‹ Œuvres choisies de DelilleChapitre 54 sur 59 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Les légers habitants de ces obscurs royaumes , Des spectres pâlissants , de livides fantômes , Accouraient , plus pressés que ces oiseaux nombreux Qu'un orage soudain ou qu'un soir ténébreux Rassemble par milliers dans les bocages sombres ; Des mères , des héros , aujourd'hui vaines ombres, Des vierges que l'hymen attendait aux autels , Des ûls mis au bûcher sous les yeux paternels. Victimes que le Styx , dans ses prisons profondes , Environne neuf fois des replis de ses ondes, Et qu'un marais fangeux , bordé de noirs roseaux , Entoure tristement de ses dormantes eaux. L'enfer même s'émut; les fières Euménides Cessèrent d'irriter leurs couleuvres livides ; Ixion, immobile, écoutait ses accords ; L'hydre affreuse oubha d'épouvanter les morts ; Et Cerbère , abaissant ses têtes menaçantes , Retint sa triple voix dans ses gueules béantes.

« Enûn il revenait , triomphant du trépas ; Sans voir sa tendre amante , il précédait ses pas :

Et caligantem nigra formidine lucum

Ingressus , Manesque adiit , regeraque tremenduin , '470 Nesciaque humanis precibus mansuescere corda.

At cantu commotae Erebi de sedibus imis

Umbrae ibant tenues, simulacraque luce carentutn,

Quatn multa in foliis avium se niillia condunt,

Vesper ubi aut bibernus agit de tnontibus imber :

Matres , atque viri , dcfunctaque corpora vita

Magnanimum heronm , pueri , innuptxque pueli^,

Impositique rogis juvenes ante ora parentum ;

Quos circum limus niger et deformis arundo

Cocyti , tardaque palus inamabilis unda 48o Alligat , et novies Styx interfusa coercet.

Quin ipsx stupuere doraus , atque intima Letbi

Tartara , caeruleos(iue implexœ crinibus angues

Euménides, tenuitque inhians tria Cerberus ora ,

Atque Ixionii vento rota constitit orbis. « Jamque pedem referens, casus evaserat onincs,

Proserpine à ce prix couronnait sa tendresse. Soudain ce faible amant , dans un instant divresse , Suivit imprudemment l'ardeur qui l'entraînait , Bien digne de pardon , si l'enfer pardonnait !

« Presque aux portes du jour, troublé, hors de lui-même, Il s'arrête , il se tourne ,. . . il revoit ce qu'il aime ! C'en est fait ; un coup d'oeil a détruit son bonheur : Le barbare Pluton révoque sa faveur, Et des enfers , charmés de ressaisir leur proie , Trois fois le gouffre avare eu retentit de joie. Eurydice s'écrie : « O destin rigoureux ! Hélas ! quel dieu cruel nous a perdus tous deux .' Quelle fureur ! voilà qu'au ténébreux abîme Le barbare destin rappelle sa victime.

Adieu ; déjà je sens dans un nuage épais Nager mes yeux éteints , et fermés pour jamais. Adieu , mon cher Orphée ! Eurj'dice expirante Eu vain te cherche encor de sa main défaillante ; L'horrible mort , jetant un voile autour de moi , M'entraîne loin du jour, hélas ! et loin de toi. »

« Elle dit, et soudain dans les airs s'évapore. Orphée en vain rappelle , en vain la suit encore ,

Redditaque Eurj'dice superas veniebat ad auras ,

Pone sequens , namque banc dederat Proserpina legem ;

Quum subita incautum dementia cepit amantem ,

Ignoscenda quidem , scirent si ignoscere Mânes ! 490 € ResUtit, Eurydicenque suam jam luce sub ipsa,

Imraenior, beu ! victusque animi, respexit. Ibi oninis

Effusus labor , atque immitis rupta tjTanni

Fœdera, terque fragor stagnis auditus Avernis.

Illa , « Quis et me , inquit , miseram , et te perdidit , OrpUeu

Quis tantus furor? en iterum crudelia rétro

Fata vocant , conditque natantia luinina soninus.

Jamque vale ! Feror ingenti circuradata nocte ,

luvalidasque tibi tendens, heul non tua, palmas. » « Diïit , et ex ocuUs subito, ceu fumus in auras 500 Conimixtus tenues, fugit diversa, nequeillum,

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