ACTE I , SCEXE II. 8(j
Ah ! pour lui .devant vous ,que juon front va rougi r! Daignez prendre ce siège ,et vous allez m'entendie.
(ils s'asseyent.) Mais, seigneur. pardonnez un souvenir trop tendre; Ici j'ignoie tout. Charle, époux de ma sœur, D'un roi trop courageux plus sage successeur, Cette sœur même, hélas si chère à mon enfance, Dieu les conserve-t-il au bonheur de la France .-^
EDOUARD
Tous deux régnent , madam e , et par leurs douces lois Consolent leurs états du malheur des Talois : Charle apprend aux guerriers que la valeur suprême , Pour commander au sort, se commande à soi-même ; Plus terrible pour Londre au fond de son palais. Que son père suivi de cent raille Français.
BLANCHE en larmes.
Ah ! prince , qu'à ma sœur je dois porter envie .' Elle mourra Françoise au sein de sa patrie : Et moi , dans d'autres cours destinée à régner, L'hvmen m'of/roit pat-tout mon malheur à signer.
( elle s'essuie les ^ eu^6 Dom Pedre me choisit de l'aveu de sa mère , Et m'obtint du grand roi qui me servoit de père , Quand mon troisième lustre à peine finissoit. Déjà sa cruauté sourdement s annoncoit.
J'avoùrai qu'en sortant de la cour la plus chère , La sienne,moins qu'une autre,alloit mètre étrangère : L'illustre Castillane , aïeule des Bourbons, Blanche , honneur de mon sexe avoit joint nos
maisons :
Son nom , que je portois , m'invitoit à la suivre , M'enflammoit du désir de la faire revivre. Je voulois rendre au Tage,au pur sang de ses rois, Le présent qu'à la Seine ils ont fait autrefois : Mon cœur se promettoit , pour son premier ouvrage, D'adoucir un époux qu'on me peignoit sauvage:
Par dé tendres'vertus j 'espérois le domter,
Et gagner tous les cœurs pour les lui reporter.
J'arrive dans Burgos. Au lieu de l'alégresse ,
Je vois dans tous les yeux le trouble, la tristesse ;
La mère de Dom Pedre , étouffant ses douleurs
Vient, m'embrasse, et bientôt me baigne de ses pleurs.
Je ne vois point le roi , qui craint de voir sa mère ;
Sous cent prétextes faux mon hymen se diffère.
Après de longs refus, Pedre se montre enfin.
Il me mené à l'autel avec un lier dédain :
Cet hymen, dont Paris chantoit les nœuds prospères ,
Offrit le morue aspect des pompes funéraires.
La cour, le peuple entier, saisi d'un sombre effroi,
Cherche , en tremblant, mon sort dans les yeux de
son roi :
Il me jette un regard , mais un regard farouche , Sourit du froid serment qui tombe de sa bouche ; Sort du temple , et soudain , par des détours secrets , Se dérobe à sa cour, et me fuit pour jamais. Peignez- vous ma surprise a cet excès d'outrage, Le timide embarras, la caq^ur de mon âge, La douleur et l'effroi de mes esprits confus : Etrangère au milieu d'un monde d'inconnus, Ne sachant ou porter et mon trouble et ma plainte , J'inspirois la pitié, mais la pitié contrainte. Enfin on me révèle un mystère odieux , Qui n'étoit nn mystère , hélas ! que pour mes yeux : J 'apprends que, dans ce jour, où Pedre avec instance Par ses ambassadeurs pressoit notre alliance. Il avoit vu Padille, et qu'au prix de l'honneur Cette beauté si fiere avoit gagné son cœur. Me quittant aux autels, le monax'que parjure Pievoloit dans ses bras consommer mon injure. Tous deux en faisoient gloire ; et qui plaignoit mon
sort Recevoit pour salaire ou les fers ou la mort.
ACTi: I, SCENE II. 91
Mais bientôt , sur moi-riièiiie assouvissant la rage Que garde une ame vile au grand cœur qu'elle
outrage, On m'arrache des bras de la mère du roi , Qui m'osoit consoler en pleurant avec moi ; Dom Pedre me punit de Ja chérir en lille ; De prisons en prisons cachée à sa famille , Je n'eus , pour soutenir mes misérables jours , Que l'aliment du pauvre... et ne l'eus pas toujours. Ce])endant il n'est plus de devoirs qu'il ne brave ; Tyran pour tout son peuple, et pour Padille esclave Il ravit les trésors, il fait couler le sang^, N'épargne ni vertu, ni naissauce, ni rang. Je partage sa honte en vous traçant ses crimes. Mais comment vous compter ses illustres victimes ? Chaque meurtre excitant des murmures nouveaux, Il rappeloit sans cesse et lassoit les bourreaux ; Le cruel immola ses frères et leur raere , Son tuteur, les neveux et la sœur de son père ; Sur sa raere... ou retint son parricide bras ; Et l'ordre de ma mort combla ses attentats.
EDOUARD
Je frémis. Chaque trait rappelle à ma mémoire Ce que m'a dit Guesclin , ce que je n'ai pu croire. Mais... Dom Pedre à vos pieds n'est jamais revenu ?
BLANCHE
Padille craignoit trop les droits de la vertu : D'un amour tyrannique exerçant la puissance , Elle avoit à son roi défendu ma présence.
EDOUARD
Dans quel temps osa-t-il ordonner votre mort ? Quelle main vous sauva, quel heureux coup du soif...
BLANCHE, vivement.
Quand le seul rejeton de sa triste famille, Transtaraare son fierc entroit dans la Castille ; Couronné par le peuple, appuyé des François ,
Il voloit pour briser les fers ou je pleurois : Pedre , malgré l'Afrique et Greaade et Lisbonne , Se voyant par Guesclin renversé de son trône, Voulut punir sur moi la France et les Bourbons : Il me fît apporter un poignard, des poisons. Fetnand , qu'il en chargeoit .^ n'eut que le choix du
crime.
O d'un roi trop cruel ministre rùagnanime! Fernand voit qu'un refus le perd sans me sauver.
EDOUARD
Il se charge du meurtre.'*
BLANCHE
Et vient m'en préserver ; Cachant mon nom , mon rang , qui m'exposoient
encore , Sa prudence en secret m'envoya chez le Maure. Mais lorsque votre bras par-tout victorieux Eut rétabli Dom Pedre au rang de ses aïeux , Par ordre de Fernand dans ces lieux transportée , J 'ai revu la prison que j'avois habitée : On m'y sert avec soin sans savoir qui je suis. Morte à tout l'univers, seule avec mes ennuis, le rappelle en pleurant l'éclat de mon enfance. Le jour où j'ai quitté le bonheur et la France : Ah ! je croirois, sans vous , que la tour de Montiel Est le tombeau fatal que m'a choisi le ciel.
EDOUARD
Je le bénis ce ciel ; sa faveur m'accompagne , Lorsque pour vous sauver il m'amène en Espagne. Dom Pedre me doit tout, il remplira mes vœux : Dom Pedre est criminel, mais roi, mais malheureux ; Dieu seul peut le punir, tout roi doit le défendre. "Vers moi, dans son désastre, il vint jadis se rendre; Dépouillé , fuptif , rebut des vils humains , 11 parut : et j'allai le servir de mes mains. Pour régner à mon tour le destin m'a fait naître ,•