‹ Œuvres choisies de DelilleChapitre 4 sur 59 · WOILLEZ · texte numérisé non relu

WOILLEZ

DE YIRGILE.

On ne peut publier dans un moment plus favorable la traduction d'un ouvrage sur l'agriculture. Cette matière est devenue l'objet d'une foule de livres, de recherches et d'expériences. Dans toutes les parties du royaume je vois s'élever des sociétés d'agriculture. On a imaginé de nouvelles façons de labourer et de semer. Plusieurs citoyens ont eu la générosité de sacrifier des arpents de terre et des années de récoite à des essais sur l'économie rurale. L'agriculture, comme les autres arts, a ses amateurs. La mode a disputé à la piiilosophie l'honneur d'ennoblir ce que le luxe et l'orgueil avaient longtemps avili; et la théorie de cet art occupe presque autant de têtes dans les villes que la pratique exerce de bras dans les campagnes. Il est vrai que lorsque j'ai interrogé les cultivateurs de profession, que nos cultivateurs de ville sont tentés de regarder comme des espèces de machines un peu moins ingénieuses que celles qu'ils ont imaginées, je leur ai entendu dire que toutes ces découvertes, faites dans le cabinet, souffraient de grandes difficultés sur les lieux. Cependant, malgré ces observations, malgré le ridicule de l'agromanie, il faut convenir que l'agriculture ne peut que gagner aux travaux des savants : par leur secours elle sortira insensiblement des sentiers étroits que lui a tracés la routine , et des ténèbres où la relient un instinct aveugle.

On ne s'est pas contenté de chercher des méthodes nouvelles , on a voulu connaître celles des anciens. On sait combien l'agriculture était florissante et honorée parmi eux. Pour ne parler que des Romains, avec quel plaisir lisons-nous dans leur histoire les noms des 13 a

consuls et des dictateurs qu'on allait prendre à la charrue, et qui, comme dit Pline, du Capitule, où ils étaient montés triomphants, retournaient dans leurs terres enorgueillies de se voir cultivées par leurs mains victorieuses!

L'agriculture a exercé non-seulement les plus grands héros, mais encore les plus grands écrivains de l'antiquité. Parmi les Grecs, Hésiode, qui vivait un siècle après la guerre de Troie, a écrit un poème sur l'agriculture; Démocrite, Xénoplion, Arislote, Théophraste, en ont traité en prose. Parmi les Romains, Caton, ie fameux censeur, a composé un ouvrage sur l'économie rurale, et a été imité par le savant Varron. Caton écrit comme un vieux cultivateur plein d'exi^érience : ses ouvrages abondent en sentences ; il entremôle aux leçons d'agriculture des préceptes de morale. Varron montre dans ses écrits plus de théorie que de pratique; il se livre à des recherches sur l'antiquité, remonte à l'étymologie des mots , et nous lui devons un catalogue de ceux qui ont écrit avant lui sur l'agriculture. L'ouvrage de Columelle est le plus considérable que les anciens nous aient laissé sur ce sujet. Plusieurs souverains ont aussi honoré l'agriculture, en composant des traités sur cette matière. Si les rois sont dispensés aujourd'liui d'écrire sur cet art, ils ne le sont pas de le protéger.

Mais, parmi ces écrivains, Virgile tient sans contredit le premier rang, même indépendamment de la beauté du style. Lui-même cultiva ses terres près de Mantoue jusqu'à l'âge de vingt ans. Ce fut alors (ju'il parut à Rome pour la première fois, et qu'il tut admis à la faveur d'Auguste. La longue durée des guerres civiles avait presque dépeuple les campagnes, et Rome même l'était au point qu'Auguste .se vit menacé de ne régner que sur des déserts et des tombeaux. Une grande partie des terres de l'Italie avait été partagée entre les soldats, qui s'étaient occupés trop longtemps à les ravager pour avoir appris à les cultiver. Il fallait donc ranimer parmi les Romains leur premier amour et leur premier talent pour l'agricilture. Mécène, qui mettait toute sa gloire à augmenter celle de son maître et de son ami, engagea Virgile à se charger de cette entreprise. On voit combien les arts, dans les anciens gouvernements, intluaient sur la politique. Ré- «luifs chez les peuples modernes à distraire l'oisivelé des riches, à exercer la critique des prétendus connaisseurs, à exciter l'envie des artistes, à faire de bas protégés et d'insolents protecteurs, ils étaient chez les anciens un ressort utile, qui remuait puissamment les esprits de la multitude ; et les orateurs et le^ poètes furent en quelque sorte Ic^ premiers législateurs.

DISCOURS PRELIMINAIRb;. 15

Virgile employa sept, ans à la composition de cet ouvrage. On y reconnaît partout le dessein dans lequel il l'avait composé et les vues de Mécène ; mais on le reconnaît surtout dans ces plaintes touchantes sur la décadence de l'agriculture qu'on lit à la fin du premier livre; encore plus dans ce bel éloge de la vie champêtre qui termine le second, et dans lequel Virgile semble avoir réuni toute la force et toutes les grâces de la poésie, pour rappeler les Romains à leur ancien amour de l'agriculture.

Virgile fut le premier, parmi les Romains, qui introduisit trois genres de poésie empruntés de trois fameux poètes grecs, Théocrite, Hésiode, et Homère. Théocrite et Homère lui ont toujours disputé la palme , l'un dans le poëme pastoral , et l'autre dans le poème épique ; mais il a laissé Hésiode bien loin derrière lui dans le poëme géorglque. Hésiode était plus agriculteur que poète ; il songe toujours à instruire, et rarement à plaire; jamais une digression agréable ne rompt chez lui la continuité et l'ennui des préceptes. Cette manière de décrire chaque mois l'un après l'autre a quelque chose de trop uniforme et de trop simple, et donne à son ouvrage l'air d'un almanacb en vers. On retrouve, il est vrai, la nature dans sa poésie; mais ce n'est pas toujours la belle nature. Il n'est pas plus judicieux dans ses préceptes, qui souvent sont entassés sans choix, chargés de détails minutieux, et revêtus d'images puériles. Après tout, il faut regarder son ouvrage comme la première esquisse du poëme géorgique : l'antiquité de ce monument nous offre quelque chose de vénérable. Mais si nous voulons voir cette esquisse s'agrandir, les figures devenir plus correctes, les couleurs plus brillantes, et le tableau parfait, il faut l'attendre de la main d'un plus grand maître.

Tel est le poëme de Virgile. Je crois devoir essayer ici de détruire quelques préjugés que j'ai trouvés répandus à ce sujet , même parmi un certain nombre de gens de lettres et de personnes éclairées. A quoi bon, m'a-ton dit, traduire un ouvrage plein d'erreurs, écrit sans méthode, et dont le fond est peu intéressant?

J° Je crois que ceux qui regardent les Gcorgiqiies comme un ouvrage rempli d'erreurs en jugent moins d'après une connaissance exacte de ce poëme, que d'après sa qualité de poëme et son antiquité.

On s'imagine d'abord qu'un poëte , même dans une matière sérieuse, songe plus à plaire qu'à instruire , et sacrifie souvent une vérité ennuyeuse à une erreur agréable. Je crois Virgile absous de cette accusation, par le respect avec lequel tous ceux qui, parmi les Romains, ont écrit après lui sur l'agriculture, parlent de ses ouvrages.

Pline le Naturaliste s'appuie souvent sur son autorité. Un pareil suffrage est assurément très-décisif en faveur de Virgile. Si quelqu'un de nos premiers poètes avait écrit sur l'histoire naturelle, de quel poids ne serait pas pour lui l'avantage d'être cité par M. de Buffon ! 11 est vrai que Virgile n'est point entré dans les détails ; il n'a embrassé que les grands principes de l'agriculture; et comme ils sont à peu près les mêmes dans tous les lieux , c'est une preuve de plus en sa faveur.

On croit, en second lieu, que l'antiquité de ce poëme le rend justement suspect d'erreur. Mais si on veut observer que l'agriculture était, après l'art de vaincre , l'art favori des Romains , qu'ils se vantaient de lui devoir leur grandeur, que l'art le plus honoré est toujours le mieux cultivé , que celui-ci était l'occupation de ce qu'il y avait de plus grand et de plus éclairé ; si l'on songe de plus que Virgile avait pu recueillir les observations de plusieurs siècles, s'enrichir des remarques d'une foule d'écrivains, on conviendra qu'il est possible que le plus grand poète des Romains ait bien écrit sur un art cultivé , dès les premiers temps de la république, par le premier peuple du monde. La lecture de ses ouvrages, jointe à ces présomptions, achèvera d'en convaincre ceux qui pourraient en douter.

Je ne vois de répréhensible que quelques vers sur les lunaisons dans le premier livre, et quelques morceaux du quatrième; encore dans celui-ci les erreurs n'intéressent-elles que les choses de pure curiosité et la partie physique, sur laquelle les anciens, faute d'instruments propres à observer, étaient moins à portée que nous de s'instruire. La partie économique n'offre presque rien à réformer. La reproduction des abeilles est une tradition que Virgile adopta, sans doute, moins comme naturaliste que comme poète, parce qu^elle amène cette belle fable d'Aristée , qtii est reconnue pour un chefd'œuvre de sentiment et de poésie , et dont on achèterait volontiers les beautés par quelques erreurs.

Est- il bien vrai , en troisième lieu , que les Géorrjlqties manquent de méthode? J'avouerai ici , puisque l'occasion s'en présente, que je trouve peu fondée la préférence que nous accordons en ce genre à nos ouvrages sur ceux des anciens; et j'observe que ce préjugé a pris naissance dans un temps où Pérault censurait ce qu'il n'entendait pas, où la Motte défigurait Homère pour le corriger. Je crois qu'en fait d'écrits il y a deux sortes de méthodes : celle qui doit se trouver dans les ouvrages de raisonnement, et celle qu'on exige dans les ouvrages d'agrément. Dans les uns, l'esprit, déjà rebuté par la sèche-

resse des matières, ou fatigué de leur obscurité, veut au moins que l'ordre le plus méthodique, la filiation la plus exacte des idées, lui épargne une attention trop pénible. Dans les autres, l'auteur doit songer d'abord à la suite naturelle des idées, sans doute; mais un devoir non moins essentiel, c'est l'effet de la variété; il faut qu'il place chaque objet dans son plus beau point de vue; qu'il le fas.-e ressortir par les oppositions, qu'il contraste les couleurs, qu'il varie les nuances, que les doux succède au fort, le riant au sombre, le pathétique aux descriptions. L'esprit, qui vent être amusé, ne demande pas qu'on le traîne lentement sur toutes les idées intermédiaires , qu'on lui fasse compter , pour ainsi dire , successivement tous les anneaux de cette chaîne , il vent voler d'objet en objet, faire une promenade et non pas une route. Voilà la méthode de Virgile.

Un exemple rendra la chose plus sensible. Prenons le commencement du poëme des Gcorgiques. Le poète prescrit d'abord le temps du labour : nous voilà dans la sécheresse diJactique. 11 recommande ensuite d'étudier la nature du terrain, ce qui amène un morceau agréable et presque épisodique sur les diverses productions des différents sols. La généralité de ce précepte semblait devoir déterminer le poète à en faire la base des autres; mais, comme il était plus susceptible de poésie que celui qui le précède , Virgile l'a placé le second, pour faire oublier la sécheresse du premier. Ce premier précepte luimême ne contient que dix vers. Virgile veut nous accoutumer insensiblement à la sévérité du ton didactique; à peine l'a-t-il pris, qu'il l'abandonne aussitôt pour une description riante. Voilà , si je ne me trompe i l'art du grand poêle; et c'est celui qui règne dans tout c< t ouvrage.

On reproche aussi à Virgile le défaut de transitions. J'avoue qu'elles sont moins marquées que celles de nos ouvrages de philosophie , et même de poésie et d'éloquence. Elles consistent pour l'ordinaire dans une conjonction , qui marque entre ce qui précède et ce qui suit, ou «ne opposition, ou une ressemblance, ou quelque autre rapport. Cette conjonction tient peu de place : par ce moyen le style marche rapidement; point de vide d'idées; point de liaisons froides, allongées: où nous mettons une phrase Virgile ne met qu'un mot. 11 doit en être d'un poëme comme d'un tableau : les teintes qui séparent les différentes couleurs doivent être si légères, que l'œil le plus attentif , même en apercevant leur variété, ne puisse distinguer celle qui finit de celle qui commence. Mais pour que les liaisons aient cette légèreté il faut que les idées elles-mêmes se lient naturellement et que

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pour passer de l'une à l'autre l'auteur n'ait pas besoin d'un long circuit. Personne n'a mieux connu cet art que Virgile : ses transitions sont dans les choses plus que dans les mots; et comme il n'y a jamais un grand intervalle entre l'idée qui suit et celle qui précède, il ne lui faut pas de longues transitions pour le remplir.

Un reproche hien plus grave, c'est le défaut d'intérêt. Deux choses sont nécessaires pour rendre un ouvrage d'esprit intéressant, l'agrément et l'utilité. Les poètes doivent non-seulement peindre la nature, mais l'imiter dans ses procédés : partout elie réunit dans ses ouvrages l'agréable et l'utile. Les Gcorgiques réunissent ce double intérêt. L'auteur a pris pour sujet le premier de tous les arts , celui qui nourrit Iliomme , qui est né avec le genre humain , qui est de tous les lieux, de tous les temps : rien de plus utile. Pour l'agrément, je ne conçois pas de sujet plus heureux. L'attrait naturel de la campagne, les trava)ix et les amusements champêtres, l'admirable variété des trésors qui couvrent la terre , l'abondance des moissons, la richesse des vendanges, les vergers, les troupeaux , les abeilles, tous ces objets qui , malgré la dépravation de nos moiurs , les préjugés de l'orgueil , ont des droits si puissants sur notre àme ; voilà ce que présente le poëme de Virgile : il est riche comme la nature, il est inépuisable comme elle. Joignez à cela les idées d'innocence, de félicité, de tranquillité, attachées à la vie champêtre; ce plaisir délicieux avec lequel nos yeux , fatigués de la pompe des villes et des merveilles des arts, se rejettent vers les beautés simples de la campagne et les prodiges variés de la nature : est-il rien de plus intéressant pour les âmes qui conservent encore quelque sensibilité? Les anciens nous ont laissé des poëmes didactiques sur d'autres sujets. Théognis a écrit en vers sur la morale ; Aratus et Lucrèce sur la philosophie naturelle. Le sujet des Gcorgiques me paraît l'emporter de beaucoup pour l'agrément. Les préceptes moraux, indépendamment de l'aversion naturelle que nous avons pour eux , sont si éloignés de nos sens, que rarement ils fournissent au poète ces belles descriptions, ces images vives qui font l'essence de la poésie. La philosophie naturelle présente, à la vérité, des objets sensibles, mais souvent elle rebute le lecteur par la sécheresse des définitions, l'ennui des discussions et l'incertitude des systèmes. Le sujet que Virgile a choisi frappe sans cesse l'imagination; sans cesse il parle à notre àme par nos sens : les leçons y sont en images , et les préceptes en tableaux.

La forme n'est pas moins précieuse que le fond. Virgile ennoblit les opérations les plus simples et les instruments les plus vils; il

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|)arle aussi noblement de la faux du cultivateur que (Je l'épce du guerrier, d'un cliar rustique que d'un char de triomphe; il sait rendre la charrue digne et des consuls et des dictateurs. Enfin, on i)ciil dire que non-seulement il a surpassé les autres écrivains, mais (lu'il s'est surpassé lui-même dans le style des Géorgiques ; la vivacité deses images nous donne une idée plus claire que n'aurait l'ait la vue de ces choses mêmes , et l'objet décrit nous aurait moins affectés que la description. Mais , de quelques couleurs que les préceptes soient revêtus, ils fatiguent à la longue si le poète n'en corrige l'uniformité. Virgile, dans cette vue, entremôle à ses leçons d'agriculture des traits de morale. S'il conseille de transplanter un arbrisseau dans un terrain semblable à son sol natal , il ajoute noblement :

Tant de nos premiers ans l'habitude a de force !

Nous recommande-t il de profiler de la jeunesse des trou[ieaux pour les multiplier, il y joint cette réHexion touchante :

Hélas ! nos plus beaux jours s'envolent les premiers.

Kt comme les poètes qui écrivent sur la morale embellissent leurs vers d'images empruntées des objets physiques, Virgile aux descriptions des objets physiques mêle des traits de morale ; mais ces traits , vu leur brièveté , étant insuffi.sants pour le délassement du lecteur, souvent il abandonne son sujet pour détendre et amuser notre esprit par d'heureuses digressions. Car si les épisodes ."?ont nécessaires, même dans le poëme épique, où le poète e.st soutenu par l'intérêt d'une action importante, ils le sont bien davantage dans le didactiqtie , pour couper la monotonie et adoucir l'ennui des préceptes.

Cependant Virgile, sage même dans ses écarts, a senti que les digres.sions, quelque agréables qu'elles fussent par elles-mêmes, ne devaient point être un hors-d'œuvre dans son poëme; que les (leurs y étaient nécessaires pour en couvrir les épines , mais qu'elles doivent naître du ftuul du sujet, et non y être transplantées; que dans les épisodes les plus étrangers en apparence au sujet des Géorgiques on devait voir la campagne, au moins en perspective. Voyez, à la fin du premier livre, comment, après avoir parlé de la mort de César, des batailles de Pharsale et de l'hilippes, il rentre ingénieusement dans son sujet et intéresse le cultivateur au récit de ces grands événements, par ces vers admirables dans l'original :

Un jour le laboureur dans ces mêmes sillons , Où dorment les débris de tant de bataillons.

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Heurtant avec le soc leur antiriue dépouille Trouvera, plein d'effroi , des dards rongés de rouille, Verra de vieux tombeaux sous ses pas s'écrouler ' , Et des soldats romains les ossements rouler.

Ainsi, s'il maîtrise partout son sujet, son sujet le domine partout.

Concluons que si l'utilité, l'agrément ilu sujet , le génie et l'art du poète, peuvent rendre un poënie intéressant , on ne peut refuser cet éloge aux Géorgiques. Je sais qu'elles ne peuvent avoir l'intérêt d'un poëme dramatique; mais serait-il raisonnable de l'exiger? Qu'il me soit permis de remarquer ici que le goût exclusif de nos auteurs pour ce genre leur inspire.'un dédain injuste pour les autres; et c'est un véritable malheur pour notre littérature. Les Anglais, plus sensés que nous, encouragent tous les genres de poésie; aussi ont-ils des poèmes agréables sur toutes sortes de sujets, et une littérature infiniment plus variée que la nôtre ; mais parmi nous il est si difficile de faire lire des vers qui n'aient pas été récités sur le théâtre, que tous les jeunes talents se jettent dans cette carrière. D'ailleurs, on sait que le style de la tragédie n'est guère que celuide la conversation noble , le style de la comédie celui de la conversation familière. Notre langue, resserrée jusqu'ici dans ces deux genres, est restée timide et indigente, et n'acquerra jamais ni richesse ni force si , toujours emprisonnée sur la scène, elle n'ose se promener librement sur tous les sujets susceptibles de la grande et belle poésie. On ne peut donc savoir trop de gré à ceux qui , au lieu de grossir cette foule do drames platement imités, ou monstrueusement originaux, nous ont donné des poèmes sur les travaux des arts ou sur les beautés de la nature : c'est pour notre langue un monde mouveau , dont elle peut rapporter des richesses sans nombre.

Je crois qu'il est à propos de donner ici une idée des quaTrelIvres des Géorgiques. Virgile dans le premier parle des moissons, du labourage, des instruments nécessaires aux cultivateurs , de la connaissance de la sphère, des différentes saisons où il faut semer les différents grains , des signes qui annoncent l'orage ou les beaux jours. La variété des tableaux, la rapidité du style, caractérisent ce livre, qui est terminé par un mar^nifique épisode sur la mort de Cé-ar.

Dans le second on trouve plus d'art peut-être et plus de hardieste

' L'auteur avait mis d'aliord ces deux vers :

Enlrndra relrnlir les casques (irs héros, Et d'un œitcffiayé conlcinplora leurs us.

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que dans tous les autres. Le poète attribue à des arbres toutes les liassions et les affections humaines : l'oubli, l'ignorance, le désir, rétonnement. Le quatrième est riche en métaphores, mais moins hardies que dans celui-ci; car il est bien plus naturel de prêter les passions de l'homme à des animaux, comme les abeilles, qu'à des êtres inanimés , comme les arbres. On ne peut lire , à la fin du second livre, l'éloge de la vie champêtre dont j'ai déjà parlé, sans être tenté de vivre à la campagne, et sans préférer, contre le consentement de Virgile lui-même, la vie d'un cultivateur à celle d'un philosophe.

Le troisième parait le plus travaillé de tous. Il règne une vigueur et une verve admirables dans la description du cheval et des courses de chevaux. La violence de l'amour y est représentée avec des expressions aussi brûlantes que l'amour même. L'hiver de la Scjlhie y est si bien peint, qu'on frissonne, pour ainsi dire, en le lisant. Dans la description de la peste il s'est efforcé de surpasser Lucrèce ; et il faut avouer que si dans l'un on aperçoit mieux le physicien , dans l'autre on reconnaît bien mieux le poète.

Mais Virgile semble n'avoir rien traité avec autant de complaisance que les abeilles. Il ennoblit toutes les actions de ces petits animaux , par des métaphores empruntées des plus importantes occupations des hommes. Il ne |)einl pas en vers plus forts les batailles d'Énée et de Turnus, que le choc de deux essaims. Si dans l'Enéide il compare les travaux des Troyens à ceux des abeilles et des four mis , ici il compare les occupations des abeilles à celles des Cyclopes. Enfin , le quatrième livre des Géorgiqiies semble être un prélude de Y Enéide : en parlant si magnifiquement d'un insecte, il nous annonçait sur quel ton il était capable de traiter un objet véritablement grand. En un mot les Géorgigues de Virgile ont toute la perfection que peut avoir un ouvrage écrit par le plus grand poète de l'antiquité, dans l'âge où l'imagination est la plus vive, le jugement le plus formé, ou toutes les facultés de l'esprit sont dans toute leur vigueur et dans leur enlière maturité.

Dans cet éloge , je ne crains pas d'être accusé de prévention par les véritables connaisseurs, ni d'avoir vu les beautés de Virgile avec le microscope des commentateurs et des traducteurs. Voulons-nous prendre de cet ouvrage une juste idée? consultons Virgile lui-même. C'était son ouvrage favori, celui sur lequel il fondait l'espoir de sou immortalité. L'Enéide , malgré ses défauts, fait, depuis plus de di.i-sept cents ans, les délices des amateurs de la poésie : cependaiit

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ce poème , admiré des Romains, immortel comme leur gloire , dont il est le i)Ius beau trophée; qui avait arraciié à Octavie des larmes si célèbres, qui valut à Virgile Tiionneur d'être salué au théâtre comme l'empereur lui-même, il voulait le jeter au (eu comme indigne de lui, malgré le faible des auteurs pour leur dernier ouvrage, tandis qu'il laissait sui)sister les Géorgiques , comme le plus beau monument de sa gloire. On peut dire que s'il s'est trop défié de l'el'fet de son Enéide , il n'a pas trop présumé de celui des Géorgiques.

Je ne puis me dispenser de parler des poèmes dont Virgile a fourni l'idée ou le modèle. Le plus considérable de tous est le Prœdtum rusticum du P. Yanière : il a traité dans le plus grand détail toutes les parties de l'agriculture; et c'est peut-être le défaut de sou ouvrage. 11 est plus abondant que Virgile , Virgile est plus rapide que lui. Le poète romain est plus agréable dans les détails arides que le poète toulousain dans les objets les plus riants. Celui-ci explique quelquefois prosaïquement les objets les plus poétiques; l'autre revêt de la plus belle poésie les objets les plus simples. Je remarque dans l'un une profusion souvent mal entendue; j'admire dans l'autre une économie toujours pleine de goût. Enfin , on trouve plus de variété dans le petit terrain qu'a défriché Virgile, que dans l'espace immense que Vanière a cultivé. Mais ce qu'on ne peut trop admirer dans celui-ci , c'est qu'il loue la campagne de bonne foi, qu'il peint ce qu'il aime , et qu'il fait passer dans l'àme de ses lecteurs le sentiment qui l'anime.

Ces vers du quatrième livre des Géorgiques ,

Si mon vaisseau, longtemps égaré loin du bord ,

Ke se hâtait enfin de regagner le port ,

Peut-être je peindrais les heux chéris de Flore, etc.

ont fourni àRapin l'idée de son poème sur les Jardins. Dryden prétend que cette esquisse de Virgile que je viens de citer vaut mieux, quetout l'ouvrage de Rapin. Ce jugement me parait injuste. Le poème des Jardins est plein d'agrément et de poésie. Je n'y trouve pas cependant la précision dont le loue l'abbé Desfontaines : il est moins longqiie Vanière; mais ni l'un ni l'autre n'ont connu, comme Virgile, cette heureuse distribution, cette sage économie d'ornements. L'harmonie imitative, cette qualité essentielle de la poésie , qui est portée à un si haut point par le poète romain , se trouve rareuicnt dans les deux poètes modernes; et presque jamais ils n'ont eu ni sa force ni son élévation. Les épisodes des Géorgiques suffisent seuls pour mettre

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une distance immense entre cet onviagc et les deux autres, dont les digressions sont toujours froides. Virgile a encore un avantage sur Kapin, c'est l'importance de l'objet de ses leçons. L'art qui féconde les guérets est bien autrement intéressant que celui qui embellit les jardins; et l'on ne partage pas aussi volontiers les transports d'un fleuriste passionné à la vue du plus beau parterre de fleurs, que ceux d'un laboureur à la vue d'une abondante moisson.

Le poëme de Tliomson a été traduit dans notre langue. Comme Milton , il a secoué le joug de la rime : il a beaucoup de ressemblance avec ce grand poëtc; il est abondant et fécond comme lui. Quelle profusion d'images! quelle magnificence d'expressions! Rien de si frais que son Printemps , de si brûlant que son Été, de si riclie que son Automne, de si sombre que son Hiver. Les épisodes sont, en général, infiniment supérieurs à ceux de Vanière et de Rapin. Les mœurs et le séjour de la campagne ont dans son livre un attrait délicieux. Il ne s'est pas contenté de peindre le climat qu'il liabitait : l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, le monde entier, ont, pour ainsi dire, payé tribut à sa poésie. Mais il ne sait point s'arrêter; il n'abandonne jamais une idée sans l'avoir épuisée; il manque d'ordre et de transitions; il imite souvent Virgile, et l'imite mal ; et c'est surtout dans ces morceaux que l'on sent combien le poète latin connaissait niieux l'art d'écrire ; combien ses images sont plus vraies , ses expressions plus justes, ses peintures moins chargées. D'ailleurs Virgile a un but , et Thomson n'en a point : dans Virgile le retour successif des préceptes et des digressions forme une variété piquante ; dans Thomson la continuité des descriptions rebute à la longue le lecteur, fatigué de celte multitude de tableaux. Quoi qu'il en soit, je conseillerais la lecture de ce poëme, non-seulemeïit aux poètes, mais encore aux peintres, qui y trouveront partout les grands effets et les plus magnifiques tableaux de la nature.

Nous avons sous ce même titre deux poèmes. L'un des deux est attribué à une personne qui a passé quelques instants de sa vie à faire de beaux vers, et le reste à faire de belles actions. Il est plein de grâces, de fraîcheur, et de cette harmonie qu'on ne trouve presque plus dans les poëtes français.

L'autre est beaucoup plus considérable. L'auteur a les grandes beautés de Thomson, et n'a point ses défauts. 11 a donné un but moral à son poëme; c'est d'inspirer l'amour de la campagne et des sentiments d'humanité pour ceuxqui la cultivent. Mais ce qui le caractérise surtout , c'est d'avoir toujours placé l'homme au milieu de

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ses descriptions; d'avoir su émouvoir à la fois l'imagination et le cœur : il contraste ses tableaux, varie leurs couleurs, et tous les traits qui composent chaque morceau concourent à produire u» seul et unique sentiment; par là il a évité les peintures vagues , qui sont trop fréquentes dans les Saisons anglaises. Ces différents poèmes nous olfriront de temps en temps des objets de comparaison.

II me reste à parler de ma traduction et des difficultés que j'y ai rencontrées. Comme ces difficultés viennent principalement de la différence des deux langues ', elles m'ont conduit à quelques réflexions sur ce sujet , que je ne crois pas déplacées ici.

' M. Leibnitz avait formé le projet d'une langue universelle; mais mallieureusement ce projet est plus séduisant que possible.

Ou demande comment les hommes, qui ont eu la même origine, ont pu parler différentes langues : mais on devrait demander plutôt comment il a été possible qu'une grande quantité d'hommes parlât la même langue. En effet, il se trouve une si grande différence dans la conformation de nos organes , la combinaison des sons est si variée , si infinie, qu'il est bien étrange qu'une multitude d'êtres se soit réunie constamment à articuler de la même façon une même suite de sons pour exprimer une certaine suite d'idées , qui aurait pu être exprimée tout aussi facilement par une foule infinie d'autres combinaisons.

Les hommes concentrés dans un même canton ont pii, parla force d'une habitude continuelle, surmonter les obstacles que la nature et la foule des hasards mettaient à l'identité de leur langage; mais des qu'ils se sont séparés la nature a repris ses droits, le langage s'est altéré insensiblement; et ces altérations ont augmenté de génération en génération, au point que le premier peuple n'a plus entendu la langue du second. Une colonie de Normands, sur la fin du siècle dernier, alla s'établir sur les côtes de Saint- Domingue, et forma les flibustiers et les boucaniers. Étant restés vingt ans sans avoir de relations avec les Français, quoiqu'ils communiquassent entre eux , la langue qu'ils avaient tous apprise et parlée dés leur enfance se trouva tellement dénaturée, qu'il n'était plas guère possible de les entendre.

Non-seulement les mots de la langue se sont corrompus, mais la nouveauté des objets yen a introduit de nouveaux. Par exemple , aurait-on pu parler la même langue en Espagne et à la Chine, lorsque toutes les productionsdu pays, les plantes, les animaux, sont si différents? Joignez à cela la différence des mœurs : comment est-il possible que la langue d'un peuple ichthyophage soit la même que celle d'un peuple chasseur, celle d'un peuple chasseur la même que celle d'un peuple pasteur , celle d'un peuple pasteur la même que celle d'un peuple guerrier?

La différence des climats a dû aussi en apporter une considérable dans la langue. Dans les climats du Midi les organes ont toute leur souplesse : aussi les mots sont coulants , harmonieux, la douce influence de l'air invite à la gaieté , enflamme l'imagination, augmente le babil : les mots y sont allongés, abondants; la nature ne présente que des objets riants : les mots y sont doux et flatteurs. Dans les pays du Nord l'organe est resserré par le froid", aussi la prononciation est dure, ■paresseuse ; la nature n'y présente que des objets hideux, hérissés ; la tristesse du climat se communique aux esprits ; le silence lugubre de lanatnrje produit la taciturnité, raccourcit les mots, multiplie les monosyllabes. Toutes les langues méridionales , composées de mots différents , ont à peu près le même caractère de douceur et d'harmonie : celles du Nord diffèrent de même par les mots, et se ressemblent également par l'àpreté des sons.

La différence desmotsqui composent l«s langues amènera nécessairement

DISCOURS PRÉLIMINAIRK.

Chez les Romains le peuple élait roi; par con-équenl les expressions qu'il employait partageaient sa noblesse. 11 y avait peu de ces fermes bas dont les grands dédaignassent de se servir ; et des expressions populaires n'auraient pas signifié, comme parmi nous, des expressions triviales. Voilà donc une foule de mot-; que leurs poètes pouvaient employer sans dégrader leur style. On peut en dire autant d'une mul-

celle du génie de ces langues. Ce qui fait les mots d'une laugue, c'est la différente combinaison de sons, et ce <|ui fait son génie, c'est la différente combinaison de mots entre euï , leurs rapports avec les idées qu'ils expriment ; rapports qui peuvent varier d'une infinité de manières, qui peuvent être plus directs ou plus réfléchis, plus justes ou moins exacts. Ce qui fait encore le génie des langues, c'est leur facilité ou difficulté à exprimer de certaines idées, leur richesse ou leur indigence, leur force ou leur faiblesse, leur précision ou leur prolixité. Mille causes peuvent varier leur génie ; plusieurs de celles qui varient les mots d'une langue varient son génie. Kous avons dit que dans telle langue il y aurait une foule de mots qui manqueraient à une autre ; le genre de vie d'un peuple amène nécessairement une foule de mots qui lui seront particuliers. On remarquera tous les objets qui frapperont continuellement : on observera toutes leurs nuances, tous leurs genres, toutes leurs espèces; on aura des synonymes : on observera toutes leurs qualités; on aura des adjectifs: on observera leurs différentes actions sur les corps; on aura des verbes. Les Arabes ont cent cinquante mots pour exprimer le mot lion, et trois cents pour exprimer le mot serpent.

!\ous avons dit aussi que les mots d'une langue seraient doux, que les autres seraient durs : cela détermine encore le génie d'une langue. La première aura plus de facilité à exprimer des choses agréables et voluptueuses, la seconde, des choses horribles et sombres. La peinture des jardins d'Armide appartenait à la langue italienne, celle de l'enfer et du combat des anges ne convenait guère qu'à la langue anglaise.

Le génie d'une langue est encore déterminé par celui de la nation , et ce qui déterminele génied'une nation, c'est d'abord le climat, ensuite le gou-

vernemeiit. Dans les climats du Midi l'imagination, plus viTe, plus exaltée, peindra les objets d'une manière plus brillante; les images seront plus fréquentes, plus hardies; le passage d'une idée à l'autre sera plus brusque. Dans les climats moins chauds, l'imagination, plus tempérée, produira des ouvrages plus froids et plus corrects. Dans les pays plus froids encore, l'imagination laissant plus de flegme, on raisonnera mieux, et on parlera moins bien ; on aura plus de profondeur que de saillie ; la nation produira plus de philosophes que de poètes , et ces poètes seront plus profonds, plus penseurs que ceux des autres nations.

Cependant ce qu'on dit ici des pays froids ne convient pas à tous les peuples, aux Anglais, par exemple, dont les ouvrages ont une effervescence et une force d'imagination prodigieuses.

C'est ce qui prouve l'influence du gouvernement sur le génie d'une nation, et , par C(mtre-coup , sur celui de la langue. Dans un pays où tout le monde est libre , la langue est fière et précise. Dans les monarchies, où l'on dépend d'un prince, à qui l'on doit du respect, et de supérieurs, qu'on est forcé de ménager, la langue aura moins de fierté et de précision ; elle aura de Ja délicatesse, de l'élégance, delà finesse, qui consiste à ne laisser entrevoir que la moitié de ce qu'on dit. Dans les pays despotiques, où l'esclave n'ose parler à son maître, la langue prendra un ton allégorique et mystérieux , et c'est là que naîtront les apologues et le style figuré.

Enfin, le degré de civilisation d'un peuple influe beaucoup sur sa langue .

Les peuples barbares ont une langue très-grossière, presque tous les verbes à l'infinitif ; point de ces mots abstraits qui lient les idées, qui expriment les propriétés générales des corps ou les notions purement spirituelles : enfin, le défaut d'idées amène la disette de mots.

tilude d'idées et d'images qui n'étaient point ignobles , parce qne le caractère de souveraineté dont le peuple était revOtu imprimait un caractère de noi)lesse à toutes ses actions, et par contre-coup aux idées et aux images qui les exprimaient ou qui en étaient empruntées. Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots comme les liommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d'expressions el d'images. La langue , en devenant plus décente , est devenue plus pauvre ; et comme les grands ont abandonné au peuple l'exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d'employer des circonlocutions timides, d'avoir recours à la lenteur des péripbrases; enlin d'être long, de peur d'être bas : de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilsliommes ruinés , qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger.

A la pauvreté s'est jointe la faiblesse. Le peuple met dans son langage celte francbise énergique qui peint avec force les sentiments et les sensations : le langage des grands est circonspect comme eux. Aussi dans tous les pays où le peuple donne le ton on trouve dans les écrits des sentiments si profonds, si forts, si convulsifs, si j'ose m'exprimer ainsi , qu'il est impossible de les faire passer dans une langue qui exprime faiblement, parce que ceux qui donnent le ton sentent de même.

il y a dans ces langues des idées qui manquent absolument d'expressions. Les Romains pour rendre l'action de faire du bien avaient une foule de mots : nous n'avons que depuis peu celui de bienfaisance. N'est-ce pas encore parce qu'à Rome c'était le peuple qui fixait la langue , et que parmi nous ce sont les grands?

Les mœurs n'influent pas moins sur la langue que le gouvernement. Les Romains se voyaient toujours en public , et pour ainsi dire en perspective : nous nous voyons de plus près et plus en détail. Dans leurs assemblées tumultueuses, l'effervescence de l'ambition, l'entbousiasme de la liberté , faisaient fermenter avec violence leurs passions ; dans nos petites sociétés , l'envie de plaire , l'esprit de galanterie, les contraignent, les modifient ou les masquent. Les grands ressorts de l'âme , les grands éclats des passions , voilà ce qu'ils ont dû peindre avec force : les nuances de ces mêmes passions, la délicatesse des sentiments , et les fibres les plus imperceptibles de l'âme, voilà ce que notre langue sait rendre avec finesse. Ils vivaient davantage dans les campagnes , et nous davantage dans les villes ; ils ont

flù peindre mieux les objets physiques, et nous avons ilù mieux exprimer les idées morales; ils ont eu des mots pour toutes les productions de la terre, et nous pour tous les mouvements du cœur.

C'est sans doute ce qui a fait longtemps regarder comme étrangère à notre langue la poésie épique, qui vit d'images et de descriptions. Konsard et quelques autres, imitateurs des anciens plutôt que peintres de la nature , ont écrit sans succès en ce genre , ont rempli leurs poésies de descriptions, d'épithètes dans le goût des Grecs et des Romains. Cette manière n'a eu qu'un temps. Est-ce , comme on l'a dit, parce qu'ils ont méconnu le.gcnie de leur langue? Non, puisqu'elle n'était pas encore formée : mais c'est qu'ils ont méconnu ce qui détermine ce génie, c'est-à-dire celui de la nation et l'inlluence des mœurs, qui , nous resserrant dans l'enceinte des villes , ont, par un ascendant invincible, détourné nos idées , et par conséquent notre langue, des objets physiques vers les objets moraux. Aussi un poème sur l'agriculture est-il bien plus difficile à écrire en français qu'un poëme sur la morale.

Outre leur caractère général, les langues ont encore un génie particulier, dépendant des mots qui les composent, de leurs sons, de leurs combinaisons entre eux. A cet égard la langue française, comparée avec la langue latine, perd encore au parallèle. En latin la désinence des substantifs marque le cas et le nombre; la désinence des verbes désigne le temps, la personne, le nombre et le mode. Les Français ont besoin pour décliner des articles de, du, etc., le, la, etc.; pour conjuguer, des verbes auxiliaires être et avoir ; quand les Latins en emploient un, nous en employons deux. Nous avons encore besoin pour conjuguer des pronoms 7e, tu, il, etc. Ainsi, tandis que la langue française, embarrassée d'articles, de prépositions , de verbes auxiliaires, se traîne lentement, la lanj;ue latine , que la désinence de chaque mot dispense de se charger de tout cet attirail , s'avance d'un pas rapide et dégagé.

Elle n'a pas moins de supériorité sur la nôtre par l'harmonie. En effet, soit que l'on considère les mots pris sépaiément , notre langue est pleine d'e muets, de syllabes sourdes, qui trompent l'oreille, amortissent les sonset interceptent l'harmonie ; soit que l'on considère les mots liés entre eux, l'inversion permet aux Latins d'essayer une foule de combinaisons, jusqu'à ce qu'ils aient assorti et marié les mots de la manière la plus flatteuse pour l'oreille : au contraire, l'obligation de ranger toujours nos phrases dans le même ordre de construction donne plus rarement à l'écrivain l'occasion de faire entre

28 LES GËORGIQUHS.

les mots des alliances agréables , de varier le nombre du sf yle et la cadence des périodes. Ajoutez que dans nne langue où rinversiou est permise il est plus aisé de trouver non-seulement la juste proportion qui doit régner dans la coupe des phrases, mais encore la gradation qui doit se trouver entre les idées.

Les règles de la poésie latine sont aussi bien plus faciles à observer que celles de la poésie française : la gêne «ju'elle impose n'approche pas de l'esclavage où est réduit le poëie français, par l'obligation de suspendre l'hémistiche, de remplir le nombre des syllabes, d'éviter le froissement des sons qui se heurtent désagréablement, et surtout de porter le joug de la rime, qui seul est plus pesant que toutes les entiaves de la poésie latine.

Enfin, malgré cette gène, l'observation des règles de notre poésie produit de moins grandes beautés que l'observation des règles de la poésie latine. Dans celle-ci le mélange marqué des syllabes brèves et longues amène nécessairement le rliytbme ; dans la nôtre les règles ne prescrivent rien sur la durée des syllabes, mais seulement sur leur nombre arithmétique , de sorte que des vers français peuvent être réguliers sans être nombreux , et satisfaire aux lois de la versification sans satisfaire à celles de l'harmonie.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que de cette harmonie générale qui, par l'heureux choix , l'enchainement mélodieux des mots, flatteagréablement l'oreille. Il est une autre espèce d'harmonie, nommée imitative, harmonie bien supérieure à l'autre , s'il est vrai que l'objet de la poésie soit de peindre. Pope en donne l'exemple et le précepte à la fois dans des vers imités admirablement par l'abbé Duresnel , et que j'ai essayé de traduire :

Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore ;

Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.

Entend-on de la mer les ondes bouillonner,

Le vers, comme un torrent, en roulant doit tonner.

Qu'Ajax soulève un roc, et le lance avec peine ,

Ctiaque syllabe est lourde , et cbaque mot se traîne.

Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau;

Le vers vole et la suit , aussi prompt que l'oiseau.

Mais, il faut en convenir, c'est peut-être à cet égard que la langue latine l'emporte le plus sur la nôtre. La quantité des syllabes, dont la brièveté ou la longueur précipite ou ralentit le vers, était déterminée chez les Latins. Nous avons aussi des brèves et des longues, mais beaucoup moins marquées ; notre prosodie n'est point décidée comme i

celle (les anciens, et cette indécision laisse tout le jugement et tout le travail de l'Iiarmonie à l'oreille et au goût du poète.

D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, nous avons dans notre langue trop peu de sons pleins , trop d'e nniels, trop de sjllabes sourdes. L'enjambement, les mots rejetés, plusieurs coupes de vers propres à riiarmonie imitative, sont proscrits dans nos grands vers. Peut-ùlre aussi notre langue est-elle devenue moins favorable à celte harmonie que les langues anciennes, parce que nous-mêmes y sommes moins sensibles que les anciens. On sait combien ils étaient heureusement organisés à cet égard. Il nous faut des sentiments pathétiques, des jiensées fortes; nous voulons que le poète aille droit à notre cœur, sans le secours de l'oreille : aussi n'avons-nons guàe que des poèmes dramatiques.

Enfin , nos premiers poètes , Ronsard , Théophile , ont décrédité cette harmonie par l'usage barbare qu'ils en ont fait. Leurs successeurs ont été trop effrayés du ridicule qu'on a justement attaciié à certains vers imitatifs, où ces auteurs effarouchaient à la fois Toreille, tourmentaient la langue , et choquaient le bon sens.

Par cette exposition des avantages que la poésie latine a sur la nôtre on peut juger combien est difficile une traduction des Gcorgiques en vers français. Cependant , j'ose le dire , j'ai cru sentir plusieurs fois q«e ces ditficuUés ne seraient pas invincibles pour un grand écrivain, s'il voulait déroger jusqu'à traduire. Si le climat, le gouvernement, les mœurs, inilueat , comme je l'ai dit , sur les langues , le génie des grands écrivains n'y influe pas moins : c'est lui qui les dompte, les plie à son gré; qui rajeunit les mots antiques, naturalise les nouveaux, transporte les richesses d'une langue dans une autre, rapproche leur distance, les force, pour ainsi dire, à sympathiser; rend fécond l'idiome le plus, stérile, rend harmonieux le plus âpre, enrichit son indigence, fortifie sa faiblesse, enhardit sa timidité , met à profit toutes ses ressources, lui en crée de nouvelles, en fait la langue de tous les lieux, de tous les temps, de tous les arts.

La lecture de nos bons poètes en fournit une infinité d'exemples. Depuis que notre langue a été, j'ose ainsi parler, fécondée par ces grands génies, une foule d'idées, d'expressions, d'images , qu'il aurait paru impossible de transporter dans notre langue , sont déjà adoptées , ou n'attendent pour l'être qu'un écrivain habile. Le briquet est aussi bien exprimé dans ces vers de Boileau :

Et du sein d'un caillou qu'il frappe au même instant Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant,

3a LES GÉORGlQUIiS.

<|ue dans celui-ci do Virgile :

Ac primum silicis scintillam excudit Acliates.

Le mot pavé semble être banni de la grande poésie : voyez quelle noblesse il emprunte de ces beaux vers où Racine l'a placé :

Tu le vois I tous les jours , devant toi [irostcrné , Humilier ce Iront de splendeur couronné. Et, confondant l'orgueil par d'augustes exemples, Baiser avec respect le pavé de tes temples.

Dévorer 2in règne d'un moment, dans Corneille, de David éteint rallumer le flambeau, dans Racine, sont-ils bien inférieurs pour la hardiesse à ce que les Latins ont de plus fort en ce genre?

A l'égard de l'barmonie, lisons les beaux morceaux de Boileau et de Racine , et nous serons étonnés de voir jusqu'à quel point le génie et le travail peuvent dompter l'inllexibilité d'une langue.

L'barmonie imitative elle-même n'est pas exclue de nos vers. Je ne veux pour le prouver que ce beau récit tant critiqué dans Phèdre, et qu'on serait si fàclié de n'y pas trouver : Racine semble l'avoir travaillé exprès pour prouver que dans l'art de peindre les objets par des mots énergiques, des images fortes, des sons nombreux, et même des sons imitatifs, nous pouvons souvent lutter contre les anciens. C'est peut-être de tous les morceaux de notre poésie celui qui approche le plus des poésies de Virgile.

Quel vers du poète latin est plus expressif que celui-ci?

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

On admirait dans Homère jjLs'Ya 5' êêpa^e çr,Ytvo; à?tov. L'essieu crie vaut IBç^ayz ; et se rompt vaut mieux assurément que ç r.-^ivoç, qui e^t une épitbète oiseuse.

Lorsque nous ne pouvons pas peindre par le son des mots, nous le pouvons par le mouvement du style, comme dans ces vers ;

L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux. Parmi des flots d'écume , un monstre furieux.

Ou dans ce beau vers de Boileau ,

Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort.

Kolre langue, maniée avec adresse , subjuguée par le travail , peut donc descendre sans bassesse aux objets les plus communs, s'élever

DISCOURS PRÉLIMINAIRK. 31

sans témérilé jusqu'aux plus nobles, peindre presque tout par des images, des sons, ou des mouvements.

C'est dans cette persuasion que j'ai hasardé une traduction des Géorgiques. Je crois devoir rendre compte au public des vues dans lesquelles j'ai entrepris cette traduction, des raisons qui m'ont décidé à la faire en vers, et du système de version que j'ai cru devoir suivre.

J'ai toujours regardé les traductions comme un des meilleurs moyens d'enrichir une langue. La différence de gouvernements, de dimals et de mœurs , tend sans cesse à augmenter celle des idiomes : les traductions, en nous familiarisant avec les idées des autres peu|)les, nous familiarisent avec les signes qui les expriment ; insensiblement elles transportent dans la langue une foule de tours, d'images, d'expressions , qui paraissaient éloignés de son génie , mais qui, s'en rapprochant par le secours de l'analogie, quelquefois s'annonçant comme le seul mot, la seule expression, la seule image propre, sont soufferts d'abord , et bientôt adoptés. Tant qu'on écrit des ouvrages originaux dans sa langue, on n'emploie guère que des tours, des expressions déjà reçues; on jette ses idées dans des moules ordinaires, et souvent usés : lorsqu'on fait une version, la langue dans laquelle on traduit prend imperceptiblement la teinture de celle dont ou traduit. Écrire un ouvrage original dans sa langue , c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, consommer ses propres richesses; traduire, c'est importer en quelque façon dans sa langue , par un commerce heureux, les trésors des langues étrangères. En un mot, les traductions sont pour un idiome ce que les voyages sont pour l'esprit.

La traduction des Géorgiques était plus propre qu'aucune autre, si elle eût été entreprise par un grand poète, à donner à notre langue des richesses inconnues. Une belle version de V Enéide l'enrichirait moins : les aventures héroïques s'éloignent moins de son génie. Les opérations champêtres, les détails de la nature physique, voilà ce qu'il fallait la forcer à exprimer noblement ; et c'eût été une véritable conquête sur sa fausse délicatesse et son dédain superbe pour tout ce que nos préjugés ont osé avilir.

J'ai préféré de traduire en vers, parce que, quoi qu'en dise l'abbé Desfontaines , la fidélité d'une traduction de vers en prose est toujours très-infidèle.

Un des premiers charmes des vers est l'harmonie. Or, l'harmonie de la prose ne saurait représenter celle des vers. La même pensée rendue en prose ou en vers produit sur nous un effet tout différent. 11 y a dans La Bruyère et dans La Rochefoucauld autant de pen.sées hues

32 LES GÉORGFQUES,

et vraies que dans Boileaii. Or, on retiendra quarante vers de Boileaii contre dix lignes de ces deu\ auteurs. C'est que l'oreille cherche naturellement le rhythme , et surtout dans la poésie.

Un autre charme de la poésie , comme de tous les autres arts, c'est la dilliculté vaincue. Une des choses qui nous frappent le plus dans un tableau , dans une statue, dans un poème , c'est qu'on ait pu donner au marbre la flexibilité, c'est qu'une toile colorée fasse illusion à la vue , c'est que des vers , malgré la gêne de la mesure, aient la même liberté que le langage ordinaire, et c'est encore un avantage dont le traducteur en prose prive son original. ^

Enfin le caractère de la prose diffère trop de celui des vers. Ceux-ci ont une hardiesse qui effraye la timidité de l'autre, une vivacité de mouvement qui contraste avec sa pesanteur, une rapidité de marche que sa lenteur ne saurait atteindre. Ce qui n'est que saillant en vers devient tranchant en prose, ce qui n'est que fort devient dur, ce qui n'est que vif devient brusque, ce qui n'est que hardi devient téméraire. Le traducteur en prose, cédant, sans s'en apercevoir, au caractère de ce genre d'écrire, remplacera la force par la faiblesse, l'expression figurée par l'expression simple, le mètre parle discom-s non mesuré , le charme de la difficulté vaincue par l'insipidité d'une prose facilement écrite. Après cela, qu'il soit un peu plus tidèle au sens littéral de quelques mots, à la construction de quelques phrases, le traducteur en vers lui abandonne sems peine cette apparente fidélité, qui ne saurait compenser des infidélités réelles, s'il est vrai que In hardiesse, le mouvement, l'harmonie, les figures, fassent le mérite de la poésie.

L'abbé Desfonlaines, comme je l'ai dit, est celui qui a sontenu le plus vivement le système des traductions en prose. C'est assurément le meilleur traducteur de Virgile que nous ayons. Or, il est aisé de le réfuter par lui-même, c'est-à-dire en citant quelques morceaux de sa traduction. Pour peu qu'on sente la beauté des vers de Virgile, oh sera étonné des énormes infidélités qu'il a faites à son auteur.

« Multum adeo, rastris glebas qui frangit inertes, Vimineasque trahit crates, juvat arva ; neque illum Flava Ccres alto nequidiiuam spectat Olympo : Et qui , proscisso quœ suscitât a?quore terga , Rursus in obliquum verso perrumpit aratro, Exercet(iue frequens tellurem , atque imperat arvis. »

« Cérès, du haut de l'Olympe, jette toujours un regard favorable

DISCOURS PRÉLIMINAIRK. 31

Mir le laboureur altcntif qui a soin de briser avec la lierse ou le rûtean les moites de son champ; elle ne favorise pas moins celui qui, avec Je soc de sa charrue, sait croiser les sillons, et qui ne cesse d'agiter sa terre. »

De bonne foi, qui peut reconnaître Virgile dans cette prose? Ou est l'harmonie, surtout l'harmonie imifative, qui, par des vers travaillés et un rhytiuiie pénible, me peint si bien les efforts du laboureur qui tourmente sa terre pour la forcer à la fécondité ? Où sont ces expressions si pittoresques ou si justes, glebax inertes, trahit crûtes, exercel tellurem, et surtout imperat arvis P Je sens combien mes vers sont au-dessous de ceux de Virgile; mais si j'ai élé plus exact en vers que l'abbé Desfontaines en prose, j'aurai cause gagnée.

Voyez ce laboureur, constant dans ses travaux ,

Traverser ses sillons par des sillons nouveaux ;

Écraser sous le poids des longs râteaux qu'il traîne

Les glèbes dont le soc a hérissé la plaine ;

Gouimandcr sans relâche un terrain paresseux;

Gérés à ses travaux sourit du haut des cieux.

« Ac, dum prima novis adolescit frondibus .-etas, Parccnduni teneris ; et , diun s:' hetus ad auras Palmes agit, Iaxis pcr purum iiniuissus habeui^ , Ipsa acie nondutn falcis tentanda ; sed uncis Carpenda; manibus frondes , intcnpie legendae. Inde ubi jaui validis amplexx stirpibns ulinos Exierint, tum stringe comas, tuiu brachia tonde. Antc rcformidaiU ferrum : tum denique dura Exerce imperia, et ratnos compesce Ouontcs. «

» Dans le temps qn'iîlle pousse ses premières feuilles , ménage/, «u lK)is si tendre; et même lorsqu'il est devenu plus fort, et qu'il s'est ♦Hevé plus haut, abslenez-vous d'y toucher avec le fer : arrachez les feuilles adroitement avec la main. Mais quand le bois est devenu ferme et solide, et que les branches de votre vigne commencent a embrasser l'orme , alors ne craignez point de la tailler ; n'épargnez ni son bois, ni son feuillage : elle ne redoute plus le fer. »

Je ne dis rien de la différence que met entre ces deux morceaux, d'un côté la mélodie la plus sensible, de l'autre le défout total d'harmonie. Voyez seulement comment toutes les expressions figurées, toutes les images hardies, se sont évanouies dans la traduction :

< Prima a;tas adolescit.,. Duin se l;ctus ad auras pahncs a^it.,. I.axis (ler

Iturnm immissus Iiabenis,.. Nomltun acie falcis lentanda... Dura exerce imperia... ramos compesce fluentcs... »

Enfin , la répétition de ces trois tum , qui donne au vers tant de mou- Tcnient et de vivacité.

Je demande encore pardon au lecteur de citer mes vers après ceux de Virgile ; mais si j'ai réussi à conserver la plupart de ses iniai;es, ijuc n'aurait pas fait un poète qui aurait eu plus de talent que moi pour manier sa langue?

Quand les premiers bourgeons s'empresseront d'éclore,

Que l'acier rigoureux n'y touche point encore :

Même lorsque dans l'air, qu'il commence à braver,

Le rejeton moins frêle ose entin s'élever.

Pardonne à son audace , en faveur de son âge ;

Seulement de ta main éclaircis son feuillage.

Mais enfin, quand tu vois ses robustes rameaux

Par des nœuds redoublés embrasser les ormeaux ,

Alors saisis le fer, alors sans indulgence

De la sève égarée arrête la licence ;

Borne des jets errants l'essor présomptueux ,

Et des pampres touffus le luxe infructueux.

Qu'on n'imagine pas que j'ai choisi ces deux morceaux : toute la traduction de l'abbé Desfontaines est dans ce genre. 11 y a sans doute de la faute du traducteur; mais on sent, en le lisant, que presque partout la hardiesse du poète a effarouché la timidité du prosateur. On peut être plus fidèle que lui , même en prose ; mais cette fidéHté sera toujours très-imparfaite; et pour une image heureusement rendue, mille autres avorteront infailliblement, par l'effet de la circonspection timide nécessairement attachée à ce genre d'écrire.

A l'égard de ceux qui prétendent que la meilleure traduction en vers défigure les originaux et affaiblit leurs beautés, il me suffit de leur opposer celle d'Homère par le célèbre Poi>e. J'ai vu des personnes très-instruites de la langue grecque convenir de bonne foi que la traduction leur avait fait infiniment plus de plaisir que l'original. Celle de Virgile par Dryden m'a paru moins nerveuse, moins brillante, plus négligée; mais encore est-il vrai qu'il nous fait mieux connaître Virgile que les meilleures versions en prose : c'est du moins un poète qui traduit un poète.

11 me reste à parler du système de traduction que j'ai suivi, et des libertés que je me suis permises. J'ai toujours remarqué qu'une extrême fidélité en fait de traduction était une extrême infidélité. Un

mot est noble en latin ; le mot français qui y répond est bas : si vous vous piquez d'une extrême exactitude, la noblesse du style est donc remplacée par de la bassesse.

Une expression latine est forte et précise; il faut en français jilusieurs mots pour la rendre : si vous êtes exact, vous êtes long.

Une expression est bardie dans le latin ; elle est trancliante en français : vous remplacez donc la bardiesse par la dureté.

Une suite de mots est barmonieuse dans l'original ; ceux qui y répondent immédiatement peuvent n'être pas aussi mélodieux : l'àpreté de sons va donc prendre la place de l'barmonie.

Une image était neuve dans l'auteur latin ; elle est usée en français : vous rendez donc une image neuve pour une image triviale.

Un détail géograpliique, une allusion aux mœurs, pouvait être agréable dans votre auteur au peuple pour lequel il écrirait, et ne l'être pas pour vos lecteurs : vous n'êtes donc qu'étrange, lorsque votre auteur est intéressant. '

Que fait donc le traducteur babile? il étudie le carac1ère./)i^s deux langues. Quand leurs génies se rapprocbent , il est fidèle ; quand ils s'éloignent, il remplit l'intervalle par un équivalent, qui, en conservant à sa langue tous ses droits, s'écarte le moins qu'il est possible du génie de l'auteur. Cbaque écrivain a, pour ainsi dire, sa démarché et sa physionomie; il est plus ou moins cliaud, plus ou moins rapide, plus ou moins ingénieux : on ne prendra donc pas, pour rendre le style toujours vrai, toujours précis, toujours simple, de Virgile, le style brillant , fécond et diffus d'Ovide.

On consultera ensuite le genre d'ouvrage. On ne traduira pas un poëme didactique comme un poëme épique; les Géorgiques, par exemple, comme V Enéide.

Cbaque morceau de l'ouvrage a aussi son caractère dépendant du fond des idées et du mouvement du style. Les idées sont simples ou brillantes,"gaies ou sombres, riantes ou majestueuses : le traducteur non-seulement ne confondra pas ces différents tons, ces différentes couleurs, mais en saisira, autant qu'il lui sera possible, les nuances principales.

Le mouvement du style dépend surtout de la longueur ou de la brièveté des phrases. Le traducteur ne noiera pas dans de longues périodes des traits détachés qui doivent s'élancer avec vivacité ; il ne liacbera pas non plus des périodes nombreuses, qui doivent rouler avec majesté.

Il sera surtout fidèle à l'harmonie : dans une traduction en vers.

36 LES GltORGIQUtlS.

surtout clans une traduction de Virgile, il vaudrait mieux sacritier «jiielqiiefois Téiieri^ie et la Justesse que riiarnionie. H en est de la poésie comme d'un instrument musical ; il ne suffit pas que les tons soient justes, il faut qu'ils soient mélodieux. Lorsque Virgile a dit,

Atcpie nietu3 omnes et inexoraLile fatum' Snbjecitpedibus;

en vain vous rendrez la force de cette pensée si vous ne représentez pas la majesté de riiarmonic.

Mais c'est surtout l'harmonie imitative qu'il fants'attaclier à rendre. J'avoue que c'est ce qui m'a le plus coiité dans cette traduction : notre langue à cet égard a si peu de ressources! Aussi ai-je passé quelquelois sur les règles ordinaires qui ordonnent la suspension de l'hémisticlie et qui proscrivent l'enjambement. J'en citerai quelques exemples; c'est aux connaisseurs à méjuger. Lorsque Virgile a dit,

Et mortalia corda Pcr gentes liumilis stravit pavor ; ille flagrant! , etc. ;

pour rendre cette suspension sublime, j'ai osé dire

I/univers ébranlé s'épouvante... le dieu, etc.

Lorsque Virgile, peignant un flot qui tombe, a fait ces vers admirables,

Ad terras immane sonat per saxa, nec ipso

Monte minor procumbit ; at iiua exajstuat unda, etc.;

pour rendre la pesanteur de cette chute j'ai cru pouvoir liasanler une coupe de vers nouvelle :

Soudain le mont liquide élevé dans les airs

Retombe; un noir limon bouillonne au fond des mers.

Il n'y a pas dans Virgile un seul endroit imitatif pour lequel je n'aie fait les mêmes efforts : mais comme il n'est pas possible que j'aie toujours réussi , je m'en suis dédommagé , autant que je l'ai pu, en mettant de l'harmonie imitative dans plusieurs vers où Virgile ' n'en a point mis ; car il faut être quelquefois supérieur à son original, précisément parce qu'on lui est très-inférieur.

Enfin le traducteur portera le scrupule jusqu'à conserver à chaque membre de phrase la place qu'il occupe, toutes les fois que la gradati<jn naturelle des idées l'exigera. Jl s'attachera surtout à rendre chaque trait avec précision. Il ne mettra que rarement en deux vers ce que son auteur exprime en un. Plus un trait gagne en éten-

(lire, plus il perd en force : c'est une liqueur spiritueusc, qui lorsqu'on y verse (le l'eau diminue de qualité en augmentant de quantité.

C'est surtout dans un ouvrage didactique , comme les Géorgiqucs de Virgile, que la précision est essentielle : un précepte exprimé brièvement se grave bien mieux dans la mémoire, que loi-squ'il est noyé dans une foule de mots qui la surchargent. C'est sans doute dans cette vue que Boileau a rempli son Art poétique de vers pleins de précision , et par cette raison faciles à retenir.

J'ai fait tous mes efforts pour être aussi précis que mon original : sur deux mille vers et plus, ma traduction n'excède guère que de deux cent vingt ; et j'ai cherché en cela , non la gloire puérile de faire à peu près le même nombre de vers que Virgile, mais Tavanlage d'égaler, autant qu'il m'a été possible , la rapidité de l'original , qui doit à cette qualité un de ses principaux charmes.

Mais le devoir le plus essentiel du traducteur, celui qui les renferme tous , c'est de chercher à produire dans chaque morceau le même effet que son auteur. 11 faut qu'il représente , autant qu'il est possible, sinon les mêmes beautés, au moins le même nombre de beautés. Quiconque se charge de traduire contracte une dette; il faut pour l'acquitter qu'il paye, non avec la même monnaie, mais la même somme : quand il ue peut rendre une image , qu'il y supplée par une pensée ; s'il ne peut peindre à l'oreille , qu'il peigne à l'esprit; s'il est moins énergique , qu'il soit plus harmonieux; s'il est moins précis, qu'il soit plus riche. Prévoit-il qu'il doive afAiiblir son auteur dans un endroit, qu'il le fortifie dans un autre; qu'il lui restitue plus bas ce qu'il lui a dérobé plus haut; en sorte qu'il établisse partout une juste compensation, mais toujours en s'éloignant le moins qu'il sera possible du caractère de l'ouvrage et de chaque morceau. C'est pour cela qu'il est injuste de comparer chaque vers du traducteur au vers du texte qui y répond : c'est sur l'ensemble et l'effet total de chaque morceau qu'il faut juger de son mérite.

Mais pour traduire ainsi il faut non-seulement se remplir', comme on l'a dit si souvent, de l'esprit de son poète, oublier ses propres mœurs pour prendre les siennes, quitter son pays pour habiter le sien, mais aller chercher ses beautés dans leur source, je veux dire dans la nature : pour mieux imiter la manière dont il a peint les objets il faut voir les objets eux-mêmes ; et à cet égard c'est composer jusqu'à un certain point , que de ti-aduire.

C'est en voyant la campagne , les moissons, les vergers, les troupeaux, les abeilles, tous ces tableaux délicieux qui ont inspiré l'au-

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teiir des Géorgiqiics , que j'ai cru sentir quelque étincelle du feu nécessaire pour le bien rendre. Jamais je n'ai trouvé la nature plus belle qu'en lisant Virgile; jamais je n'ai trouvé Virgile plus admirable qu'en observant la nature : la nature , en un mot , a été pour moi le seul commentaire de celui de tous les poètes qui l'a le mieux imitée.

Voilà les idées que je me suis faites de la traduction ; je sens combien je suis loin de les avoir remplies ; mais j'ose dire que cet ouvrage serait partait s'il n'avait fallu, pour le rendre tel, qu'un goiit vif pour la poésie, la plus grande admiration pour Virgile, et le plus grand respect pour le public.

11 y a plusieurs traductions des Géorgiques en vers français. On ne connaît guère celle de l'abbé de MaroUes, qui traduisait encore plus mal en vers qu'en prose. Il en existe une de Segrais, qui n'a été imprimée qu'après sa mort : on ne la lit pas plus que son Enéide. Q-uelque temps après celle-ci il en parut une de Martin , qu'on a faussement prétendu être le même que Pincbêne , neveu de Voiture, Tun de ces malheureux dont Roileau enchaînait les noms dans ses vers satiriques. Sa traduction, dont on ne peut soutenir la lecture, est cependant supérieure à celle de Segrais , dont Despréaux a vanté les églogues.

Dans les notes qui accompagnent cet ouvrage je ne me suis pas borné à rapporter quelques traits de la mythologie , qu'on peut trouver partout; je me suis attaché surtout à éclaircir les endroits obscurs, qui, malgré la foule des traducteurs et des commentateurs , sont encore en grand nombre. Tantôt j'explique Virgile par Virgile lui-même, en rapprochant les passages qui peuvent s'expliquer mutuellement ; tantôt je compare ses préceptes avec ceux des écrivains du même genre, qui l'ont précédé ou suivi. J'ai emprunté de nos auteurs tout ce qui pouvait offrir des objets de comparaison. La partie des plantes offre , je crois , des observations neuves. Enfin , je n'ai rien négligé pour rendre utile cette partie de mon ouvrage; j'ai tâché de faire en sorte qu'elle obtînt grâce pour l'autre , et de réparer, en interprétant bien les vers de Virgile, le tort que je puis leur avoir fait en les traduisant mal.

LES GÉOUGIQUES.

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