ACTE II, se E IN E II. iSi
Tandis que son départ promptement se dispose , Il permet qu'à vos yeux , ici , j e les expose. IVIadame , il ne sait point que c'est le triste emploi Dont Raoul expirant s'est remis à ma foi.
GABRIELLE
Eh bien ! pleurons tous deux ; mais le puis-je sans
crime ?
Oui , pleurons un héros que mon malheur opprime. Ornement de son siècle , hélas ! il a Aécu Trop peu pour le bonheur, assez pour la vertu. Ose me l'avouer, sa mort est mon ouvrage , Son désespoir sans doute égara son courage ; Il aura prodigué des jours si précieux , Mais que l'amour trompé lui rendit odieux. M O NL A c.
Je ne vous nîrai point qu'aux champs de la Svrie Sa valeur n'étoit plus qu'une aveugle furie Qui cherchoit les dangers plutôt que les combals , Dédaignoit la victoire , et couroit au trépas. Mais la gloire , en tout temps par lui si bien servie Préparant son triomphe au terme de sa vie ^ Lui gardoit une mort que les cœurs des Français Vont tous à sa mémoire envier à jamais. Dans ces assauts fameux , comptés pour des batailles , Par qui Ptolémaïs nous vendit ses murailles , Philippe , le premier sur la brèche élancé , De nombreux ennemis par-tout se vit pressé ; Raoul accompagnoit sa superbe imprudence , Dans les rangs enfoncés tous deux brisent leur lance : Soudain un Musulman , plus terrible et plus fort , Porte au roi désarmé l'inévitable mort ; Raoul , à qui Philippe a tout ravi peut-être , Se jette sur le coup , le reçoit pour son maître , S'applaudit en mourant que sa constante foi Rende à la France encor la victoire et son roi. iDE.BELLOI. 2. lo
i82 GABRIELLE DE YERGY.
GABRIELLE , avec force.
Ali ! Raoul , que ta mort est digne de ta vie ! Oui , j'adore ta cendre ; et tout me justifie. ( avec teiulresse. )
IN'a-t-il pu me nommer avant que de mourir ? M"a-t-on privée eucur de son dernier soupir ?
Pendant la nuit cruelle ou , forçant la nature , Son courage l'a fait survivre à sa blessure , Baigné des pleurs du roi qui recueilloit les siens , .l'entendois ses regards qui vous nommoient aux
miens. Que Raoul étoit grand , pleuré par un tel maître ! Le roi , qui le pleuroit , étoit plus grand peut-être. A travers mes douleurs ^ quel spectacle pour moi.' L'amitié sur le trône , et dans le cœur d'un roi ! Enlin nous restons seuls : plein du soin qui vous
louche , Son ame en liberté vient alors sur sa bouche. Quels regrets l quels transports ! quels étranges
adieux !
Je crois le voir, madame, il est devant mes yeux. « Donnons-lui, disoit-il, au-delà de ma vie, « D'un amour sans exemple une marque inouie. » Il se soulevé à peme , il trace lentement De ce fidèle amour le dernier monument : Et lorsque des serments le lien redoutable Enchaîne encor ma foi , qu'il sait inviolable : o Dans mon corps expiré ta main prendra mon cœur: « Tu frémis! s'il t'est cher, est-ce un objet d'horreui P <t Quitte un vain j)réjugé ; que le cœur de ton maître , « A la tombe ravi , te doive un nouvel être. « Une amante, un ami , l'occupoieut tour-à-tour : « Je charge l'amitié de le rendre à lamour : « Ton cœur, où je vivrai , doit au mien ce service.
A.CTE II, SCE'N'E II. i83
« Si tu crains de Fayel la jalouse injustice, « Au généreux Rhétel tu peux te confier; « Sur-tout que ce billet soit offert le premier. » ( il tire le billet. )
GA.BR1ELI,E
Qu'il me fait bien sentir l'horreur de lui survi\Te !
M G N L A o , lui présentant le billet. C'est l'écrit...
GABRlELLE, le prend en détournant les veux.
Je crois voir l'objet qui va le sui-vre. ( eUe lit. )
■ Je meurs. Mon ame vit à jamais pour t'aimer :
« J'arrache au sein des morts sa dépouille mortelle . « Ce cœur que, pour toi seule, elle dut animer. « La moitié de ton cœur, ma chère Gabrielle , « Au tombeau, loin de toi , ne veut pas s'enfermer: « Elle va te rejoindre... hélas ! quel triste hommage î
■ Qu'il vit'épouvanter...! Non,c'estRaoul, c'est moi,- « C'est ce fidèle amant qui compta sur ta foi,
« Adieu. Mon ame fuit , emportant ton image ; « Mon cœur est plus heureux , il reste auprès de toi . >■■ Ah 1 ton ame long-temps n'attendra point la mienne ; Ton cœur vient dans ma tombe, échappé de la tienne ; La mort , brisant mon joug , va reformer nos nœuds. Monlac , je n'ose plus vers toi tourner les veux.
MO N L A c.
Madame...
GABRIELLE
TSon, arrête. Attends que mon courage Prépare ma tendresse à cette affreuse image. C'en est fait. Il le faut : expirons de terreur.
( elle se tourne vers Monlac. )
MONLAC.
Ah ! ne redoutez point ce spectacle d'horreur. Le ciel ( dirai-je, hélas I ou propice ou sévère ),
i84 GABRIELLE DE VERGY.
lutirdit à mes mains ce fatal ministère.
GABRIELLE
Dieu! quel espoir me Juit !