‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 57 sur 97 · LE PETIT · texte numérisé non relu

LE PETIT

savait pas qu il était dangereux de s'arrêter à ccoaterunloup , lui dit : « Je vais voir ma mère-grand , et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma mère lui envoie. — Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup. — Oh ! oui , lui dit le petit Chaperon rouge ; c'est par-delà le moulin que voas voyez tout là-bas , là-bas , à la première maison du village. — Eh bien ! dit le Loup , je veux l'aller voir aussi : je m'y en vais par ce chemin-ci , et toi par ce chemin-là -, et nous verrons à qui plutôt y sera. »

Le Loup se mit à courir de toute sa force par lè chemin qui était le plus court ^ et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons , et à fidre des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.

Le Loup ne fat pas long-tems à arriver à la maison de la mère-grand ^ il heurte , toc , toc. « Qui est-là ? — C'est votre fille le petit Chaperon rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix , qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. » La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria : « Tire la chevillette, la bobinette ' cherra. » Le Loup tira la chevillette , et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme , et la dévora en moins

' Petit verrou de ho'is qui ferme les portes dans les TÎUagcs.

CHAPERON KOVGE. ^3

de rien ; car il y avait plus de trois jours qu*il n Savait mangé. Ensuite il ferma la porte , et s^alla coucher dans le lit de la mëre-grand , en attendant le petit Chaperon rouge , qui , quelque tems après , vint heurter à la porte : toc , toc. « Qui est-là ? » Le petit Chaperon rouge , qui entendit la grosse voix du Loup , eut peur d'abord , mais croyant que sa mère-grand était enrhumée répondit : « C'est votre fille , le petit Chaperon rouge , qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie. » Le Loup lui cria , en adoucissant un peu sa voix : a Tire la chevillette , la bobinette cherra. » Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.

Le Loup la voyant entrer , lui dit ^ en se cachant dans le lit sous la couverture : a. Mets, la galette et le petit pot de beurre sur la huche ' , et viens te coucher avec moi. » Le petit Chaperon rouge se déshabille 9 et va se mettre dans lé lit , où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit : <( Ma mère-grand , que vous avez de grands bras ! — C'est pour mieux t'embrasser , ma fille ! — Ma mère-grand , que vous avez de grandes jambes ! — C'est pour mieux courir , mon enfant ! — Ma mère-grand , que vous avez de grandes oreilles ! — C'est pour mieux écouter , mon enfant ! — Ma mère-grand , que vous avez de

' Grand cofTre où Ton serre le pain , dans \ti campagnes.

a4 L£ PETIT CHAPERON ROUGE.

grands yeux ! — Cest pour mieux voir , mon enfent !

— Ma mëre-grismd , que vous avez de grandes dents!

— Cest pour te manger ! » Et en disant ces mots, ce méchant loup se jeta sur le petit Chaperon rouge , et la mangea.

MORALITÉ

On iroit Kl, que Je jeunes enfans , Surtout de jeunes filles , Belles , bien faites et gentilles , Font très-mal dVcouter toutes sortes de gens , Et que ce n'est pas chose étrange , S*il en est tant que le loup mange.

Je dis le lonp , car tous les loups Ne sont pas de la même sorte ; Il en est d'une humeur accorte , Sans bruit , sans fiel et sans courroux , Qui, prives f complaisans et doux.

Suivent les jeunes demoiselles Jusque dans les maisons , jusque dans les ruelles. Mais y hëlas ! qui ne sait que ces loups doucereux , De tous les loups sont les plus dangereux ?

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REMARQUES

Le conte du petit Chaperon rouge est, si on veut, une allégorie , où les séducteurs de iUles sont peints sous les: traits du loup. Beaucoup de contes populaires ont la même morale, sans offrir un dénouement aussi trafique. On conte, dans le Finistère , qu'une jolie villageoise rencontra au coia d'un bois un jeune homme , doât elle écouta les doux propos ; elle s'en laissa même embrasser. Mais lorsqu'elle rentra chez elle , on se récria avec effroi sur sa figure qui était noire et flétrie : l'amant qu'elle avait écouté était un démon, dont le souffle lui avait perdu le visage.

Dans presque toutes les campagnes , on fait aux petits enfans des contes où on les menace du loup, pour les empêcher de s'égarer au loin. Sans parler des loups naturels , qui sont dangereux en certains pays , il y avait autrefois , comme nous l'avons dît , des loups-garous qui sont le type da ces compères dont on effraie nos jeunes années.

On voit , dans ce conte , une béte qui parle ; mais du reste point de féerie. Dans les pièces qu'il a inspirées , on a employé ordinairement le merveilleux^ On a fait du chaperon ronge une toque enchantée , à la conservation de laquelle tient la vertu et le bonheur de la jeune fille ; et le loup est simplement un séducteur. La meilleure pièce que ce conte nous ait donnée , et qu'on regarde avec raison comme un chef-d'œuvre , est l'opéra de M. Théaulon , représenté en 1818, sous le titre du Petit Chaperon rouge. Rodolphe le loup est un seigneur féodal , qui mérite son surnom en ra~

aG HEMARQUES.

vissant Thonneur des filles. Le chaperon est une espèce de talisman ; et la jeune fille est protégée par un ermite magicien , dont Rodolphe prend le capuchon et la robe pour recevoir le petit Chaperon rouge qu'il veut séduire. Cette pièce est pleine d'idées ingénieuses ; le songe du second acte est surtout du plus grand effet ; et il fallait une heureuse imagination pour produire cette scène cpii transporte le spectateur dans les enchantemens de la plus brillante féerie.

Un autre Petit Chaperon rouge , aussi en trois actes , a été joué la même année à la Porte-Saint-Martin. Le chaperon est pareillement enchanté ; sa perte met la jeune fille sans défense contre Alidor le loup. Le séducteur prend le costume de. la mère-grand pour attendre le petit Chaperon ; et les auteurs , MM. Frédéric et Brazier , ont conservé la scène du conte : Ah! ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! Du reste , ils ont mis beaucoup de féerie dans leur drame.

On a fait plusieurs autres pièces sur le sujet du petit Chaperon rouge , que l'on joue même au théâtre des enfans de M. Comte. Le Magasin de Chaperons , ou l' Opéra-Comique ifehgé, joué au Vaudeville , en 1818 , est une parodierevue , qu'on doit à MM. Théaulon , Désaugiers et Dartois. La mère l'Oye est marchande de modes , et vend des chaperons enchantés, qu'elle a fait faire , dit-elle , sur le patron du conte. Elle ajoute :

Perrault ja4is ni*en doona le modèle; Je Taî suivi très-scrupuleusement.

La forme n*en est pas nouvelle; . . Maïs le vieux est toujours charmant.

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