‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 59 sur 97 · LA BELLE AU BOIS DORMANT · texte numérisé non relu

LA BELLE AU BOIS DORMANT

Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient ai iachés de n'avoir pas d'enfans , si fâchés qu on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde : vœux , pèlerinages ' , tout fut mis en œuvre , et rien n y faisait. Enfin pourtant , la reine devint grosse , et accoucha d'une fille. On fit un beau baptême ] on donna pour marraines , à la petite princesse , toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trouva sept ) , afiii que , chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en cetenis-là, la princesse eût, par ce moyen, toutes les perfections imaginables.

Après les cérémonies du baptême , toute la compagnie revint au palais du roi , où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles, un couvert magnifique , avec un étui d'or massif où il y avait.une cuiller, une fourchette et ua couteau de fin or, garni de diamans et de rubis. Mais, comme chacun prenait sa place à table, on

' On alUît en pèlerinage , pour avoir des enfans , à Notre-Dame de Liesse, à Saint^Renë en Anjou, à Saint- Guenolë en Bretagne, à Notre-Dame de Roquemadour en Querci, à Saint-Urbic en Aa- ▼ergne, etc.

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vit entrer une vieille fée , qu dn n avait point priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu^elle n'était sortie d'une tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert \ mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif comme aux autres , parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées » qui se trouva auprès d'elle , l'entendit 5 et , jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, des qu'on fut sorti de tahle, se cacher derrière la tapisserie , afin de parler la dernière , et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.

Cependant , les fées commencèrent à faire leur don à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ^ la troisième , qu elle aurait une grâce admirable à tout ce qu elle ferait 5 la quatrième , qu elle danserait parfaitement bien ; la cinquième , qu elle chanterait comme un rossignol ^ la sixième 5 quelle jouerait de toutes sortes d'instrumens dans la dernière perfection. Le rang de la vieille fée étantvenu, elle dit , en branlant la tête , avec plus de dépit que de vieillesse , que la princesse se percerait la main d'un fuseau , et qu'elle en mourrait.

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Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il. n y eut personne qui ne pleurait. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie , et dit tout haut ces paroles : a Rassurez-vous, roi et reine, YOtre fille n^en mourra point ; il est vrai quejen^ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait ; la princesse se percera la main d'un fuseau; mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi Tiendra la réveiller. » •

Le roi, pour tacher d'éviter le malheur iinnoncé par la vieille , fit publier un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau , ni dayoir des fuseaux chez soi , sous peine de la vie.

Au bout de quinze ou seize ans , le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance , il arriva que la jeune princesse , courant un jour dans le château , et montant de chambre en chambre , alla jusqu'au haut d'un donjon , dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. « Que faites- vous là , ma bonne femme ? dit la princesse. — Je file, ma belle enfant ^ lui répondit la vieille , qui ne la connaissait pas. — Ah ! que cela est joli , reprit la princesse : comment faites-vous ? donnezmoi que je voie si j'en ferais autant, w Elle n'eut pas

plutât pris le fuseau, que, comBie elle était fort vive , un peu étourdie , et que d'aiHeur» Farrét des fées Fordonnait ainsi , elle s en perça la main , et tomba évanouie.

La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous câtés \ on jette deTeau au vidage de la princesse , on la délace , on lui frappe dans.les mains , on lui frotte les tempes avec de Teau de la reine de Hongrie' : mais rien ne la faisait revenir;

Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées , et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais , sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eât dit un ange , tant elle était belle ; car son tévanqûssemeht nVvait point ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates , et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés , mais on Fentendait respirer tout doucement , ce qui &isait voîr qu'elle n'était pas mopte.

Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que .son heure de se réveiller fut venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie , en la condamnant à dormir cent ans., était daïis le royaume de Mataquin , à douze mille lieues de là , lorsque l'accident arriva à la princesse ; mais elle en iut

* CeUe eau doit son nom h sainte ÉKsabeth , reine de Hongrie.

▲ U BOIS DOUMAITT. J^'J ,

avertie en un instant , par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues ( c'étaient des bottes avec lescpielles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt , et on la vit, au bout d une beure , arriver dans un chariot tout de feu , traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mai» comme elle était grandement prévoyante , elle pensa que quand la princesse viendrait à^e réveiller, elle serait bien embarrassée tonte seule dans ce grand château : voici ce qu'elle fit. Elle toucha, de sa baguette , tout ce qui était dans te château ( hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneur, femmes-de-chambre, gen* tilshommes , officiers , maîtres-d'hâtel , cuisiniers, marmitons , galopins , gardes , suisses , pages , valets-de-pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries , avec les palfreniers , les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Pouffle , petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle 8ur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous , pour ne se réveiller qu'en même tems que leur maîtresse , afin d'être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes,. qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne.

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Alors le roi et la reine , après avoir baisé leur chère enfismt , sans qu'elle s'éveillât , sortirent du château , et firent publier des défenses à qui que ce fût d'en approcher. Ces défenses n étaient pas nécessaires ] car il crut , dans un quart-d'heure , tout autour du parc , une si grande quantité de grands arbres et de petits , de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que belle ni homme n'y aurait pu passer ; en sorte qu'on ne voyait plus que le l^aut des tours du château , encore n*étai^-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que là princesse, pendant qu'elle dormirait , n'eût rien à craindre des curieux.

Au bout de cent ans , le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie , étant allé à la chasse de ce çôté-là , demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait oui parler : les uns disaient que c'était un vieux châtea,u où il revenait des esprits ; les autres , que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là, il emportait tous les enfsms qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger, à son aise , et sans qu'on le put suivre , ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.

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