LIVRE II. Ixj
un mémoire où f exposais les raisons <piHl y avait de ne le pas exécater. Ce ministre Tayani lu , me fit appeler pour rëclaircir sur tous les articles , et il entra tellement dans tous les inconvéniens que j'y avais marqués , qu'il eut peur que le roi ne vint au Louvre avant lui , et ne prh en présence de toute sa cour la résolution d*exécuter ce dessin avant qu'il arrivât. Il fit mettre promptement les chevaux au carrosse, et commanda au cocher d'aller au Louvre le plus vite qu'il pourrait. Le cocher qui crut qu'il voulait aller aux Toileries , qu on appelait aussi quelquefois le Louvre , quand le roîylogeait, prit le chemin des Tuileries M. Coll>ert s'en étant aperçu , sortit presque tout le corps hors de la portière , et tout en colère lui cria : c*est au vieux Louvre que je veux aller ; car il craignait d'arriver trop tard. U apprit avec joie que le roi n'était pas encore arrivé. Dès que Sa Majesté parut, il alla au-devant, et lui parla, tout bas un tems considérahle. Il lui représenta apparemment les principaux inconvéniens qu'il y avait à suivre le dessin du cavalier : car après que le roi eut rejoint les seigneurs de sa cour et les cqurtisans qui s'étaient un peu éloignés pendant qu'il parlait à M. Colbert , il leur demanda ce qu'ils pensaient du dessin du cavalier , dont le modèle en grand et en petit était devant leurs yeux , sans donner aucune marque de ce qu'il en pensait. Messieurs les courtisans fur rent très-embarrassés : car on sait qu ils ne sont presque tous auprès du roi que pour être de son avis , et que pour en exagérer la sagesse à Tenvi Tun de l'autre. Comme ils avaient peur de ne pas entrer dans le sentiment du roi , c'était un plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils parlaient sans prendre ni le pour ni le contre : cependant comme le cavalier ne s'était pas feit aimer , ils penchaient plus vers la criiiquc cpie vers la louange.
hij MÉMOIRES,
Le roi ne se déclara point , et après une conversation va* gue et indéterminée qu^il eut avec les seigneurs qui le suivaient , il s*en alla sans rien résoudre , et chacun le suivît sans dire un seul mot.
Trouvant M. Golbert très^embarrassé sur le parti qu'il avait à prendre , je lui représentai qu'il n'avait rien promis au cavalier fiemin , qu'en cas qu'il n'abattît rien de ce que les rois prédécesseurs avaient fait construire ; que ç avait toujours été là la conditition essentielle et fondamentale ; que néanmoins cet architecte abattait le Louvre entièrement en deux manières , l'une en abattant effectivement les quatre dômes des milieux , lesquels ne pouvaient subsister en exécutant son dessin , et l'autre en couvrant les murs des faces des quatre côtés du Louvre y et en refondant toute l'architecture dont ils sont ornés. Car, ôter les colonnes , les corniches et tous les omemeus d'un édifice , ce n'est pas moins l'abattre , que c'est ruiner un tableau quand on peint un autre sujet sur la même toile. Ce mémoire était fort pressant et décisif. M. Colbert me fit appeler , et me demanda si j'étais bien sûr de tout ce que j'avais mis dans mon mémoire. « Monsieur, lui dis-je, les choses sont tellement de la manière que je les ai représentées , que le seigneur Mathias en demeure d'accord. — Cela n'est pas possible , me répondit-il; faites-le venir, donnez-lui votre mémoire, et qu il mette en marge ses réponses. » Je le fis venir dans mon cabinet, et avec un crayon qu'il avait, il approuva tous les articles de mon mémoire. Je le menai ensuite dans le cabinet de M. Colbert à qui il présenta ce mémoire apostille de sa main sur tous les articles. Ce ministre l'ayant lu, se promena assez long-tems dans son cabinet sans parler. Il rofnpit enfin le silence en disant : « Le cavalier s'est cru un grand personnage, et nous a pris pour de grands sots ;
LIVHE II. Ixiij
mais il s'est trompé également et en runetenTautre. Monsieur, continua-t-il , en parlant au seigneur Mathias , songez à vous en retourner : je suis content de vous, et je donnerai ordre que vous le soyez aussi. Cependant, monsieur, comme vous voyez bien que son projet était d'abattre le Louvre contre les conditions sous lesquelles il a toujours dû travailler , et sous lesquelles il est venu en France , comment ne lui avez-vous point représenté qu il ne les observait pas? — Je le lui ai représenté plusieurs fois, répondit le seigneur Mathias ; mais il m'a toujours répondu que ce n'était pas à moi à raisonner là-dessus , et qu'il ne m'avait amené que pour dessiner et exécuter ses pensées. »
Le seigneur Mathias fut bien payé , et partit promptement sans que depuis on ait ouï parler ni de lui, ni du cavalier Bemin, au sujet du bâtiment du Louvre. Il est vrai que le cavalier entreprit de faire une figure équestre pour le roi , qui, selon les promesses qu il en faisait, devait être la plus belle chose du monde. La figure a coûté des sommes immenses, et lorsqu'elle a été rendue à Yersailles , avec des peines et des machines extraordinaires , elle a été trouvée si détestable , que le roi la fit déplacer du lieu où on l'avait posée , et en a fait oter la tête , à la place de laquelle M.Girardon en a substitué une autre, modelée sur l'antique. On n a jamais pu savoir pourquoi le cavalier avait si mal réussi dans cet ouvrage : les uns ont dit que Tâge l'avait heaucoup^affaibli , d'autres ont cru que le chagrin de voir son dessin rebuté , lui avait fait prendre cette vengeance.
Quoique M. Colbert goûtât fort le dessin de mon frère , il ne laissa pas d'en faire faire un à M. le Yau. Il les présenta tous deux au roi pour choisir^celui qui lui agréerait le plus. J^étais présent lorsque ces deux dessins furent présentés ; c'était dans le petit cabinet du roi à Saint-Germain:
Ixîv MÉMOIRES ,
il n'y avait que Sa Majesté , son capitaine des gardes ^ M. Colbert et moi. Le roi les regarda fort attentivement, ensuite de quoi il demanda à M. Colbert lequel des deux il trouvait le plus beau et le plus digne d'être exécuté. Ce ministre dit que s'il en était le maître , il choisirait celui qui n'avait point de galerie ( on ne donnait pas encore le nom depéristileà ces rangs de colonnes qui, posés le long d'un bâtiment , forment une espèce de galerie couverte qui communique à toutes les pièces -^es appartemens ) : ce dessin était celui de M. le Yau , ce qui m'étonna fort. Mais il ne se fut pas plutôt déclaré pour ce dessin , que le roi dit : « £t moi je choisis l'autre , qui me semble plus beau et plus majestueux. » Je vis que M. Colbert avait agi en habile courtisan , qui voulait donner tout l'honneur du choix à son maître. Peut-être même était-ce un jeu joué entre le roi et lui. Quelque connaissance qu'eût M. Colbert de la capacité de mon frère dans l'architecture , je m'aperçus qu'il hésitait à faire exécuter son dessin , et qu'il lui semblait étrange de préférer les pensées d'un médecin, en fait d'architecture, aux dessins du plus célèbre des architectes. L'envie des maîtres du métier à Paris , ne manqua pas de s'écrier contre cette résolution , et de faire de mauvaises plaisanteries , en disant que l'architecture devait être bien malade , puisqu'on la mettait entre les mains des médecins. Pour lever toutes les difficultés au sujet de l'exécution du dessin de mon frère, je donnai un mémoire à M. Colbert, où je lui proposai de former un conseil des bâtimens , composé de M. le Yau , premier architecte , qui avait près de trente années d'expérience, de M. Le Brim qui possédait tous les beaux-arts, et qui n'ignorait pas les principes de l'architecture , et de mon frère , auteur du dessin. Je lui persuadai que s'il voulait bien être à la tête de ce conseil , toutes choses réussiraient au-
de& même de ses espérances^ J'eus l'honneur d'étfe leseorë^ taire de ce conseil , qui se tenait deux fois la semaine. Le registre où j'écrivais toutes les résolutions que l'on y prenait, et que j'ai rendu avec tous lés autres papiers des bâtimens, est plein de choses très-curieuses, et qui seraient très-utiles à ceux qui aiment l'architecture : car mon frère étant presque toujours contredit par M. le Yau et M. 1er Brun, était obligé de faiire à tout moment àes dissertations , ou plutôt des leçons d'architecture, qu'il rapportait par écrit dans l'assemblée suivante. M. le Yau et M. le Brun ne pouvaient approuver le dessin de mon frère , disant toujours qu'il n'était beau qu'en peinture , et qu'assurément on s'en trouverait mal dans l'exécution, à cause de la trop grande profondeur du péristile qui était de douze pieds, et que les architraves , qui poussaient au vide , jetteraient tout à bas : mais on y a si bien pourvu , que rien au monde n'est plus solide, et qu'il n'y a rien de si hardi ni de si beau dans tous les ouvrages de l'antiquité.
Ce conseil des bâtimens et la retenue que nous avions mon frère et moi de publier l'auteur du dessin que l'on exécutait , donna la hardiesse au sieur Dorbay ' , élève de
' On troQye , dans la Bibliothèque ^u Roi , une gravure du dessin «jae M. le Yau présenta en concurrence avec celui de Claude Pernuh : il est d'une composition très-difTérente , et surtout n'a point de péristile. Ceux qui. d'après les ennemis de la réputation de Vtrraalt) ont répété que le péristile du Louvre » l'Observatoire , l'Arc de triompbe, sont composés par M. le Yau, ont fait voir qu'ils se connaissaient bien peu au génie et aux talens des artistes , puisqu'ils ne s'apercevaient pas de l'énorme différence qu'il y a entre le goût de ni deux architectes , par la comparaison de leurs ouvrages. Si quelqu'an vrnait nous dire qu'un tableau du Bourdon est de Rubetis , qo^ane figure du Puget est de Coysevox , qu'une symphonie de Campra est de LuUi, il ne trouverait assurément aucune réance, parce
Ixv) MÉMOIRES,
M^ le Yau, de dire que son. mahre eu était l'auteur : insigne calomnie , car c'était lui qui avait mis au net le dessin de M. le Vau , qui fut présenté au roi , et auquel celui de mon frère fut préféré*
U ne tînt pas à moi ni à mon frère que M. le Yau n'eût l'honneur d'avoir inventé le dessin qui a été exécuté. Je proposai plus de dix fois au sieur Dorbay de faire un pé~ ristile à la façade princips^le du Louvre ; je lui en dessinai le plan et l'élévation , mais jamais il n y voulut essayer ni en parler à son maître* Je le dis avec vérité , nous avions mon frère et moi lUi tel amour pour la paix et pour la concorde , qu'il n'y avait rien que nous n'eussions fait pour maintenir l'ordre naturel , qui veut que ce soit le premier architecte des Lâtimens du roi qui donne les dessins de ce
que chaque auteur a une manière caractéristique qui est telle, qaë le» ouvrages de Ton ne peuvent être attribua à Tautre, sans blesser le jugement de ceu« qui ont du goÀ^ et dês connaissancu dans les arts. De niéroc aussi I dans Tarchitecture , la manière de M. de Brises n^est point celle de M. Mansard , d^ M. le Mercier, ni de M. François Blondel, etc. Si la composition du péristile du Louvre, de TObservatoire et de VArc de triomphe est de M. le Yau, il faut aussi que tous les ouvrages connus pour être véritablement de lui, tels que le ch&teau de Yaux-le-Vicomte , les deux grands corps de bâtimens de Viiicennes , qui sont du côté du parc , les hôtels de Lionne et du président Lambert, à Paris, enfin le collège des Quatrc-Natîons , soient composés dans le même esprit , dans le même caractère d^architecture que les trois premiers ; mais c^e&t tout le contraire ; il serait même difficile de trouver deux manières de traiter Parchitecture plus opposées. Autant M. le Yau est lourd dans ses proportions générales , et mesquin dans ses profils, autant M. Perrault est élégant, noble, pur dans les détails comme dans Tordonnance de ses édifices. Ce dernier sVlail frayé une route dans Tarchitecture , qu*il ne tenait que de son génie , et que iM. le Vau ne connut jamais. ( Note de Paife. )