‹ Œuvres choisies de De BelloiChapitre 1 sur 361 · Oeuvres choisies de De Belloi · texte numérisé non relu

Oeuvres choisies de De Belloi

JTi erre-Laurent Buirette naquit à Saint- Flour le 17 novembre 1727. Amené à Paris à l'âge de cinq ans , il en avoit six environ lorsque sou père mourut. Son oncle , avocat distingué au parlement de Paris , prit soin de son éducation , et voulut lui faire embrasser la même profession que lui. Le jeune Buirette, à qui l'amour des lettres avoit inspiré de l'aversion pour la jnri«prudence , cultivoit les unes e« secret , tandis qu'il sembloit consacrer à l'autre tous ses instants. Le matin suivant le barreau , le soir il fe-équentoit le tbéâtre , et montroit dés lors le goùt, l'instinct, et même la connoissance réfléchie de l'art dramatique. Son onele n'auroit jamais consenti à ce qu'il devint auteur : cette inflexibilité fut cause qu'il «e fit comédien. I] disparut un jour, et, sous le nom de Dormont de Belloi , alla jouer la comédie dans les cours du Nord. Un caractère plus noble, et un esprit plus

vj N 0 1 1 C E

cultivé qu'un tel état ne sembloit le comporter, lui valurent par-tout des témoignages de bienveillance et d'estime. Il passa plusieurs années à Pétersbourg , sous le règne d'Elisabeth , et reçut de cette princesse des marques de bonté , dont il aima toujours à s'entretenir. Mais rien ne pouvoit le dédommager de la France; la France étoit l'objet continuel de ses regrets et de ses vœux. « C'est , dit son his- « torien et son ami , c'est un sentiment profond de « son ame , qu'il a exprimé dans ces deux vers du « Siège de Calais :

« Ah ! de ses fils absents la France est plus chérie ; « Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie. »

Il crut que la gloire d'un succès dramatique pouvoit seule couvrir sa faute , désarmer sa famille , et lui rendre son rang dans la société. Dans cet espoir, il revint à Paris , en 1 7 58 , pour y faire j ouer sa tragédie de Titus. Son oncle, dont la tendresse s'étoit convertie en une haine implacable et agissante , surprit un ordre du roi pou|: le faire arrêter. Cet ordre fut promptement révoqué, ou plutôt il ne fut que suspendu : par une espèce de compromis , il resta entre les mains de M. Buirette l'oncle, pour être exécuté dans le cas où le neveu joueroit la comédie en France. De Bel loi fit représenter sa pièce , à laquelle l'éclat de son aventure personnelle et le zèle indiscret de quelques amis

SUR DE BELL 01. vi)

avoient donné d'avance une célébrité nuisible. Elle ne put supporter l'espèce d'intérêt et d'importance qui s'y étoient attachés, et elle tomba dès la première représentation; ce qui fit dire aux ujauvais plaisants :

Titus perdit uu jour, un jour perdit Titus.

L'auteur eut la triste consolation de penser et de faire entendre que son oncle avoit été l'artisan de sa chute. Cette chute l'accabla; c'étoitplus qu'une disgrâce littéraire: c'étoit le renversement de ses plus chères espérances. Il retourna en Russie ; mais ce second exil ne fut pas de longue durée. Son oncle . son persécuteur, mourut ; il revint en France pour n'en plus sortir, et il y revint , comme la première fois , avec une tragédie. Zelmire , composée en partie sur le vaisseau qui lavoit ramené, fut promptement achevée , et elle obtint un grand succès. Elle fut suivie du Siège de Gilais , dont la représentation , comme on l'a dit, lit époque et presque révolution. Cette tragédie, accueillie d'abord assez froidement à Paris , excita quelques jours après la 2)lus vive sensation à Yersailles. Après neuf ans d'une guerre désastreuse, on venoit d y signer une paix humiliante. Une pièce où les François vaiucus forçoient l'admiration et le respect de leurs vainqueurs par une constance inébranlable dans les revers, et sur-tout par un amour, un dévoue-

viij NOTICE

ment sans bornes pour la personne de leur roi, faisoit à la cour une douce et consolante diversion aux plaintes amei^es que la nation formoit de toute part contre le monarque et ses nùnistres. En applaudissant à ce prodige du vieil honneur françois , ou oublioil la honte du moment, et l'on se croyoit encore capable des belles actions dont on étoit si fortement ému. Louer ou critiquer le Siège de Calais , a-t-on dit encore , ne fut plus une affaire de goût , mais une affaire d'état. Un des seigneurs les plus spirituels de la cour, le duc d'Ayen, passoit pour n'être pas partisan de l'ouvrage; le roi lui dit: « Vous n'êtes "donc pas bon François ? Sire , répon- « dit-il , je voudrois que les vers de la pièce fussent « aussi bons françois que moi » ; et alors cette réponse parut encore plus hardie qu'ingénieuse. De la cour, l'enthousiasme s'étoit étendu à la capitale et aux provinces. Le Siège de Calais fut donné gratis au peuple, joué dans les garnisons par les soldats mêmes , enfin imprimé et représenté jusque dans nos colonies. Compté à l'auteur pour un double succès , il lui valut, avec Zelmire, la médaille qne le roi avoit fondée pour les auteurs qui réussiroient trois fois au théâtre; et cette médaille , il est le seul qui l'ait reçue. La ville de Calais ne crut pas pouvoir moins faire en faveur de l'écrivain qui venoit de ressusciter son antique gloire , que de lui décerner des lettres de citoven , et de les lui envoyer

SURDERELLOI. ix

dans uue boîte d'or portant cette inscription : Laureain tulit^ civicam recipic. Le succès du Siège de Calais portoit trop le caractère de l'engouement pour n'être pas suivi d'un retour fâcheux : bientôt l'ouvrage fut déchiré par ceux - là précisément qui l'avoieut prôné avec le plus de fanatisme et d'intolérance. L'admiration avoit été de mode, le dénigrement le devint à son tour: et l'on passa de l'excès de la louange à celui du blâme. Champfort avoit dit à des courtisans enthousiastes : « Cette pièce que «vous exaltez, quelque jour nous la défendrons a contre vous ». La prédiction s'accomplit : il fallut que les gens de lettres élevassent la voix })Our empêcher en quelque sorte qu'on ne mit an-dessous de rien un ouvrage qu'on avoit d'abord mis au-dessus de tout.

Désormais, voué par goût et par reconnoissance aux sujets nationaux, De Belloi composa successivement Gaston et Bavard, Gabrielle deVergy, et enfin Pierre-le-Cruel, où Du Guesclin soutient dignement la gloire du nom françois à côté du Prince Noir, l'éternel honneur de l'Angleterre. De ces trois tragédies , les deux premières attendoient depuis long-temps leur tour de représentation , lorsque l'auteur , pressé par le besoin , prit le parti de les faire imprimer. Gaston et Bayard , depuis deux ans sous les yeux du public , obtint enfin d'être joué : le succès en fut presque égal à celui de Zelmire,

x: NOTICE

sr même du Siège de Calais. De Belloi se vit alors ouvrir les portes de l'académie françoise. Persuadé que mademoiselle Clairon étoit la seule qui piit rendre le rôle de Gabrielle de Yergy, la reti'aite de celte fameuse actrice l'empêcba de donner la pièce, et il préféra de faire jouer d'abord Pierre-le-Cruel. Cette tragédie essuya une disgrâce complette ; elle fut à peine écoutée , et les expressions les moins répréhensihles furent l'objet des plaisanteries les plus indécentes , des interprétations les plus absurdes. On croit généralement que ce revers hâta la mort de l'auteur. Sa santé , dès long-temps affoiblie , déclina de jour en jour avec une rapidité effrayante ; et, après deux années de langueur, durant lesquelles il lui fut impossible de se livrer à un travail suivi, il mourut le 5 mars 1775, âgé de moins de quarante-buit ans. Dans ses derniers jours , Louis XVI , informé de son état de gêne et de souffrance , lui avoit envoyé sur-le-cbamp un secours de cinquante louis. Après sa mort, Gabrielle de Vergy fut représentée avec beaucoup de succès , et Pierre-le-Cruel se releva bonorableraent de sa chute.

De Belloi avoit la réputation d'un homme doux et modeste ; cependant il montra de l'humeur et de l'orgueil dans quelques écrits. On en trouve la cause et peut-être l'excuse dans l'injustice ou la légèreté révoltante avec laquelle il fut quelquefois

SURDEBELLOI. xj

attaqué. Neutre au milieu des partis qui divisoient la littérature, il conserva la liberté de ses opinions , et n'eut point le tort de les soutenir avec opiniâtreté ; ainsi il fut exempt de l'esprit de secte et de l'esprit de domination , ces deux fléaux de la raison et de la société. On doit lui savoir d'autant plus de gré de sa réserve, qu'il avoit, dans la discussion , l'avantage dune logique vigoureuse et éloquente , à laquelle une mémoire prodigieuse fournissoit sans cesse des armes. Il lui avoit suffi de voir jouer deux fois l'Oreste de Yoltaire pour retenir la pièce tout entière à deux vers près. A l'aide de cette faculté, il s'étoit procuré une grande instniction en histoirei de France et en littérature dramatique : ses dissertations en font foi.

Il peut être considéré comme un des auteurs les plus heureux au théâtre. Son premier et son dernier pas dans cette carrière furent des chutes . à la vérité ; mais celle de Titus fut marquée par des circonstances qui permettent de ne pas l'imputer seulement aux défauts de l'ouvrage : le cinquième acte méritoil peut-être à cette pièce un sort moins fâcheux. Quant à Pierre-le-Cruel, repoussé d abord avec une sorte de fureur, il fut accueilli favorablement, lorsque l'auteur n'étoit plus. Sur six tragédies , De Belloi en compte donc cinq qui se sont établies et maintenues sur la scène. On n'accorde pas le même degré d'estime à tous les moyens em-

xij NOTICE

pioyés pour produire des émotions au théâtre ; mais ce sera toujours une preuve de talent et une source de gloire , que d'avoir obtenu en ce genre des succès nombreux et durables. De Belloi s'est écarté de la simplicité du système tragique créé par Corneille et perfectionné par Racine. Il n'avoit point dans l'ame cette sensibilité mêlée d'imagination qui développe et approfondit des situations touchantes , ni dans le style cette élégance enchanteresse qui relevé des idées communes , et ennoblit des détails vulgaires. Son esprit y a suppléé par la complication des incidents , le prestige des coups de théâtre, l'appareil de la scène, le faste des sentiments héroïques, et la pompe des grands mots. Il recherchoit les effets, il avoit l'art de les produire ; mais il ne possédoit pas au même degré l'art de les préparer et de les fonder. Ses intrigues ressembloient quelquefois à ces édifices où, faute de savoir calculer les forces et les résistances, l'artiste a multiplié les moyens aux dépens même de la solidité. Dans cet ensemble incohérent de masses, qui ne supportent rien ou que rien ne supporte, véritable chaos de causes sans effets et d'effets sans causes, le vulgaire croit admirer la fécondité et l'heureuse audace du génie : le connoisseur n'y voit que des vices de construction , des infractions aux lois de la mécanique, et des causes de ruine. Le style de De Belloi a quelque rapport avec la manière

SLR DE BELLOI. xij

des peintres de décoration : il produit de l'effet dans l'optique du théâtre; mais, vu de près, il est incorrect et heurté ; le trait n'en est pas arrêté nettement, les couleurs en sont crues et sans nuances. L'enflure et la recherche en sont les vices les plus graves ; il a pourtant quelquefois de la force et de l'élévation ; quelquefois des sentiments , des pensées nobles ou énergiques sont exprimés en vers bien écrits. Peu d'auteurs ont fait retentir avec plus d'éclat et de succès les mots à' honneur et de patrie. Malheureusement De Belloi s'est montré plus fidèle à la vérité des faits historiques qu'à celle des mœurs locales : en mettant sur la scène nos anciens preux, modèles de simplicité naïve , il a mêlé trop souvent à leur langage des traits d'une jactance emphatique qui n'éloit pas dans leur caractère , et d'une philosophie éclairée qui n'étoit pas dans l'esprit de leur siècle.

Nota. Quelques pecsonnes pourront être surprises de ce que nous donnons toutes les tragédies de De Belloi, sans même en excepter Titus, qui n'a jioint eu de succès. Outre que cette pièce , au milieu de ses trop nombreux défauts, a des beautés réelles, nous avons cru avantageux au public de lui donner en deux petits volumes le théâtre entier de De Belloi, tel qu il est contenu dans l'édition en six volumes in-8°, donnée par Gaillard , édition grossie d une

V>i NOTICE SUR DE BELLOI.

foule de dissertations historiques et littéraires. La tragédie de Titus est sans doute préférable au choix que nous aurions pu faire parmi un assez grand nombre de poésies diverses du même auteur, qui toutes manquent d'à-propos ou de ce charme de slyle qui en tient lieu»

TITUS

TRAGÉDIE EN CIÎsQ ACTES.

DE r.EI.I.OI. I.

ACTEURS

TITUS, empereur, fils de Vespasien,

YITELLIE, fille de Tempereur Vitellius, détrôné par

Vespasien.

SEXTUS, I

> consuls et favoris de Titus.

LENTULUS, parent de Yitellie.

TULLIE , confidente de Vitellie .

ADRIEN, ami deLentulus, Sénateurs .

Gardes.

La scène est à Rome, dans le palais impérial.

TITUS

TRAGÉDIE

Page 1