NOTICE
plus de charme encore à la lecture qu'il en fit lui-même , lui tlit d'une manière à la fois délicate et flatteuse : « Je vous avais bien toujours dit que vous ne saviez pas lire vos vers. »
Les beautés de ce poërae, dont les deux derniers chants sont comptés parmi les meilleurs morceaux de poésie descriptive que nous ayons dans notre langue, ne purent toutefois désarmer la critique, qui depuis longtemps s'apprêtait à le juger : il fut l'objet de diverses satires plus ou moins améres , parmi lesquelles se signala surtout celle de Rivarol. Delille ne répondit point à ses détracteurs ; mais il prolita des observations des littérateurs éclairés, et les nouvelles éditions de son poëme se succédèrent avec une telle rapidité, qu'un homme d'esprit lui écrivit : « Vos ennemis sont bien peu diligents; ils n'en sont encore qu'à leur septième critique, et vous en êles à votre onzième édition. »
Cet ouvrage avait paru sous les auspices du comte d'Artois; et ce prince , voulant donner à l'auteur une marque particulière de son estime, lui offrit l'abbaye de Saint-Séverin, bénéfice simple, qm n'exigeait pas l'engagement dans les ordres sacrés. Riche désormais du produit de'ses travaux et des bienfaits de la cour, Delille put paraître avec plus d'aisance et d'agrément encore dans la société, dont il faisait le principal ornement par les grâces de son esprit et le charme particulier de sou caractère.
Il avait été accueilli à son entrée dans le monde , et i>e possédant encore que sentaient, par la célèbre madame Geoffrin, qui s'était plu à lui offrir des secours qu'il n'accepta pas , mais dont il consigna le souvenir dans ces vers du troisième chant du poëme de la Conversation :
Aux offres de ta bienfaisance
Ma fière pauvreté ne consentit jamais :
Mais en refusant tes bienfaits,
J'ai garde ma reconnaissance.
C'était auprès de cette femme charmante, véritable modèle d'amabilité, que le poëte avait puisé les premières leçons de cette pohtesse pleme d'élégance qui le distinguait si éminemment.
Quels que fussent, cependant, les agréments dont il jouissait dans cette société brillante qui chaque jour le recherchait avec plus d'ardeur, il s'en éloigna en 1784, pour suivre le comte de Choiseul-Gouflier dans son ambassade à Constantinople. Trop près des beaux climats de la Grèce pour ne pas visiter des lieux si chers aux muses, il vit cette terre célèbre , il vit les ruines de la patrie de Sophocle et d'Euripide , et fut transporté d'un enthousiasme qu'il exprime d'une manière à la fois naïve et piquante dans une lettre adressée à une dame de Paris, madame de Vaisnes, qui en lit circuler plusieurs copies.
Le petit bâtiment où il se trouvait, à son retour d'Athènes, avec l'ambassadeur et sa suite , ayant clé poursuivi par deux forbans, Delille doiina
dans cette circonstance des marques de sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazetJes parlèrent dans le temps : « Ces coquins-là, dit-il, ne s'attendent pas à l'épigramine que je ferai contre eux. »
Il arriva toutefois sain et sauf à Constantinople avec son illustre ami, et passa une partie de l'été dans la charmante retraite de Tarapia , située sur les confins de l'Europe et de l'Asie, à l'embouchure de la mer Noire, où il avait sans cesse sous les yeux le magnifique spectacle des innombra- ' ))les vaisseaux qui entrent de la mer Noire, dans le Bosphore et du Bosphore dans la mer Noire ; cette foule de barques légères qui se croisent à chaque instant sur ce bras de mer , et, sur l'autre bord , ces riantes prairies d'Asie, ombragées de beaux arbres, arrosées de plusieurs rivières et ornées d'un nombre infini de kiosques.
C'est dans ce lieu si propre aux inspirations poétiques qu'il travailla à son poëme de ['Imagination , oii sa muse flexible et brillante a répandu tant d'intérêt et de richesses, et que l'on place au premier rang de ses compositions originales.
De retour à Paris au bout d'une année environ , Delille y reprit les fonctions qu'il remplissait avec tant d'éclat, soit dans l'université, soit au Collège de France, et se hvra de nouveau à la société, qui se montrait chaque jour plus empressée de l'accueillir. La révolution qui éclata vint bientôt l'arracher à ses travaux, à ses succès et à ses plaisirs , et lui enlever la fortune qu'il avait amassée : il s'en consola en faisant des vers charmants sur la pauvreté; mais ce qu'il ne put supporter avec la même résignation fut la perte de ses amis, dont le sang ruisselait chaque jour sur les échafauds. Poursuivi lui-même et conduit devant un comité révolutionnaire, il y parut avec cette tranquillité d'âme qui ne l'abandonnait jamais que pour les afflictions d'aulrui, et fut chaudement défendu par un compagnon maçon qu'il ne connaissait pas, et dont le principal argument fut qu'il ne fallait pas tuer tous les poêles , mais en conserver au moins quelques-uns pour chanter nos victoires. L'argument réu?sit, et le poêle fut sauvé. Il eut le courage de refuser , peu de temps après , un hymne que lui fit demander Robespierre pour la bizarre cérémonie à laquelle on donna le nom de Fêle de l'Être Suprême, et répondit aux menaces qu'on lui faisait : « Que la guillotine était fort commode et fort expéditive. » Cédant ensuite cependant aux instances réitérées que lui fit le président d'un comité révolutionnaire, il composa un dithyrambe, où il peignit avec autant d'énergie que de talent l'effrayante immortalité dn coupable et l'immortalité consolante de l'homme de bien.
Échappé, comme par miracle, à ces périlleuses épreuves, Delille quitta Paris en 1794, et se retira à Saint-Dié, patrie de la compagne fidèle qui partageait alors ses peines et devait bientôt soulager ses infirmités. C'est là qu'il termina un ouvrage commencé depuis plus de vingt ans, sa traduction de l'Enéide , dont il avait lu le iv'^ chant à l'Académie française, en «773, et quelques fragments à Voltaire . ([u'il était allé voir
r. NOTICK
il l'Vnicy, cil t"7C. Cette traduction, (|ue l'on trouve iiiféiieurc à celle lies Géort/iqiics , mais qui n'en restera pas moins une portion durable de la gloire du Virgile français, ne fut publiée «ju'eri «804 , et fut dédiée a l'empereur Alexandre.
Apres une année environ de séjour dans les Vosges, Delille s'éloisna définitivement de la France , toujours en proie à ranarcbie, et se réfugia à B.ile. Il s'y trouvait en 1796, lors de la retraite de Moreau et du bombardement d'Iluninguc, et se rendait souvent, dit-on , sur les bords (hi lUiin pour y contempler ce terrible spectacle , et suivre de Toeil le jeu et les effets de la bombe , qu'il a décrits d une manière si poétique dans le (iremier ebant de son beau poëine des Trois Règnes de la Nature. Ce trait , qui rappelle celui de Vernet peignant une tempête au milieu de la mer en courroux, fut révoqué en doute par M. Daru , dans son Épilre à Delille :
Le croirai-je, qu'au lieu de ces cbnnts héioïques , Tranquille sous l'abri des rochers belvétiques , Tu venais tous les jours , près du Rhin embrasé, Sous le foudre ennemi Toir Iluningue écrasé; Suivre dans l'air en flamme, avec des yeux débiles, Ces comètes d'airain qui renversaient nos villes;
Non, non : tes faux amis l'ont en vain publié ; Je ne le croirai point : ils t'ont calomnié.
« Oui sans doute , dit M. Amar, tous ceux qui ont personnellement connu le chantre de (a Pi lié savent assez combien il était incapable, par caractère, de se faire un jeu barbare du spectacle de la destruction et de la mort, pour le spectacle lui-même; mais ils conçoivent également (|u'nnc tête aussi éminemment poétique fiit très-susceptible d'émotions nouvel' les, qu'elle les rechercbàt et les reçût avec avidité, de quehpie nature qu'elles fussent, et abstraction faite de l'objet qui les excitait. C'est ainsi qu'habitant peu de temps après le village de Glairesse, le seul aspect de cette ile de Saint-Pierre , dernière retraite du malheureux Rousseau, et si délicieusement décrite par lui, retrace tout à coup au poëte de i'Jmar/i- «(J//OW les infortunes, le génie, le caractère et les faiblesses du célèbre écrivain, et inspire à Delille ce morceau d'une sensibiHté si vraie, si affectueuse , et d'une mélancolie si douce , dont il a enrichi le sixième chant de son poëme. »
Le poète obtint du gouvernement de Berne le droit de bourgeoisie dans cette même ile dont l'illustre prosateur avait été banni ; et ce fut dans cette retraite paisible, embellie de tout ce que la nature peut offrir de plus enchanteur et de plus pittoresque, qu'il acheva le poëme des Trois Régnes et celui de V Homme des Champs, ou les Géon/iques françaises, cpie l'on trouve supérieur au poëme des Jardins , par lintciêt du sujet et la régularité du plan.
SUR J. DELILLK. 7
Apr<>s deux ans de si'jour en Suisse, Delillc se rendit à Brunswick, où il composa le poënie de la Pitié , dont le succès a été contesté avec tant <l'iiigreui', malgré les beautés (ju'il renferme; il passa ensuite à Londres, où il traduisit le Paradis perdu , et donna une seconde édition du pocnie des Jardins, enrichie de nouveaux épisodes, et de la description des (larcs qu'il avait eu occasion de voir en Allemagne et en Angleterre '.
Ainsi, chaque pause de son exil était marquée par quelque nouvelle production de son talent- Mais cette suite non interrompue de travaux, qui dès longtemps avaient contribué à affaiblir la vue du poëte, liait au5>,i par altérer sa santé. Sa traduction du Paradis perdu, qu'il lit, dit-on, en l'espace de quinze mois, fut suivie d'une attaque de paralysie (pii augmenta ses inlinnités ; et lorsque dans la suite on le félicitait sur cette admirable traduction, que l'on trouve plus oritjiiiale encore que celle des Gcorgiques, il répondait (|u'elle lui avait coûté la vie.
Cependant l'ordre se rétablissait en France; les arts et les lettres y étaient remis en honneur, et les débris épars des quatre académies avaient été réunis, en 1793, sous le nom iX'Iiislitul national. Delille ne répondit point alors aux vœux unanimes de ce corps illustre, qui le réclamait, et ce ne fut qu'en 1802 , que , cédant enfin aux instances réitérées de ses nombreux amis, il renonça à son exil volontaire , et rentra dans sa patrie, « comme l'abeille rentre dans sa ruche, dit M. Michaud, chargé des trésors qu'il avait amassés dans ses courses lointaines. » Outre V Homme des Champs, qu'il avait fait paraître en tîsOO, Delille publia, presque simultanément, la Pitié, V Enéide, le Paradis perdu, V imagination , et une nouvelle édition du poëme des Jardins. Ces nombreuses publications, dont on est peut-être moins redevable à la volonté de l'auteur qu'à l'insatiable avidité de gloire que sa femme avait pour lui, furent toujours accueillies avec transport, malgré les traits de l'envie, qui s'efforçait de les déprécier; et il n'en est pas une dont le succès n'ait été constaté par des réimpressions multiphées, et plusieurs d'entre elles par des traductions en diverses langues.
Réintégré dans ses fonctions de professeur au Collège de France, Delille entra enfin à l'Institut. Le jour où il y parut en séance publique fut pour
' Ou a généralement blâmé Delille d'à- suppression de ces vers, cités conim
voir ajouté à son poëme des Jardins de exemple : longues descriptions de parcs étrangers.
C'était sans doute une dette à l'amitié Combic;i j'aime Parkpiace o» . ront™
etàrhospitalité, qu'il paya trop large- , ..,„,i„„,„i„..„j„.„-. „ ['''"'> ''ocagc ,
ment. Aussila première édition est-elle Leasowe , do Sheiistone autrefois le séjour,
généralement préférée des Français. Où tout parle de vers, d'innocence et d'a-
Nous avons cru rendre un service à |mour;
Delille et aux lecteurs en supprimant Hagley, nous déployant son élégance agreste,
ces longueurs. Les noms seols de ces ^' ''"'" '"'"' "' '=''""'^'" '•^"^ ,';•;, ^^;;^;f
parcs, qui pour la plupart nous sont Et Dowton etFoxlv.que le bon gout'p'l.nnia;
inconnus, choquent nos oreilles; et Fier d'obéir lui-inèmc aux lois qu'il nous
uulle personne de goût ne regrettera la [dieta.
« ^OTlCE
lui un véritable triomphe, qui s'est renouvelé chaque fois qu'il s'y est montré. Il n'eût tenu qu'à lui d'obtenir, avec ces marques touchantes de l'estime et de l'admiration de ses contemporains, les faveurs d'une cour jalouse de le compter au nombre de si's partisans ; mais l'inébranlable fermeté de sentiments qui l'avait fait braver les menaces de la terreur, le fit résister aux. séductions du pouvoir impérial, et rien ne put le décider à consacrer à la gloire de Napoléon les accents d'une lyre qu'il avait vouée à retracer les malheurs de ses anciens maitres.
Cependant les infirmités de Delille s'accroissaient : il était aveugle ; mais les soins assidus de sa compagne , et ceux de ses amis, lui dérobaient l'ennui de cette cruelle cécité. Chaipie jour se rassemblait autour de lui un cercle de littérateurs et d'artistes distingués, de femmes charmantes qui s'empressaient à lui plaire et à lui offrir toutes les délices de la plus franche amitié. On sait avec quelle ingénieuse adresse ce cercle aimable se prétait à l'entourer de toutes les jouissances auxquelles il avait attaché du prix dans sa jeunesse : témoin ce dîner charmant qu'il crut faire au Cadran Bleu, pour lequel il avait une prédilection particulière, et qu'il lit au faubourg Saint-Germain , chez un de ses amis, où s'étaient réunis d'avance plusieurs membres de l'Académie, des gens de lettres, des artistes célèbres, des femmes aimables et l'élite des premiers théâtres de la capitale, qui, tous, s'étaient distribué différents rôles pour amuser l'honorable vieillard , lui rendre hommage , et lui retracer l'une de ces scènes populaires auxquelles il se plaisait tant autrefois à assister au boulevart du Temple.
Cette scène , que la plume élégante de M. Bouilly a retracée de la manière la |)lus louchante, produisit sur Delille une si complète illusion , les rôles furent joués avec un ensemble, une gaieté, une précision si parfaite, qu'en reconnaissant son erreur, il doutait encore qu'il ne fût pas à son cher Cadran Bleu ; mais, enfin désabusé par l'aveu même des acteurs, et ne pouvant plus résister aux diverses émotions qui remplissaient son âme , il s'écria, se laissant aller dans les bras de ses amis : a Ah ! comment exprimer ce que j'éprouve?... Quoi, tant de monde pour amuser un pauvre vieillard !... Ce n'est qu'en France que l'on peut inventer une scène aussi délicieuse ; ce n'est que dans sa patrie que l'on peut recevoir de si touchants hommages... Mes amis, mes confrères, hommes aimables, artistes célèbres qui m'entourez , et vous , femmes charmantes , que je sensprès de moi, et que je crois voir encore, puissicz-vous tous partager mon ivresse!... Ah; quand je ne serai plus, vous aurez le droit de vous dire : ISous avons pro' longé la vie du poêle-aveugle ; c'est parmi nous que Delille passa le plus beau jour de sa vie. »
Les heureuses qualités qui avaient attiré à Delille des amis si empressés ne s'altérèrent point dans ses dernières années, et, malgré l'affaiblissement progressif de sa santé, il continua à cultiver les muses. Le poème de la Conversation , qui parut en 1812, et qui révéla dans l'auteur un nouvcai
genre de talent, celui de saisir et de peindre les travers de la société ave;; la justesse et la finesse caustique de la Bruyère , est le dernier ouvrage qu'il ait publié, mais non le dernier auquel il travailla : il s'occupait d'un poënie sur la vieillesse, disant quelquefois à ses amis qu'il n'était que trop plein de son sujet, lorsqu'il fut enlevé aux lettres et à l'amitié , le i"^ mai 1813, à l'âge de soixante-quinze ans.
Les plus grands honneurs furent prodigués à ses restes. Son corps , einliaumé, resta durant plusieurs jours exposé sur un lit de parade, dans une des salles du Collège de France. L'Institut en corps, l'Université, et tout ce que la capitale avait de savants , d'hommes de lettres et d'artistes distingués, assistèrent à ses funérailles. Ses élèves, parmi lesquels se trouvaient des maîtres, portèrent son cercueil et payèrent à sa mémoire, dans plusieurs discours éloquents, le tribut de leur douleur et de leur admiration.
Delille avait donné, dans l'épître dédicatoire de son poème de Vlruaginalion, l'idée du modeste monument où il désirait que reposât un jour sa dépouille mortelle v
Ma plus chère espérance et ma plus douce envie ,
C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau , A l'ombre d'un vieux chêne ou d'un jeune arbrisseau : Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte : Que la religion y répande l'eau sainte ; Et que de notre foi le signe glorieux. Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde. M'assure , en sommeillant dans cette nuit profonde , iie mou réveil victorieux.
La veuve du poëte chrétien a rempli ces pieuses intentions aussi fidèlement que les circonstances locales le permettaient, eu lui faisant élever, au cimetière du P. La Chaise , un mausolée où se trouve pour toute inscription : Jacques Delille. Ces mots sont à eux seuls un grand éloge, car, en même temps qu'ils nous rappellent le souvenir d'une perte immense pour les lettres, ils retracent à notre pensée cette longue suite de travaux qui n'a fatigué que l'envie, et qui portera le nom de Jacques Delille à la postérité.
Aucun poëte, en effet, ni dans l'antiquité, ni parmi les modernes, n'a laissé un plus grand nombre de vers et de beaux vers. S'il a souvent négligé l'invention et la régularité dans la conception et l'ensemble de ses poèmes , aucun écrivain n'a montré plus d'esprit et de goût; un sentiment plus exquis des mystères de notre versilication, une connaissance plus approfondie des ressources de notre style poétique : personne n'a possédé à un plus haut degré l'art d'ennoblir les mots par leur emploi , de donner à ses idées un coloris plus brillant, à la langue une harmonie plus soutenue, et personne enfin n'a su répandre plus d'intérêt, de grâce et de richesses dans les détails.
10 îNOriCE
Sous le rapport des qualités sociales, ce poète na pas moins Je droits .î notre estime et k nos éloges : l'urbanité, la douceur de son caractère, l.i bonté de son cœur, la gaieté, le cliarme inimitable de sa conversation, lui attirèrent autant d'amis qu'il y eut de gens distingués à portée de le connaître. « Il racontait avec grâce , dit M. Duviquet, s'exprimait avec feu, ne parlait de lui qu'en reculant devant les provocations les plus pressantes, comme Horace ne récitait ses vers que lorsqu'il s'y voyait ol)lis<' par la reconnaissance ou par l'amitié. Froudait-il un ridicule, ce qui lui arrivait assez souvent , il regardait autour de lui, et si le trait prêt à partir pouvait atteindre, même indirectement, une personne de l'assemblée, il le retenait dans sa main, ou le laissait tomber à terre. Un caractère aussi liant et aus-^i aimable le faisait recbercher dans les premières sociétés de l.i capitale ; il y portait l'enjouement et la naïveté d'un enfant ; galant et respectueux auprès des dames; libre, mais sans morgue et avec décence auprès des grands; applaudissant au succès , je ne dirai pas de ses rivaux ( depuis la mort de Voltaire il n'en avait plus ), mais de ses confrères ; suide sa supériorité, parce qu'il avait trop d'esprit pour la méconnaître, et trop aussi pour ne pas alfecter de l'ignorer; connue il savait se taire, et que sa présence ne gênait point les parleurs, il observait en souriant, prenait ses notes, de mémoire, et le soir, rentré chez lui, les coutiail à ses tablettes. »
Si nous joignons à ce portrait celui que l'on attribue à sa veuve ellemême, nous auroi s une idée plus complète encore du caractère de 1 homme célèbre qui a laissé dans la mémoire de ses amis de si doux souvenirs. « Delille faisait remarquer , dit-elle , une grande conformité entre le caractère de ses écrits et sa jibysionomie : ils avaient de la noblesse, de la simplicité, de l'éli-vation , de l'esprit, de la franchise, de la gaieli: et de la mélancolie. Mais c'était dans ses regards cpi'il fallait chercher sa physionomie tout entière. Ils étaient si expressifs, qu'on ne voulait plus croire à leur extrême faiblesse , lorsque la conversation animait ses yeux , et qu'ils animaient la conversation. « Laissez-moi le voir, disait une fenuue « à quelqu'un qui s'était placé devant elle dans une société nombreuse « où il lisait un poëme : quand je ne le vois pas , je ne l'entends plus. •
'< Sa sensibilité le rendait fidèle , non-seulement à ses amis, mais aux personnes qui l'intéressaient , aux lieux mêmes qu'il avait habités. Ses ouvrages sont pleins de ses premiers souvenirs. Le commentaire de ses vers était toujours dans son cœur... Il semblait n'avoir aucune mémoire ])0ur les choses de vanité; et quand il parlait de lui, il oubliait toujours les moments les plus brillants de sa gloire... Ses ouvrages l'occupaient beaucoup ; il aimait le travail; il détestait la publicité : s'il fût né avec un peu de fortune, il n'eût rien fait imprimer de son vivant. Il donnait des preuves de faiblesse dans les petites occasions; il était sublime dans les grands événements. Son âme semblait appartenir tour à tour à la gaieté , à la mélancolie ; l'une se répandait dans sa conversation , l'autre
SUR J. DELILLE. Il
dans ses ouvrages. Sfs ontrctlciis avaient île la grâce, parce que, toujours naturel et simple, il ignorait l'affectation, qui la ilélruit. En gémirai, il régnait un grand accord entre son esprit et son creur ; il n'aurait pu se peindre, il ne se connaissait pas. Il n'exprimait jamais que ce nn'il avait éprouvé ou senti. Quoi qu'en aient dit des délraclcurs injustes, j'ai vu souvent s:'s larmes suivre ou précéder les vers qu'il me dictait. 1/envie de plaire chez lui ressemblait à la vertu; inspiré par sa bienveillance nalurtlle , il faisait pour sa société ordinaire les mêmes frais que pour les cercles les plus nombreux. De toutes les vertus ipii composaient son caractère, la reconnaissance était celle ((u'il cultivait le plus soigneusement. L'ingratitude lui semblait le plus hideux des vices. Il aimait beaucoup: il aimait d'être aimé. II ne regrettait point la perte de sa fortune ; mais il pleurait amèrement celle de ses amis. »
M.M. Regnaud de Saint- Jean d'Angély, Arnault et Delambre, ont prononcé l'éloge funèbre de Delille sur sa tombe. M. Campenon , son successeur à l'Institut, lui a payé un juste tribut d'éloges, ainsi que M. Tissot, qui l'a rcmpl.icé dans la chaire de poésie latine, au Collège de France.