LIVRE II. Ij
plus ignorant de tons les hommes. Le dessin fat admiré ; on parla de quelque autre chose , et la compagnie se sépara. Le cavalier retourna chez lui , et M. Colbert monta à Fap^ partement qu'il avait dans le Louvre. Je le suivis , et en passant dans un corridor , je loi demandai pardon de la liberté que j'avais prise de parler sur le dessin de M. le Cavalier. « Croyez-vous , me* dit-il tout en colère , que je ne
voie pas cela tout aussi bien que vous? Peste soit du h
qui pense nous en faire accroire. » Je fus très-étonné , et louai Dieu dans le même moment de ce qu^il me faisait voir si clairement ce que c'est que la cour , et à quelle dissimulation sont obligés ceux qui veulent y vivre.
Après que les dessins du cavalier parurent avoir été suffisamment examinés , le jour fut pris pour mettre la première pierre du fondement de la face principale du Louvre. Le roi voulut bien la poser lui-même. La pierre était d'un pied et demi en carré ou environ , taillée proprement. Dans le lit inférieur on avait entaillé la place de la médaille et de la plaque de l'inscription, en sorte que la pierre qu'on mît dessus ne touchait point à la médaille ni à la plaque. Cette pierre de dessus avait aussi son lit inférieur, taillé de manière à le joindre exactement au lit supérieur de l'autre. La plaque où était l'inscription était de cuivre de deux lignes d'épaisseur, et de cinq à six pouces en carré. La médaille était d'or, et avait d'un côté la tête du roi, et de l'autre le dessin du cavalier Bernin avec ces paroles : Majestati et œtemitati imperli GaUîci sacrum. Elle valait cent louis : elle était fondue de la main de M. Yarin, et les paroles de M. Chapelain. La dépense de faire des poinçons et des carreaux était trop grande , et aurait demandé trop de tems. On avait préparé une auge de bois d'ébène ou de poirier noirci, fort propre, une truelle d'ar-
lîj MÉMOIRES,
gent et un marteau de fer poli , avec un manche de bois violet, tourné aussi fort proprement
M. Colbert, suivi et accompagné de MM. les officiers des bâtimens , se rendit dans le milieu de la fondation , où étaient les entrepreneurs et le sieur Yilledot, maître des œuvres. M. Colbert tenait la toise , qu'il me donna â tenir ensuite , les entrepreneurs la truelle , Fauge et les pinces , et le maître des ceuvres tenait le marteau. Le journal de M. de Chantelou porte <pié le cavalier Bernin tenait la truelle. Le roi vint , suivi de plusieurs seigneurs de la cour. Quand Sa Majesté fut arrivée , l'un des entrepreneurs donna la truelle à M. le surintendant : il la présenta au roi , qui prit du mortier dans l'auge , et le mit dans l'endroit où se devait poser la première pierre. Les entrepreneurs l'ayant placée sur le mortier , le marteau fut présenté au roi par le sieur Yilledot, et Sa Majesté en frappa deux ou trois coups sur la pierre.
La médaille et Tinscription furent aussi présentées à Sa Majesté , qui , après les avoir regardées , les mit dans le creux de la pierre faite exprès , sur laquelle la seconde pierre fut mise. Après quoi Sa Majesté se retira, et ordonna qu'on donnât cent pistoles aux ouvriers , pour boire.
Des trompettes , que l'on avait fait venir sur le bord de la fondation , jouèrent des fanfares , comme ils avaient fait à l'arrivée de Sa Majesté. Le surintendant et les officiers des bâtimens accompagnèrent le roi jusqu'à la sortie de l'atelier , à la réserve du contrôleur et du premier commis du surintendant, qui demeurèrent sur le lieu, et qui n'en sortirent point qu elles ne fussent recouvertes suffisamment pour ne pas appréhender qu'on vînt la nuit enlever la médaille.
L'inscription française , mise dans les fondations du Louvre , sur une grande plaque d*or , portait ces paroles :