‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 58 sur 97 · LES FÉES · texte numérisé non relu

LES FÉES

Il était une fois une veuve qui avait deux filles : Tainée lui ressemblai^ si fort et d*huineur et de visage, que, qui la voyait, voyait IcL mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses, qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette , qui était le vrai portrait de son père , pour la douceur et Thonnéteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable , cette mère était folle de sa fille aînée, et en même tems avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine , et travailler sans cesse.

Il fallait , entr'autres choses , que cette pauvre eniant allât , deux fois le jour , puiser de Teau à une grafade demi-lieue du logis , et qu elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine , il vint à elle une pauvre femme , qui la pria de lui donner à boire, a Oui dà , ma bonne mère , » dit cette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche , elle puisa de Feau au plus bel endroit de ia fontaine , et la Itii présenta ; soutenatit toujours la cruche , afin qu'eHe bût plus aisément. La bonne femme ayant bu , lui dit : « Vous êtes si belle , si

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bonne et si honnête , que je ne puis m'empéçher de vous &ire un don ( car c'était une fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village , pour voir jusqu'où irait Thonnéteté de cette jeune fille ). Je vous donne pour don , poursuivit la fée , qu à chaque parole que vous direz , il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. »

Lorsque cette belle fille arriva au logis , sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. « Je vous demande pardon , ma mère , dit cette pauvre fille 9 d'avoir tardé si long-tems ; » et en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamans. « Que vois-je là ? dit sa mère toute étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et des diamans. D'où vient cela , ma fille ? » ( Ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille ). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était, arrivé , non sans jeter une infinité de diamans. « Yi^aiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille. Tenez , Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur , quand elle parle : ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine , et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. — Il me ferait beau voir , répondit la brutale , aller à la fontaine ! — • Je veux que vous y alliez , reprit la mère, et tout-à-l'heure. »

LES FÉES. ap

Elle y alla , mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plutât arrivée à la fontaine , qn^elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue , qui vint lui demander à boire. Cétait la même fée qui avait apparu à sa sœur , mais qui avait pri» Fair et les habits dune princesse « pour voir jusqu où irait la malhonnêteté de cette fille. « Est-ce que je suis ici venue , lui dit cette brutale orgueilleuse , pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à madame ; j'en suis d'avis : buvez à même si vous voulez.

— Vous n'êtes guère honnête , reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! puisque vous êtes si peu obligeante , je vous donne pour don , qu'à chaque parole que vous direz , il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. »

D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : « Eh bien ! ma fille ? — Eh bien ! ma mère ? lui répondit la brutale , en jetant deux vipères et deux crapauds.

— O ciel ! s'écria la mère , que vois-je là ? C'est sa sœur qui en est la cause : elle me le paiera ; » et aussitôt elle courut pour la battre. 'La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du roi , qui revenait de la chasse , la rencontra , et la voyant si belle , lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule , et ce qu'elle avait à pleurer ? « Hélas ! monsieur , c'est ma mère qui m'a chassée

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du logis. )) Le fik du roi , qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles , et autant de diamans , la pria de lui dire d^ou cela lui venait. Elle lui raconta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux *, et considérant qu^un tel don valait mieux que tout ce qu*on pouvait donner en mariage à une autre , remmena au palais du roi son père , où il Tépousa.

Pour sa sœur, elle se fit tant haïr , que sa propre mère la chassa de chez elle ^ et la malheureuse , après avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir , alla mourir au coin d'un bois.

MORALITÉS

L*honnétetë coûte des soins , Et Teut un peu de complaisance ; M^is tdt oa tard elle a sa rëcoœpense , Et souvent dans le tems qu*on y pense le moins.

Les diamans et les pbtoles ^

Peuvent beaucoup sur les esprits ; Cependant les douces paroles Oat encor plus de force , et sont d*an plus grand prix.

REMARQUES

La morale de ce conte a pour but, comme celle de Cendrillon , de consoler les enfans maltraités de leurs parens , et aussi d'encourager les mœurs hospitalières. De vieilles traditions populaires peuvent en être la source. On voit , dans Tancienne mythologie , que Latone changea en gre-nouilles des paysans cpii refusaient de lui donner à boire. . Mille traifs de ce genre se présentent chez les peuples modernes. Les Provençaux racontent qu'un pauvre homme demanda un jour wa abri à un villageois qui le repoussa : c'était l'ange de l'hospitalité. Saint Julien , dit l'Hospitalier, reçat un mendiant lépreux dans son lit : c'était Jésus-Christ même. Dans beaucoup de contes de fées, on les voit se travestir sous un costume misérable pour éprouver les gens qu'elles veulent connaître.

Ce conte n'a pas été mis souvent sur la scène , et les pâles essais qu'il a inspirés ont eu peu de succès. Les Fées, de Dufreâny, 1697 , n'ont de commun avec le conte que le titre seulement. On peut dire la même chose des Fées , de Dancourt, 1699. ^^ Fées, de Romagnési et de Procope , 1736, ne sont autre chose quei^rue/ à la Houppe, arrangé d'une manière un peu musquée.

1 L était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne , de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais , par malheur , cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité , avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage , en lui laissant le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux , et se le renvoyèrent l'une à l'autre , ne pouvant «e résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore , c'est quil avait déjà épousé plusieurs femmes , et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues,

La Barbe-Bleue , pour faire connaissance , les mena , avec leur jmère et trois ou quatre de leurs meilleures amies , et quelques jeunes gens du voisinage , à une de ses maisons de campagne , où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que promenades, que parties de chasse et de pèche, que danses et festins , que collations : on ne dormait point et on

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passait toute là nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin, tout alla si bien , que la cadette commença à trouver qiie le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue , et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville , le mariage se conclut.

Au bout d'un mois , la Barbe-Bleue dit à sa femme (ja'il était obligé de faire un voyage en province , de six semaines au moins , pour une a&ire de con- 8é([uence3 ^}^'^^ 1^ priait de se bien divertir pendant son absence ; qu'elle fît venir ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne , si elle le voulait \ c[ue partout elle fit bonne chère. « Voilà , lui dit-il , les clefs des deux * grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent , qui ne sert pas tous les jours 9 voilà celles de. mes coffres-forts ou est mon or et mon argent ; celles de mes cassettes où sont mes pierreries ; et voilà le passe-partout dé tous les appartemens. Pour cette petite clef-ci , c'est la clef du cabinet au bout de 1^ grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout , allez partout ; mais, pour ce petit cabinet , je vous défends d'y entrer , et je vous le défends de ^elle sorte , que, s'il vous arrive de l'ouvrir , il «l'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère: »

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné ; et lui, après l'avoir embrassée , monte dans son carrosse, et part pour son voyage.

heê voisines et les bonnes amies n^attendirent pas qu^on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée , tant elles avaient dHmpatience de voir toutes les richesses de sa* maison , n'ayant osé y venir pendant que lé mari y était , à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres , les cabinets , les garde-robes , toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles , où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets , des guéridons, des tables et des miroirs où Ton se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête , et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vet*meil doré , étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues ^ elles ne cessai^t 4'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie , qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses , à cause de l'impatience qu'elle avait d'alt 1er ouvrir le cabinet de l'appartement du bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité , que , sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé , et avec tant de précipitation , qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque tems, songeaiit à la défense que son mari lui avait faite , et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été déso-

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béissante ^ mais la tentation était si forte , qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef , et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques momens , elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé , dans lequel se miraient les corps de plusieurs femmes mortes , attachées le long des murs : c'étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées Tune après l'autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet , qu'eUe venait de retirer de la serrure , lui tomba de .la main.

. Après avoir un peu repris ses sens , elle ramassa la clef , referma la porte , et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n'en pouvait veniràbout, tant elle était émue»

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang , elle l'essuya deux ou trois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et avec du grès , il y demeura toujours du sang, car la clef était fée % et il n'y. avait pas moyen de la nettoyer toutà-fidt : quand bn âtait le sang d'un câté , il revenait deîautre....

' C'est-à-dire que la clef était un ouvrage de fëerie. Elle était enchantée sans doute, comme la lampe menreî1]ease , les anneaux constellés et d* autres objets magiques , du genre des talismans.

La Barbe*Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu il avait reçu des lettres en chemin, qui lui avaient appris que Fafiaire pour laquelle il était parti , venait d*étre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu elle put pour lui témoigner qu^elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain , il lui demanda les clefs -, et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé, a D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres ? — H faut , dit-elle , que je Taie laissée là-haut sur ma table. — Ne manquez pas , dit la Barbe-Bleue , de me la donner tantât. »

' Apres plusieurs remises il fallut apporter la def. La Barbe-Bleue l'ayant considérée , dit à sa femme : «Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef? — Je n'en sais rien , répondit la pauvre femme , plus pale que la niôrt. -^Vous n'en savez rien ? reprit la Barbe- Bleue*, je le sais bien , moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ? Eh bien ! madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pl^eurant, et en lui demandant pardon avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas é.té obéissante. Elle aurait attendri un rocher, .belle et affligée comme elle était ^ mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu'un rocher. « Il faut mourir, madame , lui

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dit-ii, et tout-à-rheure. — Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignés de lannes, donnez -moi un peu de tems pour prier Dieu. — • Je vous donne un demi-quart d^eure, reprit la Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage. »

Lorsqu'elle fut seule , elle appela sa sœur, et lui dit : (( Ma soôur Anne (car elle s'appelait ainsi ) , monte , je te prie , sur le haut de la tour , pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'il me viendraient voir aujourd'hui ; et , si tu les vois , fais leur signe de se hâter. » La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de tems en tems : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?» Et la sœur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie ' , et l'herbe qui verdoie *• »

Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main , criait de toute sa force : « Descends vite , ou je monterai là-haut. — Encore un moment , s il vous plaît , » lui répondit sa femme ; et aussitôt elle criait tout bas : « Anne , ma sœur Anne , ne vois -tu rien venir? » Et la sœur Anne répondait : ^ Je ne vois rien que le soleil qui poudroie , et l'herbe qui verdoie. »

« Descends donc vite , cria la Barbe-Bleue , ou

' Poudroyer, darder, éblouir les yeux.

" Verdoyer , jeter an éclat vert.

38 LA BABBB-BLBUC.

je monterai là-haut. — Je m'en vais , » répondit b femme ; et puis elle criait : a Anne , ma sœur Anne, ne vois*tu rien venir ? — Je vois , répondit la sœur Anne , une grosse poussière qui vient de ce câté-K;i. . » "— • Sont--ce mes frères ? — - Hélas ! non , ma sœnr ] je vois un troupeau de moutons... — Ne veux-tu pas descendre , criait la Barbe-Bleue ? — Encore un petit moment, » répondit sa femme; et puis elle criait : « Anne , ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir ? — Je vois deux cavaliers qui viennent de ce coté; mais ils sont bien loin encore. --^ Dieu soit loué ! s*é« erîa-t-elle un moment après , ce sont mes frères. — Je leur £ûs signe tant que je puis de se hâter. » La Barbe-Bleue se mit à crier «i fort , que. toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds, toute éplorée et tonte échex^lée. « Cela ne sert de rien, dit la Barbe*' Bleue ; il faut mourir. » Puis , la prenant d'une main par les cheveux , et de Fautre levant le coutelas en .. Fair, il allait lui abattre la tête. La. pauvre femme,, se tournant vers lui 9 et le regardant avec des yeux mourans , le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir, a Non , non , dit-il , recommande* toi bien à Dieu ; » et levant son Bras.. . Dans ce moment , on heurta si fort à la porte , que la Barbe- Bleue s'arrêta tout court. On ouvrit , et aussitôt on vit entrer deux cavaliers , qui , mettant Fépée à la* main, coururent droit à la Barbe-Bleue...

LÀ BARBE-BLIVE. 89

Il reconnut que c'étaient les frères de sa femme , Tun dragon , et Tautre mousquetaire , de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver; mais les deux frères le poursuivirent de si près ^ qu'il l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Il lui passèrent leur épée au travers du corps , et le laissèrent mort. La pauvre feoime était presque aussi morte que son mari , et n avait pas la force de se lever pour embrasser ses frère».

n 86 trouva que la Barbe-Bleue n'avait point d'hé* ritiers , et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tons ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne , avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis long-temps \ une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme , qui lui fit oublier le mauvais tems qu'elle avait passé avec la Barbe-Bleue.

MORALITÉS

La curiosité , maigre tons st$ attraits,

Goûte souvent bien des regrets ; On en voit tous les jours mille exemples paraître. C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;

Dès qu*on le prend , il cesse d*étre ,

£t toujour» il coûte trop cher.

Pofir peu iju'on ait Tesprit sensé , .

Et que du monda on tacbe le grimoire «.

On voit bientôt que cette liisloire Est on conte du te ms passé.

4o LA BAKBE-BLEUE.

il ii*est plus cl*épottx ti terrible , Ni qui demande Pimposslble :

Fût-il mal conteut et jaloux, Près de sa femme on le voit £ler doux ; Et de quelque couleur que.ta barbe puisse être. On a peint k juger qui des deux est le maiire.

REMARQUES

C'eât une vieille tradition de la Basse-Bretagne qui a fourni ce conte ; et l'on prétend que la Barbe-Bleue était un seigneur de la maison de Beaumanoir. Il faut que Perrault l'ait entendu dans la bouche de quelques bonnes femmes, pour avoir écrit avec tant de naïveté la scène de la sœur Anne. Au reste , le fond ne présente rien d'ImpossiblCf si l'action, remonte an treizième ou quatorzième siècle , tems où les seigneurs étaient despotes dans leurs maisons, ets'arrogeaient droit de vie et de mort jusques sur leurs femmes. Mais l'auteur en à rapproché l'époque , en disant que la veuve de la Barbe-Bleue employa une partie de sa fortune à acheter des charges de capitaines à ses frères. La pénalité des charges n'a été établie que par François I'^ Il est vrai que, sous le règne de ce monarque , Châteaubriant fut luimême le bourreau de sa femme , et que plusieurs autres seigneurs se firent pareillement justice des torts de leursmoitiés.

On voit , dans beaucoup de contes anciens , la curiosité ' ainsi sévèrement punie. Les MiUe et Une Nuits sont remplies de circonstances de ce genre. Le troisième Galender raconte , dans son histoire , qu'il fot reçu dans un magmfique château isolé, par quarante jeunes dames qui lui firent toutes sortes de fêtes ; qu^un jour elles le laissèrent jseul, en lui recommandant seulement de ne pas ouvrir une

REMARQUES. J^T

certaiDe chambre ; mais la curibsité l'emporta : il fut aussitôt lancé en l'air, perdît l'œil droit , et ne put jamais retroa?er le palais où il avait été si heureux.

L'histoire de Mélusine offre deuzJbis cette morale. Nous la donnerons ici en peu de mots« Elinas , roi d'Albanie « arait épousé la fée Pressine , qui mit au jour Mélusine et deux autres filles, d'une seule couche. Elle avait exigé d^Ëlinas qu'il n'entrerait point dans sa chambre, jusqu'à ce qa'elle fftt relevée. Le désir dé voir ses enfans fit que le roi mancpia à sa promesse. Pressine , à cause de cela , fut obligée de le quitter, comme la fée de la maison d'Argouges dont nous avons parlé. Elle disparut, emportant avec elle ses trois filles, auxquelles, du haut d'une montagiie, elle montra le royaume d'Albanie , où elles eussent régné sans la fatale curiosité de leur père. Les trois soeurs bientôt devenues grandes , pour se venger de leur père*, l'enfermèrent dans une caverne. Pressine trouva cette action dénaturée , et les en punit par divers châtimens. La peine de Mélusine , qai était l'ainée , (ut d'être moitié serpent tous les samedis, et de demeurer fée jusqu'au jour du jugement , à moins qu'elle ne trouvât un chevalier qui voulût être son mari , sans voir jamais sa forme de serpen}.

Mélusine était douée d'une beauté parfaite ; Raimondin , fils du comte de Foirez, l'ayant rencontrée dans un bois , repensa. Elle lui donna beaucoup d'enfans , qui tous furent remarquables, et dont Fun fut seigneur de Lusignan ; il hérita 3a château de ce nom , qu'elle avait fait bâtir.

Cependant Raimondin , las de voir sa femme se dérober,

tous les samedis, aux regards, ne tint pas jusqu'au bout la

promesse de discrétion qu'il lui avait faite. Il fit une ouverture avec son épée , dans la porte de la chambre où elle se retirait ; il la vil sous la forme de serpent. De ce moment, il

i.2 REMARQUES.

fut impossible à M^losine de demeurer plus loog-tems afec son mari ; elle s'envola par la fenêtre , à la grande douleiir de Raîmondin ; et toutes les fois qae le château de Lusignan change de seigneur , ou que quelqu'un de sa lignée doit mourir, la fée apparaît trois jours avant, sur les tours, en poussant de grands cris.

Voilà du moins le sommaire de ce que BuUet a extrait de Jean d'Ârras , qui recueillit tous les contes de Mélusine vers la fin du quatorzième siècle. Si nous avons cité trois traits de curiosité indiscrète , dont les héros sont des hommes , c'est pour mcmtrer qu'il n'y sont pas moins sujets que le beau sexe. La Barbe-Bleue a inspiré plusieurs pièces de théâtre : I® Raoul Barbe^Bleue , opéra-comique de Sedaine, musique de Grétiy, joué en 1789; ce n'est guère qu'une copie disloguée du conte ; seulement le râle de la sœur Anne est rempli par Vergy , amant de la belle Isaure , qui s'est introduit chez elle sous le nom et sous les habits de cette sœor, quoiqu'elle soit épouse de la Barbe-Bleue ; a^ Barbe-Bleue, ou les Enchantemens d'Alclne , tableau-pantomhne en trois actes, précédé de la Grotte d^Alcine, prologue, par ma* dame *** et M. Augustin H., joué à la Porte-Saint-Martm, en 181 1 : c'est unç imitation très-anqilifiée et chargée de féeries; 3^ Barbe-Bleue , folie-féerie en deux actes, précédée S Un coup de Baguette , prologue , par MM. Frédéric etBrazier, joué àla Gatté, en 1823. C'est une imitation un peu éloignée du conte, mais gracieuse et spirituelle. Mimi-Cruel, surnommé Barbe-Bleue, n'a pas tué se$ femmes ; il s'est borné à les rendre muettes. Il est désensorcelé à la fin de la pièce , par la perte de sa barbe, devient doux comme un autre , et reprend la première de ses épouses. I9ous pourrions citer d'autres pièces encore, et même plusieurs contes , tirés de celui-ci ; mais ces détails nous mèneraient trop loin.

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