‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 82 sur 97 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

Lui donne en ce moment des marques de son zèle , Ses amis sont ailleurs , et pour comble de maux Son lit est entouré d'âpres collatéraux , Qui ^ craignant que des legs ne gâtent leur affaire , Veillent à détourner confesseur et notaire ; Appréhendant toujours qu'un bol de quinquina ^ En faisant son effet , ne le tire de là.

N*egt-il pas vrai, mon fils, que cette seule image Des aimables douceurs d'un heureux mariage , Et surtout de l'horreur qui suit le célibat , Te trouble , te saisit , te confond et t'abat ? Que ton esprit , ému de ce qu'il vient d'entendre , Des deux routes qu'il voit ne sait laquelle prendre 't Je s^is qu'à mon avis tu viendras te ranger ; ,

Mais je te donne encor du tems pour y songer.

JJoux charme de l'esprit , aimable poésie , Conduis la vive ardem- dont mon ame est saisie , Et, mêlant dans mes vers la force et la douceur, Viens louer avec moi , la peinture ta sœur, Qui , par les doux attraits dont elle est animée , En séduisant mes yeux , a mon ame charmée.

Et toi , fameux Le Brun , ornement de nos jours , Favori de la nymphe , et ses tendres amours , Qui seul as mérité par ta haute science , D'avoir, de ses secrets , l'entière confidence , D'une oreille atientive , écoute dans ces vers . Les dons et les beautés de celle que tu sers.

De l'esprit étemel la sagesse infinie , ; A peine eut du chaos la discorde bannie , Et le vaste pourpris de l'empire des cieux , A peine était encor peuplé de tous ses dieux , Qu'ensemble on vit sortir, du sein de la nature, L'aimable poésie et l'aimable peinture :

Deux sœurs, dont les appas égaux , mais différens , Furent le doux plaisir de l'esprit et des sens. L'aînée eut, en naissant , la parole en partage ; La plus jeune jamais n'en eut le moindre usage; Mais ses traits et son teint ravirent tous les dieux. Sa sœur charma Toreille : elle charma les yeux ;

Elle appfit avec Fâgc et les soins de l'école , ,

A si bien réparer son défaut de parole ,

Que du geste aisément elle sut s'exprimer,

Et, non moins que sa sœjuir, discourir et charmer.

Si juste elle savait , d'une adresse incroyable ,

Donner à chaque objet sa couleur véritable ,

Que l'œil , en le voyant de la sorte imité ,

Demandait à la main si c'était vérité.

Sitôt qu'elle parut sur la voûte étemelle*.

Tous les dieux étonnés eurent les yeux sur elle ,

Et , pour apprendre un art si charmant et si beau,

Chacun d'-eux , à l'envi , prit en main le pinceau.

Le maître souverain du ciel et de la terre , «

D'un rouge étincelant colora son tonnerre ^

Et marqua d'un trait vif, dans le vague des airs,

, L'éclat éblouissant de ses brillans éclairs. Dès la pointe du jour la diligente Aurore , Depuis l'Inde fameux jusqu'au rivage More ,

' Couvrit tout l'horizon d'un or luisant et pur , Pour y répandre ensuite et le pourpre et l'azur. Celui qui des saisons fournit l'ample carrière , Fit toutes les couleurs de sa seule lumière , Et ses rayons dorés , sur la terre et les eaux , Furent, dès ce moment, comme autant de pinceaux Qui , touchant les objets d'une légère atteinte , Leur donnèrent à tous leur véritable teinte.

D'un trait ingénieux l'inimitable Iris Traça , sur le fonds bleu du céleste lambris , Un grand arc triomphal , dont les couleurs brillantes, S'unîssant l'une à l'autre , et pourtant différentes , De leur douce nuance enchantèrent les yeux , Et furent l'ornement de la voûte des cieux*

J>a céleste^ JiiDon , sur le front des nuages ^ Peignit , d'or et d'azur, cent diverses images ; Et la mère Cybèle , en mille autres façons , Colora ses guérets , ses prés et ses moissons. Mais^le plaisir fiit grand de voir Flore et Pomone , Sur les riches préseus que la terre leur donne , A l'envi s'exercer, en couchant leurs couleurs , A qui l'emporterait , ou des fruits ou des fleurs. Les nymphes* toutefois des tranquilles fontaines Et des mornes étangs qui dorment dans les plaines, Ravirent, plus que tous, les yeux et les esprits, Et sur les autres dieux remportèrent le prix. Ce fut peu d'employer les couleurs les plus vives A peindre , en cent façons , le penchant de leurs rives. D'une adresse incroyable , on les vit imiter Tout ce qu'à leurs regards on voulut présenter. Des plaines d'alentour, et des prochains bocages, Sur l'heure elles formaient cent divers paysages. Et le plus vite oiseau , sitôt qu'il paraissait , Était peint sur leur onde au moment qu'il passait.

Au pied de l'Hélicon , d'un art inimitable, La nymphe avait construit sa demeure agréable ; Là souvent, Apollon , qui, plus voisin àes cieux. Habite de ce nu)nt les sommets glorieux , ^ Venait avec plaisir voir les nobles pensées Qu'avait sa docte main sur la toile tracées, Et lui communiquait ses savantes clartés , Sur les dessins divers qu'elle avait médités. Un jour qu'il vint trouver cette nymphe diarmante t Dans son riche palais , où d'une main savante , Sur les larges parois , et dans les hauts lambris ,

Elle-même avait peint mille tableaux de prix ,

11 la vit au milieu d'une superbe salle ,

Où le jour éclairait d^une lumière égale ,

Qui , par les traits hardis de ses doctes pinceaux ,

D^un soin laborieux retouchait les tableaux

De nos jeunes beautés , qui , toutes singulières ,

Sous ses ordres suivaient neuf diverses manières * y

Et qui y s'étant formé de différens objets,

Avaient représenté neuf sortes de sujets.

Celle ' qui s'occupait aux tableaux de l'histoire ,

Sur sa toile avait peint Timmortelle victoire

Que sur les fiers Titans remportèrent les dieux ,

Lorsqu'un injuste orgueil leur disputa les deux.

Sur rOlyrape , éclatant d'une vive lumière ,

Paraissait , des vainqueurs , la troupe auguste et fière ,

Et dans l'ombre gisaient les Titans dispersés ,

Fumans du foudre encor qui les a renversés.

Une autre ^ , moins sévère et plus capricieuse ,

Avait y des mêmes dieux ^ peint la fuite honteuse ,

Quand sur les bords du Nil , vivement alarmés ,

On les voyait encor à demi transformés ;

D'un bélier bondissant , la toison longue et belle

Cachait le souverain de la troupe immortelle.

La timide Vénus , plus froide qu'un glaçon ,

Fenrnie à moitié du corps , finissait en poisson ,

Et Bacchus y dont la peur rendait les regards mornes ,

Avait déjà d'un bouc et la barbe et les cornes ;

Apollon , qui se vit des ailes de corbeau ,

Se détourna de honte et quitta le tableau.

' Les neuf genres de peintures.

^ L*Ilûitoire.

' lies Grotesques.

Il se plut dans un autre ' à voir le vieux Silène t Qui hâte sa monture , et , s'y tenant à peine Mène un folâtre essaim de faunes insolens , £t de dieux chèvre-pieds ^ ivres et chancelaiis ; Ensuite il contempla Timage de son père ', Plus connaissable encor par ce saint caractère Qui le fait adorer des dieux et des humains , (^ue par le foudre ardent qu'il porte dans ses mains.

Sur la toile suivante ^ il vit les beaux rivages Du sinueux Pénée , et ses^gras pâturages , Où y libre de tous soins , k Tombre des ormeaux, Pan faisait résonner ses frêles chalumeaux.

Dans un autre tableau ^ , riche d'architecture , U voit de son palais la superbe structure , Où brillent à l'envi, For, l'argent , le cristal , L'opale et le rubis du bord oriental.

Dans le tableau suivant ^ , il sent tromper sa vue, Par le fuyant lointain d'une longue avenue De cèdres pâlissans et de verts orangers Dont Pomone enrichit ses fertiles vergers.

Ensuite il voit le Nil ® , qui sur ses blonds rivages , Abreuve de ses eaux , mille animaux sauvages.

Puis les lys, les œillets, les roses , les jasmins ? , Qui , de la jeune Flore , émaillent les jardins. De ces tableaux divers, le beau fils de Latone Contemple avec plaisir le travail qui l'étonné ,

* Les Baccliaoales. — ^ Les Portraits. — * Les Pay&a{»es. — * L Architecture. — '* La Perspective. — ^ Les Animaux. — ^ Les Fleurs.

Admire leurs couleurs^ leurs ombres et leurs jours ;

Puis , regardant la nymphe , il lui tint ce discours :

Beauté de Tunivers , honneur de la nature ,

Charme innocent des yeux , trop aimable Peinture ,

Rien ne peut égaler Fexcellence des traits

Dont brillent k Tenvi ces chefs-d'œuyre parfaits ;

Mais puisque Fayenir, en ses replis plus sombres ,

N'a rien dont mes regards ne pénètrent les ombres ,

Je veux TOUS révéler les succès éclatans ,

Qu'aura votre bel art dans la suite des tems ,

Quand aux simples mortels , l'Amour, par sa puissance ,

Eîn aura découvert la première science*

La Grèce ingénieuse , à qui les dieux amis ^

De i'ame et de l'esprit tous les dons ont promis ,

Entre les régions doit être la première

Sur qui de tous les arts s'épandra la lumière.

Chez elle, les mortels savans et curieux

Marqueront les premiers les mouvemens des cieux ,

Les premiers verront clair dans cette nuit obscure

Dont se cache aux mortels la secrète nature.

Le Méandre étonné , sur ses tortueux bords ,

De la première lyre entendra les accords.

Votre art en même tems , pour comble de sa gloire ,

Fera mille tableaux , d'éternelle mémoire ;

Avec un soin égal, les fruits représentés,

Par les oiseaux déçus se verront becquetés ,

Et là , d'un voile peint avec un art extrême ,

L'image trompera les yeux du trompeur même.

D'un maître renommé , le chef-d'œuvre charmant ,

De sa ville éteindra TafFreux embrasement

D'un autre plus fameux , la main prompte et fidèle ,

Peindra la Cythérée , et la peindra si belle

Que jamais nul pinceau n*osera retoucher Les beaux traiu que le sien n'aura faitquVbaucher. Par mille autres travaux d'une grâce infinie, La Grèce fera voir sa force et son génie.

Mais j comme le destin veut que de toutes parts ^ Habitent tour-à-tour la science et les arts ; Que de ses grands desseins la sagesse profonde, £n veut avec le tems honorer tout le monde , E«t dans tous les climats des hommes habités , Répandre de leurs feux les fécondes clartés ; Les jours arriveront où Taimable Italie , Des arts et des vertus doit se voir embellie ; Le chantre de Mantoue égalera les sons Dont Taveugle divin animait ses chansons; £t du conseil romain les paroles hautaines Feront autant de bruit que les foudres d'Athènes. Alors éclatera l'adresse du pinceau, £t Touvrage immortel du pénible ciseau; Là , de mille tableaux les murailles parées, Des mahres de votre art se verront admirées, £t les marbres vivans , épars dans les vergers, Charmeront à jamais les yeux des étrangers.

Mais à quelque degré que cette gloire monte, Rien ne peut empêcher que Rome n'ait la honte, Malgré tout son orgueil , de voir avec douleur Passer chez ses voisins ce haut comble d'honneur; Lorsque par les beaux-arts , non moins que par la guerre, La France deviendra Tornement de la terre , Elle aura quelque tems ce précieux trésor, C^'elle ne croira pas le posséder encor ; Mais quand , pour élever un palais qui réponde

DE LA PEINTURE. a;!»

A Tauguste grandeur du plus grand roi du monde ,

L'homme , en qui tous les arts sembleront ramassés ,

Dd Tibre glorieux les bords aura laissés ;

Elle veira fu^en vain de ces lieux elle appelle

La science et les arts qui sont déjà chez elle :

Sagement, toutefois, d'un désir curieux ,

Les élèves iront enlever de ces lieux.

Sous de vieilles couleurs , la science cachée ,

Que vainement ailleurs leur main aurait cherchée ;

£t^ mesurant des yeux ces marbres renommés ,

En dérober l'esprit dont ils sont animés.

Les arts arriveront à leur degré suprême ,

Conduits par le génie et la sagesse extrême

De celui dont alors le plus puissant des rois,

Pour les faire fleurir, aura su faire choix.

D'un sens qui n'erre point, sa belle ame guidée ,

Et possédant du beau l'invariable idée ,

Elèvera si haut Tesprit des artisans ,

En leur donnant à tous ses ordres instruisans ,

Et leur fera tirer, par sa vive lumière ,

Tant d'exquises beautés du sein de la matière.

Qu'eux-mêmes, regardant leurs travaux plus qu'humains,

A peine croiront voir l'ouvrage de leurs mains*

Nymphe , c'est en ce tems que le bel art de peindre Doit monter aussi haut que Thomme peut atteindre , Et qu'au dernier degré les pinceaux arrivés Produiront à l'envi des tableaux achevés :

Tableaux , dont toutefois l'ample et noble matière , (^e le prince lui seul fournira tout entière , Encor plus que Tart même aura de l'agrément, Et remplira les yeux de plus d'étonnement.

2y6 POÈME

Mille exploits inouis, d'éleraelle mémoire, Se verront dans le coors de sa brillante histoire , Où toat ce que la fable a jamais inventé , Aura moins d'agrément , de force et de beauté. Rien ne peut égaler la science infinie Des mattres qui peindront, au gré de leur génie, Ses galans carrousels, ses spectacles charmans, Ses ballets , ses festins, ies divertissemens. Combien sera la main , noble , savante et juste , Qui donnera la vie à ce visage auguste , Où seront tous les traits par qui les souverains Charment et font trembler le reste des humains ! Que ceux dont le bon goût donné par la nature, Aime , admire et connaît la belle architecture , Auront l'esprit content et les yeux satisfaits, De voir les grands dessins de ses riches palais , Qui, pour leur noble audace et leur grâce immortelle, Des pompeux bâtimens deviendront le modèle !

Qu'il sera doux de voir peint, d'un soin curieux , De tous les 'beaux vergers le plus délicieux ; Soit pour Taspect fuyant àes longues avenues , Sdit pour Taimable objet des différepjtes vues, Soit pour le riche émail et les vives couleurs Des parterres semés des plus riantes fleurs ; Soit pour ces grands étangs, et ces claires fontaines. Qui , de leurs vases d'or, superbes et hautaines. Et malgré la nature , hôtesses de ces lieux , Par le secours de l'art monteront jusqu'aux deux ', Soit enfin pour y voir mille troupes errantes, De tous les animaux d'espèces différentes , Qui, parmi l'univers jusqu'alors dispersés, Dans ce charmant réduit se verront ramassés!

C'est là que le héros , las du travail immense Qu'exige des grands rois l'emploi de leur puissance , Ayant porté ses soins sur la terre et les flots , Ira goûter en paix les charmes du repos , Afin qu y reprenant une vigueur nouvelle, Il retourne aussitôt où son peuple l'appelle. Ainsi, lorsque mon char, de la mer s'approchant , Roule d'un pas plus vtte aux portes du couchant , Après que j'ai versé dans tous les coins du monde Les rayons bienfaisans de ma clarté féconde, J'entre, pour ranimer mes feux presqu amortis , Dans l'humide séjour des grottes de Thétis , D'où sortant, au matin, couronné de lumière, Je reprens dans les deux ma course coutumière ; Dans ces tems bienheureux de gloire et de grandeur, Telle doit de votre art éclater la splendeur. — Là se tut Apollon, et la nymphe ravie De voir de tant d'honneur sa science suivie , Se plaignit en son cœur des destins envieux , Qui remettaient si loin ce siècle glorieux.

Le Brun\ c'est en nos jours que l'on voit éclaircics , Du fidèle Apollon les grandes prophéties ; Puisqu'enfin dans la France on voit de toutes parts , Fleurir le règne heureux des vertus et des arts. Tu sais ce qu on attend de ces rares génies Qui, pour connaître tout, ont leurs clartés unies ; £t pourquoi désormais la nature et les cieux , N'ont rien d'impénétrable à leur œil curieux ; De combien d'Amphions les savantes merveilles , De combien d'Arions les chansons non pareilles , Nous ravissent l'esprit par leurs aimables vers ,

Et nons charment l'oreille an doux son de leurs airs! Mais il suffit de voir ce que ta main nous donne, Ces cheCnd^œurre de l'art, dont l'art même s^étonne, Et ce qu^en mille endroits, dans les grands ateliers ^ Travaille , sous tes yeux , la main des ouvriers.

Cest là que la peinture , avec Tor et la soie, Des grands événemens tons les charmes déploie, Et que la docte aiguille^ avec tant d'agrément, Trace Thenreux succès de chaque événement

Là, d'un art sans égal, se remarque dépeinte, Du monarque des lys la ferveur humble et sainte, Lorsqu'il reçoit les dons du baume précieux, Qu'autrefois à la France envoyèrent les deux*

Là, les yeux sont channés de Pauguste présence De deux princes rivaux qui jurent alliance , Et devenus amis , mettent fin aux combats Qui depuis trente étés désolaient leurs états. Louis , le cœur touché d'une solide gloire , Et vainqueur des appas qu'étalait la victoire > Préfère , sans regret , le repos des sujets Au bonheur assuré de ses vaillans projets. Ici brille l'éclat de l'heureuse journée , Où le sacré lien d'un illustre hyménée , Parmi les vœux ardens des peuples réjouis.

Joint le cœur de Thérèse à celui de Louis.

Là se voit l'heureux jour , favorable à la France , Qui donne tous les biens qu'enferme l'espérance 1 Faisant natere un dauphin , en qui le ciel a ini^ De quoi remplir le sort à la France promis.

DE LA PEINTURE. 2jq

Sur un autre tableau s^aperçoit figurée Dunkerque , qui , des mains de l'Anglais retirée , Ouvre ses larges murs et le fond de son cœur •

A Loub , son monarque et son libérateur ; Ensuite on aperçoit la natiop fidèle , Qui , pleine de respect, de chaleur et de zèle , Vient à ce grand héros d'elle-mime s'offrir , Et , sous ses étendards , veut ou vaincre ou mourir.

Ici le fier Marsal , au seul éclair du foudre , Se rend avant le coup qui Teût réduit en poudre ; Et du courroux du prince évitant le malheur , Eprouve sa clémence au lieu de sa valeur»

Ici , devant les yeux de l'Europe assemblée y L'Espagne reconnaît que, de fureur troublée , Elle a , près la Tamise , épanché notre sang , Et nous cède à jamais l'honneur du premier rang. Au front de son ministre on voit la honte empreinte , Sur ceux des étrangers la surprise et la crainte ; Dans les yeux des Français brille l'aise du cœur , Et dans ceux de Louis l'héroïque grandeur.

Ici , pour expier une pareille offense , Rome vient de Louis implorer la clémence , Promet d'en élever d'étemels monumens , Et le désarme ainsi de ses ressentimens.

Là le Rab étonné , voit son onde rougie De rinfidèle sang des peuples de Phrygie , Que le bras des Français , par cent vaillans efforts , Au salut de l'empire a versé sur ses bords.

Mais, Le Brun, désonnais il faut que tu t'apprêtes

a8o POÈME

A donner à nos yeux ces fameuses conquêtes y Où le prince lui-même , au milieu des combats , Pe son illustre exemple animait les soldats ; Où y pareil aux torrens qui , tombant des moidagnes, Entraînent avec eux les moissons des campagnes, Il a, d^un prompt effort , fièrement renversé Tous les murs ennemis où son cours a passé.

De tant de grands sujets un amas se présente , Capable d^ëpuiser la main la plus savante , Que sans doute étonné de ce nombre d'exploits , Ta peine la plus grande est d'en faire le choix.

Mais garde d'oublier , quand d'un pas intrépide On le vit affronter la tranchée homicide ^ Qui , surprise , trembla d'un si hardi dessein , Au moment périlleux qu'il entra dans son seio. C'est là qu'avec grand soin , il faut qu'en son visage Tu traces vivement l'ardeur de son courage , Qui j dans l'âpre danger , ayant porté ses pas , Le fasse reconnaître au milieu des soldats ; Fais-nous voir quand Douai, succombant sous ses armes, Thérèse y répandit la douceur de ses charmes , £t de ses seuls regards fit nahre mille fleurs , Où naguère coulaient et le sang et les pleurs; Quand Lille , se voyant presque réduite en cendre Par le feu des assauts , qui la force à se rendre , Elle ouvre à son vainqueur ses murs et ses remparts, Où gronde et fume encor le fier courroux de Mars ; En ce prince elle voit tant de vertus paraître , Qu'elle bénit le ciel de lui donner un maître , Qu'au prix de plus de sang elle aurait dû vouloir. Qu'elle n'en a versé pour ne le pas avoir*

D£ LA PEINTURE. aSi

Surtout que ta main prenne un pinceau de lumière Pour tracer dignement sa victoire dernière , Où, le cœur averti par la secrète voix De cet ange qui veille au bonheur des Français , Il quitta tout-nà--coup sa conquête nouvelle , Et courant sans relâche où la gloire l'appelle , Il suit les ennemis qui chargeaient nos soldats , Lassés et dépourvus du secours de son bras.

La terreur de son nom , qui devance .ses armes , Epandit dans les rangs de si vives alarmes , Qu'arrivant sur les lieux , il trouva nos guerriers Qui tous, à pleines mains , moissonnaient des lauriers. Ces lions , à sa vue , animant leur courage , Firent des ennemis un si cruel carnage , Qu'il connut que son nom , prévenant son grand cœur , Dérobait à son bras le titre de vainqueur , Et qu'enfin la victoire attendait toute prête Qu'il parût à ses yeux pour couronner sa tête. Ainsi, quand au matin , les ombres de la nuit Combattent les rayons du premier jour qui luit , A peine , en arrivant , la belle avant-courrière Annonce le retour du dieu de la lumière , Qu'on voit de toutes parts les ombres trébucher , Où , derrière les monts , s'enfuir et se cacher.

Cependant, cher Le Brun , sais-tu que cette gloire Dont tu le vois paré des mains de la victoire , Qui ternit la splendeur des autres demi-dieux , Qui , de son vif éclat , éblouit tous les yeux , Et fait qu'en le voyant l'ame presque l'adore ; Sais-tu que cet éclat n'est encor que l'aurore

a8a POÈME

Et le rayon naissant des beaux et des grands jours Qu^il fera sur la terre au plus haut de son cours ? Oui, du dieu que je sers, les plus sacrés augures , Par qui Famé entrevoit dans les choses futures , Et les divins accords de nos saintes chansons , Ne sont qu'un vain mensonge et d'inutiles sons ; Oui , nous allons entrer dans un siècle de gloire , Qui couvrira de honte et la fable et l'histoire, Qui , fameux et fertile en mille exploits divers , Portera sa lun^ière au bout de IWivers.

Que je vois de combats et de grandes journées , De remparts abattus , de batailles gagnées , De triomphes fameux , et de faits tout nouveaux Qui doivent exercer tes glorieux pinceaux !

Alors , sans remonter au siècle d'Alexandre , Pour donner à ta main l'essor qu'elle aime à prendre Dans le noble appareil des grands événemens , Dans la diversité d'armes , de vétemens , De pays , d'animaux , et de peuples^ étranges , Les exploits de Louis, sans qu'en rien tu les chàuges, £t tels que je les vois par le sort arrêtés , Fourniront plus encor d'étonnantes beautés ; Soit qu'il faille étaler sa guerrière puissance Près des murs de Memphis , de Suze et de Byzaiice ; Soit quUl faille tracer ses triomphes pompeux , Où suivent enchaînés des tyrans orgueilleux , Qui , sur leur triste front , auront l'image empreinte D'une sombre fierté qui fléchit sous la crainte , Et dont l'affreux regard, de douleur abattu, Du glorieux vainqueur publf ra la vertu ; Où les ours, 4es lions , les tigres , les panthères »

DE LA PEINTURE. a83

Redoutable ornement des terres étrangères , Les riches vases d*or et les meubles exquis , Marqueront les climats des royaumes, conquis.

Yoiià les grands travaux que le ciel te prépare , Qui seront de nos jours Tomement le plus rare , Et des siècles futurs le trésor précieux ; Puisqu'on sait que le tems , peintre judicieux , Qui des maîtres communs les tableaux décolore , Rendra les tiens plus beaux et plus charmans encçre ^ Lorsque de son pinceau secondant ton dessin , U aura , sur leurs traits , mis la dernière main. Ce fut ce qu'autrefois un sage et savant maître Aux peintres de son tems sut bien faire connaître. Il sut , par son adresse , en convaincre leurs yei^x , £t leur en fit ainsi l'emblème ingénieux.

11 peignit un vieillard dont la barbe chenue Tombait à flots épais sur sa poitrine nue ; D'un sable diligent son front était chargé , Et d'ailes de vautour tout son dos ombragé ; Près de lui se voyait une faux argentée , Qui faisait peur à voir , mais qu'il avait quittée Pour prendre, ainsi qu'un maître ébauchant un tableau, D'une main une éponge , et de l'autre un pinceau. Les chefs-d'œuvre fameux , dont la Grèce se vante , Les tableaux de Zeuxis , d'Apelle , et de Timante , D'autres maîtres encor des siècles plus âgés , Etaient , avec honneur , à sa droite rangés ; A sa gauche gisaient , honteux et méprisables , Des peintres ignorans les tableaux innombrables , Ouvrages sans esprit , sans vie et sans appas , Et qui blessaient la vue , ou ne la touchaient pas.

a84 POEME

Sur les uns le vieillard , à qui tout est possible ,

Passait de son pinceau la trace imperceptible ,

D'une couche légère allait les brunissant ,

Y marquait des beautés , même en les efTaçant ;

Et d'un noir sans égal fortifiant les ombres ,

Les rendaient plus charmans en les rendant plus sombres ,

Leur donnait ce teint brun qui les fait respecter ,

Et qu^un pinceau mortel ne saurait imiter.

Sur les autres tableaux , d'un mépris incroyable t

Il passait , sans les voir , l'éponge impitoyable ;

Et (oin de les garder aux siècles à venir ,

Il en effaçait tout jusques au souvenir.

Mais j Le Brun , si le tems , dans la suite des ^g^s ) Loin de les effacer embellit tes ouvrages , Et si ton art t'élève au comble de l'honneur , Sache que de Louis t'est venu ce bonheur ; Quand le ciel veut donner un héros à la terre -, Aimable dans la paix , terrible dans la guerre t Dont le nom soit fameux dans la suite des ans « Il fait naître avec lui des hommes excellens , Qui sont , par leurs vertus , leur courage et lea^" ^^ ^ » Les dignes instrumens de sa gloire immortelle ; Et qui f pour son amour , l'un de l'autre rivaux t Se suivent à Tenvi dans ses rudes travaux ; De là nous sont donnés ces vaîllans capitaines ^ Qui , semant la terreur dans les belgiques piain^^ y «Et courant aux dangers sur les pas de Louis , Secondent de leurs bras ses exploits inouïs ; De là viennent encore , et prennent leur naissance » Ces Nestors de nos jours , dont la rare prudence Travaillant sous le prince au bien de ses sujets ,

Exécute avec soin ses glorieux projets.

De là nous est donné cet homme infatigable ,

Cet homme , d'un labeur à jamais incroyable ,

Qui sans peine remplit les emplois les plus hauts ,

Qui sans peine descend jusqu^aux moindres travaux ;

Qui , Tesprit éclairé d'une lumière pure ,

Voit tout , agit partout , semblable à la nature ,

Dont Famé , répandue en ce vaste univers ,

Opère dans les cieux , sur la terre et les mers ;

Où parah sa sagesse en merveilles fertile ;

Et dans le même tems , sur le moindre reptile ,

Fait voir tant de travail , que nos regards surpris

Ne peuvent concevoir les soins qu'elle en a pris.

Mais le ciel , non content que , «du héros qu'il donne ,

Par mille grands exploits la vertu se couronne ,

Produit y en même tems , par ses féconds regards ,

Des hommes merveilleux dans tous les plus beaux arts ,

Afin qu'en cent façons ils célèbrent sa gloire ,

Et que de ses hauts faits , conservant la mémoire ,

Des vertus du héros la brillante clarté ,

Serve encor de lumière à la postérité.

De là nous sont venus tant de doctes Orphées ,

Qui chantent de Louis les glorieux trophées ;

Apollon , de ses feux , anime leurs efforts ,

Et leur inspire à tous ces merveilleux accords.

De là vient que le ciel , au gré de la nature y

A voulu qu'en nos jours sa charmante peinture

'Pait mis au premier rang de tous les favoris

Que dans le cours des ans elle a le plus chéris ,

T'ait donné de son art la science profonde ,

Ait caché dans ton sein cette source féconde

De traita ingénieux , de nobles fictions ,

£t le fond infini de ses invenlions.

Ainsi donc qu'à janiaÎ3 U main Poorsnive de Louis Thistoire glorieuse , Sans qu'un autre labeur , ni de moindres tableaux Profanent désonnais tes illustres pinceaux ; Songe que tu lui dois tes traits inimitables , Qu'il y va de sa gloire , et qu'enfin tes semblables Appartiennent au prince , et lui sont réservés Ainsi que les trésors sur ses terres trouvés. Et vous , peintres savaus , beureux dépositaires Des secrets de la nympbe et de ses saints mystères , Dont, par votre discours et les traits de vos mains i Se répand la lumière au reste des bumains ; D'bommes tous exceliens, sage et docte assemblée ' f Que les bontés du prince ont de grâces comblée ; De ce roi sans égal vous savez les bauts-faits , Vous voyez devant vous ses superbes palais ; Allez , et que partout vos pinceaux se répandent , Pour donner à ces lieux les beautés qu'ils demandent ; Que là ) votre savoir , par mille inventions , Parle de ses vertus et de ses actions ; Montrez que de votre art la science est divine , Et qu'il tire des cieux sa première origine.

Quelques profanes voix ont dit que le basard Aux premiers des mortels enseigna ce bel art, Et que quelques couleurs , bizarrement placées , Leur en ont inspiré les premières pensées ; Mais qu'ifs sacbent qu'Amour, le plus puissant des dieiUf Le premier aux bumains fit ce don précieux ; Qu'à sa main libérale eu appartient la gloire ,

' L*Académie Royale de Peinture et de Sculpture.

Et pour n^cn plus douter , qu ils en sachent Thistoirc.

Dans rfle de Paphos fut un jeune étranger , Qui vivait inconnu , sous Thabit d'un berger ; La nature avec joie , et d'un soin favorable , Amassant en lui seul tout ce qui rend aimable , Avec tant d'agrément avait su le former , Que ce fut même chose et le voir et Taimer.

Des eaux et des forêts les nymphes les plus fières , Sans attendre ses vœux , parlèrent les premières -, Mais son cœur , insensible à leurs tendres désirs , Loin de les écouter , méprisa leurs soupirs.

Entre mille beautés , qui rendirent les armes , Une jeune bergère eut pour lui mille charmes , Et de ses doux appas lui captivant le cœur , Eut Fextréme plaisir de plaire à son vainqueur ; L'aise qu'elle sentit d'aimer et d'être aimée , Accrut encor l'ardeur de son ame enflammée.

Soit que l'astre des cieux vienne allumer le jour , Soit que , dans l'Océan , il finisse son tour , Il la voit f de l'esprit et des yeux attachée Sur le charmant objet dont son ame est touchée ; Et la nuit , quand des cieux elle vient s'emparer , Sans un mortel effort ne l'en peut séparer.

Pour la seconde fois , la frileuse hirondelle Annonçait le retour de la saison nouvelle , Lorsque , de son bonheur le destin envieux Voulut que son berger s'éloignât de ces lieux. La nuit qui précéda cette absence cruelle , Il veut voir sa bergère , et prendre congé d'elle , Se plaindre des rigueurs de son malheureux sort , Et de ce dur départ , plus cruel que la mort.

Elle , pâle y abattue , et de larmes baignée , Déplore en soupirant sa triste destinée ; Et , songeant au plaisir qu'elle goûte à le voir , Ne voit , dans Tavenir , cpi'horreur et désespoir. Amour , qui sais ma flamme et les maux que j'endure, N'auras-tu point pitié de ma triste aventure ? Je ne demande pas la fin de mon tourment; Mais, bêlas! donne-moi quelque soulagement.

Sur l'aile des soupirs sa prière portée , Du tout-puissant amour ne fut point rejetée.

Sur le mur opposé, la lampe, en ce moment, Marquait du beau garçon le visage charmant ; L'éblouissant rayon de sa vive lumière , Serrant de toutes parts l'ombre épaisse et grossière Dans le juste contour d'un trait clair et subtil , En avait nettement dessiné le profil.

Surprise , elle aperçoit l'image figurée , Et , se sentant alors par l'amour inspirée , D'un pinceau , par basard , sous ses doigts rencontré , Sa main , qui suit le trait par la lampe montré , Arrête sur le mur, promptement et sans peine y Du visage chéri la figure incertaine ; L'Amour ingénieux, qui forma ce dessin, Fut vu , dans ce moment , lui conduisant la main.

Sur la face du mur marqué de cette trace , Chacun du beau berger connut l'air et la grâce, Et l'efifet merveilleux de cet événement Fut d'un art si divin Theureux commencement.

Par la nymphe aux cent voix la charmante Peinture, Instruite du succès d'une telle aventure , Vint apprendre aux mortels mille secrets nouveaux,

DE LA PEINTURE. 28g

Et leur montra sî bien comment , dans les tableaux, Les diverses couleurs doivent être arrangées , Elnsuite , au gré du jour, plus ou moins ombragées ; Conmient il faut toucher les contours et le trait , Et tout ce qui peut rendre un ouvrage parfait; Qu'enfin l'art est monté , par Tétude et l'exemple , A ce degré suprême où notre œil le contemple , Digne de la grandeur du roi que nous servons , Digne de la splendeur du siècle où nous vivons.

Page 1