romani et Graecî, quorum latissiraè secundùm populos Ori<*iiti8 patnêre claruêreque imperia, toto ex^orlie nobis olim cognito reporlârint yiciorian, praedas egerint, non rarô crudelissimé Victoria usi sint : tamen legum et morum naturae magis affinium ubivis seminaria et usum in detrimenli accepti compensa» tionem reliquerunt. (Orb. Conc.^ lib. 11.)

(2) Mohammedeci, quos magis amo, quia eratis pars nostri^ quae periit (Lib. I.)

(3) Tofus orbis est in majoribus lenebris quàm quùm Tenit Chris-

tus in vineam operarios missurus Jusserat Clementina

de magistrls priœariasacademias illius linguae arabicae debere habere doctores binos, ut singula secula baberent homines ad eam persuasion nem ex hominum mentibus convellendam idoneos. Non est adbùc factum. Jecinuncvobis, ut permeam tenuilatem licuit, fundameola ejus erudilionis eicusâ grammaticâ. (Lib. 11.)

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s*explique pas sur l'unité future ; il ne dit pas si cette unité exclusivement religieuse sera maintenue par un pouvoir religieux ; il reste muet sur Texlension nécessaire de la puissance pontificale, sur la constitution de TÉglise. Son livre est le rêve d'un érudit cherchant à s'expliquer le rôle historique du catholicisme. Bientôt Campanella, élevé à la même école» avec moins de science et plus de génie, va dépasser le but et faire de ce rêve une utopie.

Dans le Traité de lamonarchie espagnole^ Gampanella essaya de hâter le jour où le grand travail de la Réforme au* rait lieu. « Ce jour, disait-il, n'est pas loin : il est annoncé et prédit à chaque page de Thistoire du seizième siècle. L'immense accroissement de la puissance espagnole est l'œuvre de Dieu : il a choisi et marqué d'un sceau divin le plus religieux des peuples d'Europe pour le faire servir à ses vues providentielles; il lui a donné les clefs du Nouveau-Monde^ afin que, partout où luit le soleil , la religion chrétienne ait ses solennités et ses sacrifices. Le roi catholique doit réunir l'univers entier sous sa loi ; son titre n'est plus un vain mot : le Christ d'une main, Tépée de l'autre, il faut qu'il combatte le protestantisme et Tislamime jusqu'à les faire disparaître de la face de la terre ; car sa mission est d'assurer le triomphe de l'Église en écrasant ses ennemis et en posant le pied sur leur tête : nouveau Cyrus, il doit mettre fin à cette nouvelle captivité de Babylone. »

Voilà ce qui a été révélé à Campanella ; mais ce sont là seulement les préparatifs immédiats, les préliminaires de la réforme annoncée. Lorsque l'unité sera établie dans le monde et la victoire de l'Église assurée, alors il faudra re-

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lâtir le temple et purifier le sanctnaîre ; il fiodra qoe le cfaristhmisEme soit transfigorè ; que h «ocîêté ^foisse nue tomplète mëtamor^ose et entre dans une sérié de {Âases fionvelies.

Le roi d'Espagne et le pape, auxquels GampaneHa raconlait ses visions et adressait ses conseils, Taccusèrent Fun de trop de liberté, l'autre d'hérésie. Jaloux de mettre 1 exécution ses rêves qu'il voyait dédaignés , il changea de langage ; il «nttoBça qae la monarchie e^agoide était réprouvée ; fl se prociMia hiinaiême envoyé de Dieu pour eoaobittiie ÏEsfmgse et rhâ'ésie et présider à k uiinsfoni^tion du monde. livm révolte k main armée, suscitée dsms quelques eidovents de fai Galahre, «ut pour résultat rempriftonnement de «M au*temr. 11 fot jecé ûêùs uft cachot pour vingt-stept ans.

Ce revers ne l'abattit point Ne pouvant être le soldat de sa réforme imaginaire, il s'en fit le prophète. Il se réfugia tout entier dans la spéculation. Il entreprit de poser les bases de cette société nouvelle où la transfiguration du christianisme devait conduire. La Cité du Soleil est le complément du Traité de la monarchie espagnole^ c'est une aperception, une divination de l^état futur de l'humanité.

Campanella avait une activité d'esprit prodigieuse, une imagination forte et hardie, rebelle à toutes les règles'^et qui embrassait le monde. Théologie, philosophie, histoire, politique, sciences naturelles, poésie même, rien ne lui était étranger, et ses nombreux ouvrages, quel qu'en soit le genre, dissertations métaphysiques ou rinie^ italiennes, poN tent la même empreinte de témérité et de grandeur. Le malheur, les dédains dmit il fût victime ; vingt-s^pl' années de

S^A €AMfAN£LlA. M9

soufflrances morales et de tmtures corporelles dans ks pri* 'sons de Napies achevèrent d*aS9ômbrir et d*égarer son pah^ isant génie. Souvent le rêve du délire ou la folie de riOuminisme se trahissent dans ses pensées étranges, mais nttUanient tneohéreiite& Elies appartiennent k un système bien lié dans tontes ses parties^ et œ n'est pas le côté le moins orîgiaal àt» œnvres de Glmpanella, que cette puissance, cette rigaenr philosophique au service d'une imagination déréglée. Vivant Mn d'un monde qu'il ne pouvait connaître, il entntprift ^ sans s'effityer de ce qu'une pareille entreprise nvaft de gigantesque • de refaire toutes les sciences physiques ou morales I en leur donnant pour base sa philoso^ phle ou« si Ton aime mieux » sa religion» En cela il était conaéquent avec lui-ménM. Il n'y avait point de sdenoOt à ses yeux, hors de la religion et de la philosophie. Or, s'il fallait s'attendre à une transfiguration prochaine du christianisme, toutes les branches de connaissances, toutes les institutions devaient subir un changement semblable, l'esprit humain se développer dans un nouveau système, la civilisation dans un autre cadre.

Campanella diâingoe la philosophie rationnelle et la philosophie réelle. La politique est nne branche de la seconde. U Cité du Soleil contient l'exposé de sa politique.

Pour plus de rigueur, nous nous placerons au point de vue de Campanella, et abandonnant l'ordre que nous avons suivi dans l'analyse de Y Utopie, nous examinerons ici les questions diverses suivant leur enchatuement et leur importance. Nous commencerons donc par la question philosophique et religieuse. Pour ne pas entrer dans nne digres-

sion qui nous entraînerait loin de notre sujet» nous ne donnerons ici que les indications nécessaires; nous nous borjierons aux laits sur lesquels Campanella appuie ses réformes sociales.

Quel était ce nouveau christianisme qu*il voulait révéler au monde? c*est ce que lui-même n'a expliqué nulle part. Comme tous les mystiques de son siècle, Campanella aspirait vaguement vers Tinfini, et s'absorbait dans la contemplation d'un avenir qu'il se persuadait comprendre. Toute sa vie il promit de coordonner les écrits tour à tour échappés de sa plume, de resserrer les liens qui les attachaient l'un à l'autre, de donner le dernier mot de son système et de ses croyances ; mais la vivacité naturelle de son iinagination ne lui permettait pas d'analyser ses idées et de s'en rendre un compte exact ?

Élait-il orthodoxe, en sa qualité de partisan de la théocratie et de moine dominicain ? Si l'organisation de la société, telle qu'il la conçoit, ne comprenait déjà de nombreuses hérésies, son orthodoxie en matière religieuse serait encore difficile à soutenir. Sa grande autorité est celle des protestants et des juifs, la Bible. Toutes les propositions qu'il y trouve, il les interprète dans leur sens littéral; il prend pour la réalité le mysticisme et l'allégorie : la Bible en main, il prouve la fausseté du système de Copernic. Faut-il ajouter que dans la Cité du Soleil on ne sait quel culte philosophique des héros et des vertus vient se mêler aux cérémonies et aux solennités du culte chrétien ? Cette religion delà nature, commune aux peuples enfants qui adoraient Dieu dans ses plus beaux ouvrages, y trouve également

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sa place. Le soleil [et les astres reçoivent une adoration particulière, comme exerçant une influence sur les choses terrestres. « Les astres, dit Gampanella, sont les messagers de Dieu : la fin du monde s'annoncera par des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Majheur à ceux qu'elle viendra surprendre comme un voleur de nuit : le monde n*est pas éternel; il a commencé, et il doit finir. **

£n revanche sa philosophie est plus claire, et, si elle n'est pas plus rigoureuse, elle présente une conception plus large dans son ensemble.

Gampanella, élève d'Aristote, et libre penseur comme Telesio, place l'origine de toute connaissance dans la faculté de sentir. Son axiome favori est celui-ci : Omnia sensu perd'piuntur. Mais nous ne pouvons pas percevoir de la même manière tous les objets qui sont dans la nature. Si les sen» nous font connaître les choses corporelles, nous ne connaissons les choses incorporelles que par un sens interne, par une faculté spéciale qui nous révèle l'absolu. Suivant Cam^ panella tous les objets qui sont dans la nature sont doués de la première sorte de sensibilité; l'honune seul a le privilège de la seconde.

Or, cette faculté par laquelle l'homme pénètre dans le monde incorporel, c'est l'imagination instinctive et spon* tanée. Gampanella passe à l'ontologie sans transition. Après avoir débuté par un emprunt fait au péripatétisme, il revient à l'inspiration, au mysticisme, seule méthode encore reconnue.

En ontologie, Gampaneliadistingue deux principes : l'être et le néant, ou la négation de l'être. Ajoutez un rapport qui

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seal peut donner naissance 3i des êtres physiques ; cât* Pêtre et le néant existant de toute éternité ne peuvent pas naître à une époque donnée, d*oû il suit que les êtres jdiysiques qaà naissent à nne époque donnée ne sont ni le néant ni Tétre. Tout ce qui naît existe donc en vertu d*un rapport qui s'établit entre l'être et le néant Toutes les créatures finies participent à la fois de ces deux natures. Elles partîdpent de Têtré, en ce qu'elles aspirent à la perfection, en ce qn'elles ont les mêmes attributs que PÊtre suprême ; savoir : la puissance, la sagesse et Tamour ; elles participent do néanl ptrce qo*eUes soat imparfaites et que leurs attributs divins tendent à m changer en leors contraires, rimpiriasaace» l'i* gnomoe et b iuâne. Cette triaité d'at^bats de l'être eo •oi, qui renferme peat^tre «ne explication symbolique da diristianisme, servira d'archétype à la répnbUqne solsriemie qni sera faite à son image.

te dieu de Campanclla a marqué à l'homme une fin ; il distribuera au dernier jour, suivant les mérites de chacun, les peines et les récompenses i les âmes sont son ouvrage; H les a faites immortelles. Croire en eflfet que les Imes ne sont pas immortelles, qu'il n'y a rien au-delà de notre monde, c'est croire qœ le néant r^;ttB seul; c'est prononcer one impiété et nn bbapbèQie. Mais comment ex[£qaer fai présence du néant, G*est*à-ditHi, do mal? Ne 6embie4»iipts, d'après ce qui précède, que l'être et le néant ont nne égale paissanot, et que le monde sert de diéâtre ^ lenr rivalité 7 Fiot-il su» bordonner le néant à l'être? «Dieu, qui est naturelkmeot bon, n'a pu, dit Gampanella^ permettre à une divinité inférieurs de mêler partout le mai «u bien. » Forcé d'aligner

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une cause à rorigiue du mal, il la trouve dans ie péché ori-^ ginel. Si les générations noutelles souffrent, c'est poar ex* pier le péché des générations ancieiines. Ainsi il abandonne la philosophie, et il échappe à la dilBScuHé par un appel h h religion. Il setnble cependant préférer au péché originel l*influcncc maligne des astres. Explication qu'il serait difficile d'admettre, même en se plaçant à seo poim de tue i car si les astrei exerçakot une influeDoe, il iiadrait que 0ka l'eût permisi et alora autant vaudrait croire qu'il a laïaié dans de certaines limites la liberté d'agir à une divinité mal* faisante.

La Cité du Soteil est l'an)Ucatioii de celte doetriae. G*eat la mise en scène de toute celte mélaph jsiqoe abstraite, te forme concrèle sous laquelle elle doil paaser dans le mo9di# La société solarienne particifie de l'être autant qu'il est poSir sible : elle est une affimnatioB presque absolue : les causes qui agissent en elle sont les causes effectives, o*est*à«dire, les causes qui viennent de l>ieu. Elle diffère en cela de notre société terrestre, qui est une négation, qui participe presque uniquement du néant, où le mal règne sans partage, où tout est erreur et mensonge. Les rois, les sages, les.hoflunes forts* les saints de notre monde ne sont pas tels, en réalité; ils ne font que le paraître, car ils relèvent du néant (1). Conformément 4 ces principes, Campanella arrive à cette conclusion que le siècle où ii vit est sous l'influence de constellations malignes. Il y a de grands mouvements dans le ciel, et ainsi sont nés les maux de la terre. Le monde semble gouverné

(1) AnathilsUo ^uœdam e&l, ao ostensio esseadi quéd aen lent, viêelicel reges sapienles strenui, quôd la veritale non sunt.

32/i . JUGEMENTS £T TÉMOIGNAGES

par le hasard ; et le plus grand mal peut-être, c*est que peu d*honuiies s'aperçoivent qulis sont esclaves du néant Gomme ils ne connaissent pas le règne de TÊtre, et qu'ils ignorent ce qu'est le bonheur» ils confondent le mal et le bien dans leur aveuglement.

Ce déplorable état de la société n'est pourtant pas sans remède. Le christianisme est la consécration des lois de la nature. Il contient le germe de toutes les réformes que prêche la Cité du soleil; il mène directement à la connaissance de l'être, de l'afiSrmation. Gampanella prédit sa généralisation dans l'avenir, et annonce qu'il atteindra bientôt son entier développement Le jour viendra où la terre entière marchera dans ses voies et rejettera le mensonge pour jouir de la vérité. La vérité anra les philosophes pour témoins, pour apôtres. « Nous ne savons ce que nous faisons, dit Campa-» nella ; nous sommes des instruments dans la main de Dieu. Dien se sert des passions des hommes pour accomplir ses desseins éternels. »

Qui pourra percer l'horizon et dire ce qu'apportera l'avenir ? Le quinzième siècle à lui seul offre plus d'événements à l'histoire que les quatre mille ans et plus écoulés depuis l'origine du monde. Ses découvertes en ont changé la face : les conséquences de l'imprimerie sont incalculables ; Part militaire a subi une révolution ; les propriétés de l'aimant ont été connues. La navigation a rapproché tontes les parties du monde et préparé de loin l'unité future. Bientôt une nouvelle république s'élèvera : arts, sciences, lois, tout sera réformé ; les prophètes viendront, et la réalisation de la Cité du Soleil sera proche. U faudra renverser et arracher jusqu'à la ra-

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cine, puis sur les ruines ainsi faites planter et bâtir (1).

Quelle sera cette république nouvelle, annoncée par les prophètes, et dans laquelle la pensée divine se reflétera comme dans une vivante image ?

Un homme, un pontife qui rerprésente Dieu gouverne le monde solaire. Son nom est mystérieux, on retrouve dans l'initiale le cercle, symbole de Véternité; pour le vulgaire, c'est le grand métaphysicien; sa puissance n'a point de bornes ; tout relève de lui, soit au temporel soit au spirituel. II juge en dernier appel, il est comme le point central d'où tout émane, où tout vient aboutir. Autour de lui, la puissance, la sagesse et l'amour forment un triumvirat ; ce sont ses délégués, ses grands ministres. Nous savons que, dans la doc« trine philosophique de Gampanella, ces trois abstractions sont considérées comme les propriétés fondamentales de l'être, ses primaUtés, La Puissance est la virtualité qui existe dans l'être et le fait agir ; la Sagesse est la faculté par laquelle il aspire à connaître le vrai ; l'Amour, celle par laquelle il veille à sa conservation. Si telles sont les trois primalités de l'être, et de l'homme par conséquent, ce sont aussi celles de la société, puisque la société est un être collectif qui ne peut contenir en soi aucun élément de plus ni de moins que les êtres individuels.

Le premier triumvir, Puissance, est chargé de l'adminis* tration militaire ; le second. Sagesse, a dans son département les arts libéraux et mécaniques, les sciences, les écoles; le troisième, Amour^ surveille tout ce qui regarde la copserva-

(1) At priùs quideru evelli et exlirpari, deindè aediQcari etplantari, etc.

lié JUGEMElfTS n XiMOlGHAGES

tîoB de l'espèce biunaûie; «il est juste, dit Cam|Niiielb, ^le Famâioratioii des races d'hommes soit Tols^et d*aatant de soins que celle des races d'aoimanz* » Chacun de ces triumvirs a sous ses ordres un certain nombre de délégués^ Le grand méta|)by8icien leur est supérieur à tous, ib lui doi- Tent une obéissance absolue.

La manière dont kt magistrats sont élus, eeUe dont ib gouf cment la république rappelle rj^ise que Campandla a eue sans cease sous les yeni. La dignité de grand meta-» physicien est conlérée par l'élection à celui qui oonnadt le miéot tent ce qui s'enseigne dans la Cité du Soleil Elle n'est pas donnée à fie; le Jour où l'on trouve un plus instruit et on plus habiie, il faut que le métapbyncien en diarge lui cède sa place. Comme on le vmt, c'est le mode d'élection des papes que Campanelb a pris pour modèle « il n'a Ciit qu'exagérer le principe. L'instruction, ajoaie*t-il| est la meilienregarantie de capacité ; et les solariens arrivent à on,degré d'instruction Uea supérieur à celui des Européens. Si dans notre monde il n'ett pas donné à on esprit vulgaire de tout savoir , cela n*est pas impossible dans la Cité da Soldl , attendu qu'on y dédaigne l'inutile fotras de la scolastique, et que, sur les dilerses enceintes de la ville , sur les murs du grand tecaç^ central, on voit en peinture comme un grand musée de toutes les ccmnaissances humaines. Chaque acte de la vie étant chez les solariens un pas vers la science, ils af^ennent en un as ee que nous n'apprendrions pas en dix. Voilà comment il n'est pas impossible que le métaphysîciett possède la science universelle. Pour ses trois acolytes, on choisit les plus habiles

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dans les arts auxquels chacun doit présider. L^électîôn des magistrats inférieurs est soumise à la même règle.

Ces magistrats ont un pouvoir très-étendn. Tous les huit jours, ils tiennent conseil avec le métaphysicien et les triumvirs, pour traiter des intérêts de la €ité. Ils sont juges de tous lesd^ts commis dans Texercice des fonctions qu'ils dirigent ; ils peuvent, sauf le recours an métaphysicien, prononcer des ientences de mort, et faire lapider les coupables par le peuple. Mais leur force principale est dans la religion. Chacun d*eux reçoit de ceux qui lui sont soumis une confession auricdure, puis confesse ses péchés et ceux des autres aux triumtirs qui font k même rapport au grand métaphysicien. Celui-d, Bâchant de cette manière quels sont les péchés les plus communs, offre à Dieu dans le temple une confession publique, et trouvo plus facilement les remèdes propres l guérir les maux de TÉtat. La religion est donc le principal moyen de gouvernement de ce grand monastère.

Mais il ne suffit pas que toutes les primalités de Têtre se développent régulièrement et aspirent chacune % atteindre leur but ; les maux de notre monde doÎTOnt encore disparaître. Campanella cherche à déterminer Torigine des maux , il la trouve dansi*ég<Nf6me, qui arrête tous les rouages de la sociélé «t Tempôcba d*étre fortement uate. Au lieu de «m» courir par tîeUement au bien gèoérsl , éhacun a^agite isoU* ment dans sa ^)bère propre et met souvent obstacle au but commun de la société. L'intérêt particulier, seul mobile de nos actions» est le grand fléau de notre monde. Supprimons rîBlérêt particulier , il ne restera que llntérêt général Ne voyez- vous pas toutes les forces de la société, uaguères disse-

minées, incohérentes, converger dès lors vers un même but? Voici donc la propriété détruite, comme dans l'Utopie. Les maux qu'elle entraîne périront avec elle : et le bien qu'elle produit, c'est-à-dire, la nécessité du travail, ne périra pas. Il proviendra seulement d'une autre cause : à l'amour de la propriété, seulmobile du travail dansnotremonde,CampaneIla substitue un esprit de corps auquel chacun se sacrifie , un dévouement absolu, le désir inné de contribuer au bien de tous. Cela, dit-il, n'est pas si impossible que Ton croit. Les Romains ne mouraient-ils pas à l'envi pour leur patrie ? Quand les moines des premiers temps se dépouillaient de toute ambition, se séparaient à jamais du monde, et faisaient à leur communauté le sacrifice de leurs intérêts , de leurs affections, de leur propre vie, n'agissaient-ils pas en vertu des mêmes principes ? Gampanella, moine lui-même, fait de sa république un grand couvent , dont le métaphysicien est le supérieur. C'était là un de ses thèmes favoris ; dans ses Conseils au roi d'Espagne , il appelle continuellement son attention sur les communautés monacales, il semble y voir l'ébauche de cette organisation que le monde doit recevoir un jour.

Tout sera donccommu/i; point de pro|^riété particulière, individuelle. La communauté sera aussi absolue que possible; elle s'étendra jusqu'aux femmes. Ainsi l'égoisme sera forcé jusque dans ses derniers retranchements; le prétexte même des attachements de famille lui sera enlevé. Il n'y aura plus d'individus, il y aura la société tout entière, unie comme un seul homme, et forte de son inébranlable unité. Plus d'autre lien entre les hommes que le lien qui unit des frères.

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Grâce à ia présence de ces magistratures religieuses et philosophiques , grâce à l'absence de la propriété individuelle, le crime sera généralement banni, de la Cité du Soleil , les causes qui pourraient le faire naître n'agissant plus. L'homme individuel lui-même, l'homme moral marchera dans une voie de perfectionnement. Comme il n'y aura plus de délits possibles, autres que l'ingratitude, la paresse, le mauvais vouloir, c'est à prévenir les maux de ce genre que devront tendre les elTorts du gouvernement , et les magistrats du pays, purs représentants d'abstractions personnifiées, portant le nom des vertus auxquelles ils sont préposés , encourageront la reconnaissance, la sobriété, la gaîté, la bienfaitsance, etc.

Certes, on ne peut nier qu'il n'y ait une part d'originalité très-réelle dans la république de Campanella. Mais cette originalité en quoi consiste -t-elle? En ce que toutes les idées s'enchaînent dans un système compact et régulier : les précédentes utopies n'olTrent rien de semblable; die consiste dans ce point de vue d'après lequel Campanella ramène toute sa république à la forme précise et rigoureuse d'un grand monastère. Cet effort de déduction logique et ce préjugé favorable à la théocratie donnent à la Cité duSoleil un caractère distinct et particulier. Au fond cependant Campanella se rapproche de ses devanciers plus qu'il ne pense. Il abolit la propriété, comme Thomas iVlorus : comme lui il établira Inégalité, car s'il n'y a plus de propriété individuelle, les hommes ne seront plus inégaux ; ces idées s'enchaînent par un inévitable lien. Or, Thomas ÎMorus n'était pas le premier auteur de ces théories ; Campanella semble reconnaître que ces

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idées-là sont anciennes ; qu'elles ont été pressenties, acceptées parles générations les plus reculées, que le christianisme ne les a pas rejetées toutes ; il invoque même à l'appui de ses réformes les plus étranges Tautorité de Socrale et de saint Clément ; tl montre comment Tinstitntion des monastères aux ptrmiers temps du christianisme a été un premier pas vers cette union future dont ia Cité du Soleil offre Hmage. Son tôle l lui est de recueillir Théritage de ces idées, d^annoncer que le jour de leur réalisation est venu , que les hommes doivent enfin renoncer à leur existence individuelle , pour doubler leur force en mettant en commun leurs richesses et leur intelligence, tl a pour mission de dégager du christianisme les principes abstraits qu'il renferme , et de prêcher «ur les toits leur application dans la pratique. L'originalité est donc bien moins dans le fond des idées que dans la foniie dont eUes sont revêtues.

C'est ici le lieu d'examiner quelle solution Campanelia a donnée aux questions agitées dans l^Utopie. Cherchons quel genre d'égalité il établit.

Après avoir supprimé la propriété^ il va plus loin encore; il efface toute distinction entre les sexes. Il établit aussi une éducation commune qu'il prend plaisir à tracer avec un soin minutieux. Â un âge fixé, chacun choisit suivant son aptitude une profession mécanique ou une profession savante. La gloire consiste à connaître le plus grand nombre d'arts , à être apte au plus grand nombre de professions. Aussi les Solariens ne peuvent-ils concevoir que chez nous la partie de la population qui travaille soit peu estimée, tandis que tous les hotmeurs sontpour les nobles, c'est-à-dire, pour les oisib.

SI3R €AMPA]NËLLA. ^31

lA ttoîte fonction n'est réptiïée Yîîe, et, «fin que tontes jonissem d'nne consWi^riation égale , Torgueil y est sévèrement pnni comme nn crime. Dans notre monde les panvres et les riebes ont chacun leurs défauts particuliers: dans la ville du Soleil, chacun étant pauvre et riche à la fois, ces défauts se nentmlisent

Cependant Campanella ne pousse pas jusqu'à l'extrême rigueur rinflexibilité du principe. £n proclamant la supériorité de la science, en classant surtout chacun suivant son mérite, il se montre beaucoup plus libéral et plus vrai que Thomas lilorus. Le spectacle de la société ecclésiastique qu*il avait sous les yeux l'a beaucoup mieux servi que celui de la société ancienne n'avait inspiré son modèle. Mais la hiérarchie du savoir est peu de la chose ïk où n'existent ni la liberté ni la richesse : il est facile, en effet, de montrer qu'en sacrifiant la liberté à la théocratie, qu'en négligeant d'augmenter la production et de régler l'état matériel de la société, Campanella n'a pas fait la part de tous les intérêts. Son libéralisme est donc imparfait et quelque peu involontaire.

Il a sacrifié la liberté à la théocratie : en effet, le principe àe l'association forcée , et celui d'une hiérarchie rigoureuse où le pouvoir descend du supérieur à l'inférieur, au lieu de monter du peuple au souverain , sont imcompatîbles avec la liberté. La Cité du Soleil est même plus franche à cet égard et moins inconséquente que l'Utopie, Thomas Morus classait les habitants de son île par familles auxquelles il donnait un nombre égal de membres : autant fait Campanella. La ville du Soleil est une réunion de grands couvents placés les uns à côté des autres et dont les magistrats règlent la distribution.

Les membres de la commosauté se divisent en deux classes: Tune comprend les individus au dessous de quarante ans, Tautreles individus plus âgés. Les vieillards sont servis par les jeunes gens, mais les jeunes gens se servent eux-mêmes. Un silence complet règne dans les tables communes , et ia lecture est iiaite à haute voix, comme dans un réfectoire de moines. Grâce à un ordre régulier auquel sont soumis les moin« dres actes de la vie , grâce aux influences des astres que les Solariens observent sans cesse, la race humaine s'améliore de jour en jour. Gampanella prend plaisir à la comparer aux autres races d'animaux ; le suprême progrès consisterait selon lui à faire de la société un graud troupeau de bétail humain. Quels qu'aient été ses efforts pour faire passer dans sa république quelque chose de la liberté qu'il trouvait dans l'Église, il a échoué devant les exigences delà vie commune et de la régularité forcée.

La question de l'organisation du travail n'a pas à ses yeux la même importance qu'aux yeux de Thomas Morus; à cet égard il se rapproche plus du moyëh-âge. La richesse est par lui sévèrement proscrite, et le même arrêt porté contre tout ce qui peut servir à l'accroître, le commerce, par exemple, d'ailleurs trop contraire à la nature de la république qui n'en éprouve pas le besoin. Comme il n'y a pas d'oisifs dans la Cité du Soleil et que tout y est soumis à une régularité parfaite, quatre heures de travail par jour sufTisent pour son entretien : Thomas Morus en demandait six : Gampanella abrège les heures de travail en limitant la production. Les , seules connaissances exigées de chaque Solarien sont celles de l'art militaire et de l'agriculture. Pour l'agriculture nous

SUR GAMPANELLA. âS3

sommes reportés aux souvenirs de V Utopie : chaque année, à certaines époques, les habitants sortent de la ville et vont se livrer aux travaux champêtres. Celui qui les dirige n*est pas regardé comme un maître, mais comme un père ou un frère aîné. Le travail n*a plus rien de dur ni de pénible : il devient si attrayant qu'il semble une véritable fête, et que nul ne s*y refuse. C'est avoir résolu un grand problème qu'élever l'amour du travail à la force d'une loi naturelle impérieuse, et d'un irrésistible penchant. Mais Campanella tourne dans le même cercle vicieux que son prédécesseur ; il prend sans cesse pour démontrées les propositions qu'il avance.

Telle est la république Solarienne dont nous aurions terminé l'analyse, car ici encore nous pourrions à bon droit négliger les détails de roman, si Campanella , en annonçant sa théorie comme devant se réaliser dans un temps plus ou moins éloigné, n'avait professé de dogme d'une perfectibilité indéfinie dans tous les genres. Nous omettons sans doute les innovations plus ou moins bizarres qu'il assure devoir être introduites dans l'art militaire : nous ne dirons rien de la charrue à voiles, ni des navires qui marcheront sans voilure et sans rames. C'est la manie des réformateurs de descendre jusqu'aux détails les plus minutieux , de vouloir changer, améliorer, inventer sans cesse. Mais nous ne pouvons passer sous silence la longévité des Solariens. Comme leur vie sera soumise à des lois toujours régulières, elle s'étendra jusqu'à cent, quelquefois jusqu'à deux cents ans. Une connaissance parfaite de l'astrologie doit leur révéler certains remèdes secrets et merveilleux contre les maladies. Ils sauront même

rajeunir au besoin (1). €eia ne leur suffira pas : ils feront des découvertes dont noas avoos à peine l'idée : ils aj^en-* droDt I traverser l'air en volant (2) ; ils trouveront le moyen de voir jusque dans les profondeurs des deux les étcnles les plus cacfaéeSt d'entendre les bruits les plus lointains « et de jouir du concert harmonique des sphères célestes. Ge sera donc une entière transfonnation de notre monde. Dès que l'homme aura le secret de rajeunir, il pourra échapper à la mort, il deviendra semUable à Dieu; car il se séparera de plus en plus du néant pour se rapprocher de l'Être.

Telle est L'utopie de Gampanella. £Ue ressemble beaucoup à celle de Thomas Morus, dont elle reproduit les principaux traits sous une originalité apparente. Elle attribue tous les maux de notre monde à la propriété individuelle, à Tinéga*

lité des conditions : c'est dans Tabsence de ces principes qu'elle cherche les sources d'un bonheur inconnu. Sauf les différences partielles que nous avons indiquées, et qni tieft* nent surtout I ce que le point de vue n'est pas te mêoM, Oampan^a n'a rien fait qn'exagérar les principes de Tbmnas Morus, et le résultat auquel il arrive est la mrilleure réfuta* tlon de ces principes. Il y a encore une autre différence qui tient surtout au caract^ des deux auteurs. Thomas Morus était un homme pratique qui a trouvé dans sa république na délassement d'esprit et dont on a pu soupçcmner la conviction. Son Ile imaginaire ne s'éloigne jamais beaucoup du monde que nous faabitcms : elle a'y rattache toujours par

(1) Komnt et afcannm ad renovandam vilain quolibet pest septeiinlo, absqué affitcUane, et ex arte suavi et miriflcâ quâdan.

(2) Eos jàm invenisse artem volaDdi quae una mundo déesse videbatur.

SOB CAMPAIIBIXA. 3A5

quelque endroit et ne le perd pas de Toe. La question de Vorganisatiou du traTail y est soulevée; son importance comprise. Campauella est un illuminé, d'un fanatisme philosophique à toute épreuve , et qui , missionnaire d'an nouveau genre» se croit sérieusement appelé à présider aux destinées nouvelles. Sa Cité du Soleil est tout- à-fait étrangère à la réalité, elle ne conserve aucun souvenir de notre monde : elle est l'œuvre d'un homme qui a vécu isolé parmi les siens, qui n'a pas tenu compte des intérêts de la nature humaine, qui a ignoré les instincts et les passions de son temps. Si le système a quelque apparence de rigueur, il la doit surtout à ce qu'il s'est toujours maintenu dans la théorie pure, à ce qu'elle n'a pu le faire fléchir.

Mais cette rigueur n*est pas plus réelle que celte de l'I/-* topie. La reKgicMi et k philosophie de Campauella ne suppor* tent guère l'examea Sa religion est un néo-catholicisme très* vague, où l'astrologie joue le principal rôle. Sa philosophie est souvent ingénieuse, mais elle repose tout entière sur une erreur de méthode. Campanella ne raisonne jamais; il de* vine. Il ne s'élève pas par l'observation des faits et une série d'inductions des questions inférieures aux questions les plus élevées. Il s'élance d'un bond au sommet de l'ontologie, ei de là au sein de l'Être étemel dont il décrit les attributs^ il domine un horison sans borne. Il fait ensuite le mondeà l'i* mage de Dieu, mais du Dieu qu'il a rêvé, en sorte qu'il fa-* çonne à son gré la nature humaine, et qu'il foule aux pieds l'expérience. Chose remarquable, il avait contribué lui-même à ressusciter la philosophie d'Aristote» à faire reconnaître lea droits de l'expérience et de la sensation; mais il était impa^

Sad JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES

tient d'aUeindre le but de toute philosophie, et il abandonna de bonne heure la route la plus sûre, mais aussi la plus longue.

Si les principes posés par Gampanella sont Je résultat d'une synthèse précipitée , ils condamnent le système. Mais il est facile de retrouver dans le système lui-même, dans l'application de ces principes, dans la constitution de la société imaginée par Gampanella , de flagrantes contradictions. Hormis la communauté des biens qu'il veut plus complète encore que son modèle, il ne peut établir entre les hommes ni plus d'égalité , ni plus de liberté que dans notre monde. Leur donne-t-il au moins plus de bien-être? Non, certes, il résont les questions économiques comme Thomas Morus, et conséquemmcnt avec la même impuissance. Tout au plus a-t-il vaguement entrevu qu'on doit chercher l'augmentation delà richesse dans le perfectionnement des moyens de travail. Il n'ajoute rien aux idées de ses devanciers, à moins qu'on ne doive tenir compte de sa croyance dans l'alchimie. La pierre philosophale et le secret de faire de l'or, ces chimères' du xvr siècle, auraient, par leur découverte, guéri les plaies de h société, changé la face du monde et réalisé les utopies.

Quoiqu'il y ait assurément une plus grande puissance de conception philosophique chez Gampanella, tout l'avantage a été pour son prédécesseur. La Cité du Soleil est loin d'avoir en la même fortune que V Utopie : on s'est d'autant moins occupé d'elle qu'elle se séparait davantage de notre société. L'une a eu tous les honneurs de la réfutation ; l'autre^ ensevelie dans un oubli de deux siècles, n'en est guère sortie que récemment, et grâce aux nombreuses ressemblances d'une ibéorie plus moderne. La teinte métaphysique, réjpandue sur

SUB GAMPANELLA. 337

chacune de ses pages, la rendait inaccessible à d'antres, qu'aux initiés^ et beaucoup n'y ont vu que de folles rêveries. Ces principes, dangereux peut-être dans une autre bouche , devaient exciter la défiance , dès qu'ils étaient mêlés à l'astrologie judiciaire et aux plus étranges abus de l'imagination. Ajoutons que l'époque où parut la Cité du Soleil étAÏt moins favorable, et devait l'empêcher d'être populaire. Thomas Morus avait écrit au premier souflSe de la réforme, lors* que l'esprit d'examen s'éveillait de toutes parts, et mettait en question la légitimité des institutions religieuses et so« ciales. Une inquiétude générale agitait.Ies esprits, dans Fat*tente de l'avenir : il s'agissait de diriger le grand mouvement qui devait remuer l'Europe. Faut-il s'étonner que l'appari-^ tion de V Utopie ait été un signal d'alarme, que la réfutation ait été jugée nécessaire? Un chancelier d'Angleterre essayait de déterminer la nature d'une société reposant sur les principes d'une réforme radicale , et la réforme radicale était partout, en Angleterre, en Allemagne, en France même. Mais, un siècle après, le mouvement était passé. On ne voulait plus innover; on voulait asseoir les institutions sur une base plus ferme et plus solide. Si de grandes questions se débattaient alors en Europe, partout , excepté peut-être en Angleterre, elles étaient d'une nature différente. Point d'effervescence dans les esprits; plus de tentatives radicales; elles avaient péri par leurs abus et leurs excès. Qu'importait alors qu'un moine napolitain au fond d'une prison de la Calabre rêvât, dans de mystiques hallucinations, on ne sait quel bizarre avenir de la société? Qu'importaient son nouveau christianisme, ses inventions merveilleuses, et les folies astrologiques

ii% JUGEMENTS ET TÉftIOiGNAGBS SDR GÂMPÂNELLA.

pur le^dlet il croyait préparer rhoiome à rinaanortalité? CampaoeUa venait donc trop tard. Il joua sans doute on rôle trèi-réd« et contribua pour sa part au mouvement des esprits qui s'opérait à cette époque. Il y contribua par ses hardiesses phikitophiqoes, par son indépendante originalité, qvà semUenl en faire un précurseur de Bac^m ou de Descartis. Mai» sa ptniosopbie eot plus d^io^portance relative qne d'inportanœ absolue; et, quant à ia Cité du Soleil^ le idus monstrueni de ses rêves» et le dernier écho de réformes dès lors Aandonnéest die eut le même sort que ces ré* formes»

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