‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 34 sur 119 · CONTRE LA SIXIÈME MEDITATION · texte numérisé non relu

CONTRE LA SIXIÈME MEDITATION

De l'existence des choses matérielles et de la distinction réelle entre l'âme et le corps de l'homme.

I. Vous ne concevez pas mieux le chiliogone que vous ne l'imaginez; vous savez que ce mot signifie une figure de mille

angles ; voilà en quoi consiste ici toute l'opération intellectuelle, c'est un nom. L'intellection et l'imagination suivent le sort l'une de l'autre quant à la clarté; elles ne diffèrent que de degré.

II. Si quelquefois les sens nous trompent, ils nous montrent quelquefois la vérité.

III. De ce qu'il vous est donné de vous concevoir sans votre corps, vous concluez que vous en êtes distinct. Il ne s'agissoit pas de savoir si vous étiez ce corps grossier composé de membres, mais un corps plus subtil répandu dans l'autre.

IV. Comment l'espèce représentative du corps qui est étendue, formée, etc., pourroit-elle être reçue en vous, si vous étiez inétendu? Vous ne savez pas ce que vous êtes, en supposant même que vous sachiez que vous n'êtes pas étendu. Pouvez-vous n'avoir pas d'extension, vous qui êtes dans toutes les parties de votre corps? Si vous n'êtes point corporel, comment pouvez- vous mouvoir le corps ?

V. Comment l'union est-elle possible entre un être corporel et un être incorporel ? La douleur n'est qu'une séparation de parties, comment pourriez-vous souffrir si vous étiez simple et indivisible.

VI. J'approuve vos conclusions sur la croyance qu'il faut accorder à ce que nos sens nous montrent le plus souvent, sur la distinction de la veille et du sommeil, et enfin sur les foi blesses et les infirmités de notre nature.

RÉPONSES AUX CINQUIÈMES OBJECTIONS Des choses qui ont été objectées contre la première Méditation.

Aucune des objections présentées contre la première Méditation n'est appuyée de preuves.

Des choses qui ont été objectées contre la deuxième Méditation.

I. L'appareil dont je me suis servi pour prouver que j'existe n'a pas été trop grand, puisque je ne vous ai pas encore con-

vaincu; je ne pouvois conclure mon existence d'aucune autre action que de ma pensée, car toutes les autres peuvent être révoquées en doute.

II. J'ai fait voir que je ne suis pas un ventftjuand j'ai montré que je ne puis supposer qu'il n'y a point de vent au monde, sans altérer en rien l|j|connoissance que j'ai de moimême.

III. Si l'âme semble languir avec le corps, en cela elle ressemble à un bon ouvrier qui ne peut rien faire avec un mauvais outil. C'est à vous de prouver que je suis un corps, que l'âme des bêtes est corporelle et que le corps contribue à la pensée.

IV. Pourquoi l'âme ne penseroit-elle pas toujours, puisqu'elle est une substance qui pense ? Il n'est pas étonnant que nous oubliions les pensées que nous avons eues dans le sein de nos mères ou pendant les léthargies, puisque nous ne nous souvenons pas d'un grand nombre de pensées de la veille et de l'âge mûr.

V. Ce que j'ai dit sur l'imagination est assez clair. Autre chose est appartenir à la connaissance que fai de moi-même, autre chose appartenir à mon essence. ,

VI. Je regarde ce que vous dites sur l'imagination et l'intellection comme des murmures et non comme des raisons.

VIL Tout ce que vous alléguez sur- les bêtes est hors de propos, car l'esprit méditant sur lui-même peut expérimenter qu'il pense, mais non pas que les bêtes ont des pensées.

VIII. -Je n'ai point séparé le concept de la cire du concept de ses accidents ; mais j'ai voulu montrer comment la substance est manifestée par les accidents ; je ne vois pas sur quel argument vous vous fondez pour affirmer que le chien juge de la même façon que vous.

IX. En sachant que je suis, je sais par cela même ma nature; car pour rendre une substance manifeste on n'a besoin que d'en faire connoître les divers attributs. Quand je parle de la cire et de ses accidents, je ne prétends pas me servir de la vue et du toucher qui s'exercent par l'entremise des organes, mais de

la seule pensée de voir et de toucher, semblable à celle de nus songes.

Des cliMes 1ai ont été objectées contre la troisième Méditation.

I. On ne saurait prouver que les personnes dont les opinions sont fausses les conçoivent clainment et distinctement. Je crois avoir donné une méthode pour reconnoître si la clarté d'une connoissance est vraie ou apparente.

II. Prétendre que l'idée factice vient du dehors, c'est affirmer que Praxitèle n'a point fait ses statues. Pour connoître que je suis une chose qui pense, je n'ai pas besoin des idées d'animal,, de «plante, etc.

III. C'est une question que de savoir si je marche sur la terre. Celui qui nie le monde matériel ne peut-il pas dire que c'est nous-mêmes qui forgeons l'idée de couleur, et que si l'aveugle ne l'a point, c'est faute d'invention ? Refuser le nom d'idée à celle que l'astronomie nous donne du soleil, c'est restreindre ce nom aux seules images, contre ce que j'ai expressément établi.

IV. Vous faites la même chose quand vous dites qu'on n'a aucune idée véritable de la substance. L'idée de substance n'emprunte pascaux accidents tout ce qu'elle a de réalité, car on ne conçoit jamais la substance à la façon des accidents. Si nous avons appris des autres ce que nous savons de Dieu, d'où les autres l'ont-ils appris ? Je ne prétends pas que nous ayons de l'infini, ni même de la plus petite chose, une conception adéquate de tout ce qu'il y a d'intelligible dans ces objets; mais nous en possédons une intellection conforme à la portée de notre esprit. Ce n'est pas pour nous une simple négation du fini, car au contraire, toute l'imitation contient la négation de l'infini. L'idée de Dieu renferme plus de réalité que cel'e des chose finies; car vous convenez vous-même que nous amplifions les qualités de ces choses pour les attribuer à Dieu. Or, d'où nous vient cette faculté d'amplifier, si ce n'est de l'idée d'une chose plus grande, c'est-à-dire de Dieu même ?

V. Il n'est rien clans un effet qui n'ait été premièrement dans sa cause. La réalité formelle d'une idée n'est pas une substance.

VI.- Vous aimez mieux vous en rapporter à vos anciens préjugés sur l'existence du monde matériel, que d'en chercher les raisons. L'esprit peut se prendre pour objet de son action : le sabot qui tourne n'agit-il pas sur lui-même ? Ue n'ai point dit que l'idée des choses matérielles dérivât ^positivement de l'es-, prit, mais seulement que rien n'empêchoit qu'elle en pût dériver.

VIL Je n'ai pas besoin pour avoir idée de l'infini de le comprendre, car il y a contradiction entre infini et comprendre, et pourtant l'idée que j'en ai ne représente pas seulement une partie de l'infini, mais tout l'infini, comme il peut être représenté par une idée humaine.

VIII. De ce que je désire du pain, je n'infère pas que le pain soit plus parfait que moi, mais que je suis moins parfait/quandj'ai besoin de pain que quand je puis m'en passer. Les choses contenues dans une idée sont dans la nature, quand cette idée ne peut avoir d'autre cause que ces objets eux-mêmes.

IX. Nier que nous ayons besoin de l'influence continuelle de la cause première pour être conservés, c'est se mettre, en contradiction avec tous les métaphysiciens. Quand j'ai parféde l'indépendance des parties du temps, je n'ai pas entendu le temps abstrait, mais la durée de l'objet qui peut cesser d'être à chaque moment. En supposant que nous avons en nous une faculté qui nous conserve, vous attribuez à. la créature la perfection du Créateur et à celui-ci l'imperfection de la créature, parce qu'il auroit besoin d'agir' pour détruire. Vous êtes en contradiction avec vous-même sur le progrès à l'infini des causes, puisque vous le reconnoissez absurde pour celles dont l'inférieure ne peut agir sans une supérieure qui la remue. Enfin je ne puis accroître les perfections humaines, jusqu'à ce qu'elles ne soient plus humaines, que si j'ai un Dieu pour auteur de mon être.

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