‹ Œuvres choisies de DestouchesChapitre 16 sur 1244 · OEUVRE POSTHUME · texte numérisé non relu

OEUVRE POSTHUME

AVERTISSEMENT

Itfotrd a etwsdana la voyage sur mer où il fntpriiper ta«Biire».etûû[i»cUT«iJiiJgnr.U^ïertdooué1e nom etZeknb: niais Urne paraît qu'il n'a pas achevé le roman itiml» forma, pauqa'llest mort gsrçon; et que l'iiiitolre dtlqaHaJla reJroavw « Provençale après 1s mort de «on ■arl.dans l'espérance del'éponaer. Il notl auM douta Mn de commencer l'hiitoire data rie par cette bt en ture, {nâqull dit à la fla qa'l la première ODcadoo n raaonlera «a TOjafoa dans la Laponie , et dont a cet parié légèrement assis 11 n"> pu denté la dernière

LA PROVENÇALE

Dans la saison la plus agréable de l'année, Clorinde et Céliaoe , charmées de la douceur du temps , m proposerait d'aller passer quelques jours à une terre d*Eurilas qui n'est qu'à trois lieues de Paris ; tues y joignirent une amie communément appelée Héiinde , de qui la moindre qualité étoit d'être parfaitement belle ; et pour rendre la partie encore plus parfaite , elles en avertirent Cléomède , qui étoit depuis peu ien affaire de cœur avec Héiinde. Cléomède était trop intéressé à embrasser une si favorable occasion, où l'amour et le plaisir l' in ri toi en t , pour ne pas accepter avec joie le parti qu'on loi proposait ; il le fit aussi ; et cette belle troupe arriva le lendemain chez Eurilas , où elle trouva Floride, Àrtemese, Danton et Lycandre, qui ne contribuèrent pas peu à former rassemblée du monde la plus charmante.

Les divertissements qu'on prend à la campagne, ta pêche, la chasse, le jeu ,1a promenade, et oient len plaisirs oui partageoient agréablement leurs journées. Un jonr, que cette belle compagnie se trouva

sous un berceau de chèvrefeuille qui est au bout du canal, attendant en ce lieu que la chaleur du jour fut passée , on se mit à parler d'abord des agréments dé la campagne , quand on sort tout d'un coup de l'embarras et du tumulte de la ville. Le discours ensuite tourna sur les voyages : chacun en parla selon son goût; les uns n'aimoient rien tant que la variété des villes et des pays, et les autres étoient pour les aventures qui arrivent presque toujours à ceui qui voyagent. Céliane, la-dessus, joignant à sa satisfaction particulière le plaisir qu'elle feroit à toute rassemblée, pria Ctéomède de faire le récit des dernières aventures de Zelmis, qu'elle n'avoit jamais sues qu'imparfaitement. Zelmis étoit connu de cette belle assemblée ; il étoit ou parent ou ami de tous ceux qui la composoient ; ce qui fit que Cléomede , ne différant pas à les satisfaire ^commença en ces termes :

Je suis assez ami de Zelmis , mesdames , pour me flatter qu'il ne m'a rien caché de tout ce qui lui est arrivé, et assez persuadé de sa bonne foi pour vous assurer qu'il n'entre rien de fabuleux dans ce que je vais vous dire ; c'est ce qui me fait espérer que les événements singuliers que vous y trouverez vous plairont infiniment davantage .puisque, s'ils ne sont pas racontés avec toute la délicatesse possible , ils seront du moins soutenus de lavérité.

Zelmis, revenant d'Italie, s'embarqua un soir assez tard sur un bâtiment auglois qui passait de Gènes à Marseille. Le vaisseau commençoit à faire route, et Zelmis, triste et rêveur, la tête appuyée de son bras', rsgardoit fixement la mer, qui ne lui avoit jamais paru si agréable: ellen'étoit point dans ce calme ennuyeux qui ne la distingue pas même des étangs les plus tranquilles; elle n'était pas aussi dans cette fureur qui la fait redouter ;

ŒUVRES DE RËGNARD.

mais on la voyait dans l'état que tout le monde la souhaite , lorsqu'un vent modéré l'agite , et comme elle étoit quand elle forma la mère dés Amours.

Il s'abahdonnoit aux rêveries qu'inspirent ces vagues légères qui , venant à se briser contre le vaisseau i y laissent, pour marque de leur fierté, cette écume dont on le voit environné. Il songeait à l'aimable Kl vire , qu'il ai moi t infiniment , et qu'il, quittait peut-être podr jamais. Ne pouvois-je, disoit-il en se plaignant , trouver dans ma patrie , si pleine de belles personnes , un objet qui pût m'arréter? Fallolt-il passer les mers pour aimer, et me faire si loin un engagement auquel il faut renoncer si tôt ? Màjs,reprenoit-il après quelques moments de silence, je n'y renoncerai jamais; je vous aimerai toujours, belle El vire; et quand vous m'auriez oublié, je me souviendrai toute ma vie que vous êtes la plus - adorable porsonnvdu monde.

II fut interrompu dans ces rêveries par une voix qui lui vint frapper les oreilles ; la personne dont il parloit étoit à la fenêtre de la chambre du capitaine , et chantoit tendrement un air provençal. Zelmis fut attentif à ce chant ; et quoique le bruit du vaisseau l'empêchât de distinguer une voix qui lui paroissoit si douce : Voilà, dit-il néanmoins en luimême, l'accent de ma chère Elvire; mais, hélas ; ce n'est pas elle : elle est bien loin d'ici , et je ne la reverrai peut-être de -ma vie. Zelmis, qui n'étoit point encore entré" dans la chambre du capitaine , eut envie de connoltre la personne qui avoit tant de rapport à Elvire dans la voix. Il aperçut en y entrant une jeune dame d'une beauté extraordinaire : son esprit éclaitoit dans ses yeux., et ses yeux vifs et pleins d'amour portaient dans le fond des âmes tous les feux dont ils brilloient ; les Grâces et les Ris volaient autour de sa bouche , et toute sa personne n'étoit que charmes.

Je ne puis exprimer la surprise de Zelmis , quand il se troqva si inopinément dans le même lieu où étoit " lapersonnequ'iladnroit.Quelétonneinentdesevoir si près d'Èlvire , quand il s'en croyoit si éloigné ! A peine en crut-il à ses yeux ; mais ils avoient remarqué trop dp charmes dans cette jeune personne pour s'y tromper, Zelmis n avoit des yeux que' pour elle, et il ne connoissoit dans le monde d'autres appas que les siens; mais, en la reconnaissant, que de désordre ! que de tfouble ! que d'agitation ! Quelle violence ne se fit-il point pour cacher en leur naissance tous les mouvements que cette rencontre imprévue lui causa, et que la-présence d'un mari l'obtigeoit à étouffer 1 Quelle joie pour Elvire de retrouver Zelmis dans le temps qu* elle espéroit moins de le revoir! et quelle contrainte* d'en cacher les transports à son mari ! Quel trouble pour ce mari qui re-

connut Zelmis, que la jalousie lui avoit trop bien fait remarquer, et qui se souvint alors de tout ce qui s'étoit passé a Bologne , quand la passion de Zelmis pour Elvire commença.

Ce fut en effet ce lieu qui la vit -naître ; et ce fut là que Zelmis commença, à goûter les charmes d'un amour naissant. On y fait pendant le carnaval des courses de chevaux et des tournois qui sont renommés par toute l'Italie , où la noblesse- des environs ne manque point de se trouver. Rien n'est plus galant que ces fêtes; tous les cavaliers s'efforcent de s'y faire distinguer par leur magnificence et leur adresse ; et la présence des dames n'y excite pas une médiocre émulation! Lé tournoi ne fut jamais plus superbe que le jour que Zelmis le vit, et les hommes y empruntèrent la figure des dieux pour le rendre encore plus célèbre. Neptune y parut suivi de ses Tritons ; on y remarqua le dieu de la guerre bu milieu d'une troupe de combattants, qui s 'étoit défait ce jour-là de sa' fierté ordinaire pour plaire davantage, aux dames. Pluton même s'y situoit avec un équipage tout infernal finals qui n'avoit rien d'effrayant. .

Zehnîs s'arrêta davantage à considérer une jeune personne qu'il reconnut Provençale à sa parole, et qui se trouva sur le même amphithéâtre où il étoit , qu'à regarder ce qui se passoit dans la carrière. C'étoit la charmante Elvire : la voir et l'aimer fut pour lui une même chose; et ta fortune , qui le favorisa dans ce moment, lui fournit l'occasion favorable de se faire connoltre alors de cette jeune Provençale. Il y avoit sur le même amphithéâtre quelques personnes , qui , en s'avançant pour voir avec trop de curiosité, empêchoient qu'Elvire ne vit commodément les cavalier s jiu tournoi. Zelmis s'approcha de ces gens-là , et leur ayant fait remarquer qu'ils incommodoient une dame qui étoit derrière eux', il les'pria honnêtement de s'écarter et de laisser la place libre.

Zelmis , comme vous savez , mesdames , est un cavalier qui plaît d'abord : c'est assez de le voir une fois pour le remarquer, et sa bonne mina est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec soin, des endroits dans sa personne pour le trouver aimable; il faut seulement se défendre de le trop aimer. Elvire le vit , elle le trouva bien fait , elle conçut de l'estime pour lui , et le remercia en des termes les plus obligeants du monde. Elle disoit les choses avec un accent si tendre, et un air si aisé, qu'il semblait toujours qu'elle demandât le cœur, quelque indifférent* chose qu'elle put dire ; cela acheva de perdre le cavalier. Quand la beauté de cette Provençale ne l 'aurait pas charmé, ses paroles l'auroient rendu amoureux , et le je ne sais quoi , plus touchant mille fois

LA PROVENÇALE

encore que la beauté , le surprit , de sorte que sa passion naissante fut en ce moment-là su point eu 1m plus fortes peuvent à peine arriver après beaucoup de temps. Elvire ne fut guère raoius troublée de cette nouvelle vue ; elle étoit inquiète d'avoir vu Zelmis, parce qu'il .ne lui avoit pas déplu ; et elle le trouva aimable' avant qu'elle sut qu'il l'aimoit.

Zelmis ne wt pas long- temp s à ressentir les effets de l'amour; il s'abandonna d'abord à cette rêverie si naturelle aux amants , qu'il trouvoît agréable , en songeant qu'elle ne déplairait peut-être pas à sa nouvelle maltresse , si elle la voyoit, ej si elle en savoit la cause. Il apprit qu'elle étoit arrivée depuis peu à Bologne avec son mari, et qu'elle alloit fort souvent chez la marquise Angelini , chez qui l'.on faisoit tous les jours des parties de jeu et de plaisir. Zelmis connoissoit la marquise; tous tes étrangers étoieut fort bien venus chez elle; elle étoitde ces femmes qui font, pour, ainsi dire, les honneurs de toute une ville. II ne manqua pas de se trouver le lendemain chez elle : Elvire y vînt aussi ; mais elle y vint d'une beauté si achevée, que , quand Zelmis n'aurait pas .commencé a l'aimer dès le jour précédent, il n'aurait retardé sa passion que de quelques heures : il se mit auprès d'elle pour jouer, et il lui dit cent choses agréables , sur lesquelles elle eut occasion de faire paraître son esprit.

Il ne fut pas difficile à Elvire de •'apercevoir de la passion de Zelmis ; elle s'en aperçut mêaie avec plaisir. Ses yeux qu'elle rencontrait toujours, ses absences pour le jeu, ses paroles qui ne s'adressoient qu'à elle, lui disoient assez oe qu'elle eaj été fâchée de ne pas apprendre. «

On quitta le jeu, et l'on remit la parti* au leadesaain. Zelmis s'y rendit de bonne heure ; mais comme il y vint dans une heure ou il n'y avoit encore que fort peu de personnes , il s'eut retint quelque temps dans l'antichambre, avec un cavalier qu'il ne connoiasoit point, et qu'il oreyoit Italien. Il étoit dans cette conversation quand la belle Provençale entra. Elle arrêta le» yeux de tous ceux qui étoietot' présents, par son air et par sa bonne grâce : aile étoit d'un air qui faisoit qu'an ne regardoit qu'elle dans les lieux où elle se trouvoît. Zelmis la salua ,'et la personne avec qui il étoit «'approchant de cette at? niable dame , lui dit en souriant quelques paroles à l'oreille, auxquelles elle ne répondit que par un souris, et passa, aans s'arrêter, dans la chambre où étaient leedatnes.

Tout était faveur «e la part d' Elvire ; Zelmis souffrit impatiemment qu'un autre que lui en reçût, et, l'approchant de ce prétendu rival : Que vous êtes heureux , monsieur, lui dît-il , de connottre particu-

lièrement la personne qui vient de passer < qu'elle a ■de' charmes! Vous l'aimez, monsieur, poursuivit-il; car il suffit de lï vÇÏr pour en être charme, et elle vous a reçu, d'une manière à faire croire que vous ne lui êtes pas indifférent. Vous nevoua trompez pas, répondit l'inconnu ; je l'aime , je suis même assez heureux pour pouvoir me flatter d'en être. aimé. Quel poison pour Zelmis que les paroles de eet inconnu! elle le jetèrent tout d'un coup dans on désordre qu'il n'est pas aisé de se figurer. Il se «entit jaloux presque aussitôt qu'amant, mais d'une jalousie si forte, qu'on ne pouvait bien la comparer qu'à son amour. Il entra dans la chambre où on se disposoit à jouer; mais il yentra avec un air si préoccupé , qu'on ne vit plus sur son visage et dans ses actions cet enjouement et cette liberté qui taiétoient si naturels. Il joua pourtant auprèftd'Ervire, mais avec si peu d'attention , qu'on s'aperçut aisément qu'il songeoit à' tout autre chose. Ses yeux étoîent presque toujours attachés sur la belle Provençale; et la peur qu'il avoit qu'on ne s'en aperçut lui vendait si cher h plaisir qu'il en recevoît, qu'il ne le gettoit qu'en tremblant. Elvire eraignoit aussi de rencontrer les regards de Zelmis, parce qu'ils ne lui çlaisoient que trop , et que son marr, qui l'observait continuellement , étudioit ses actions même les plus

Après que Zelmis eut été long-temp» tourmenté des différents mouvements que causent la me d'une ■maîtresse et la présence d'un rival , il connut enfin par le discours de Xoute la compagnie , et par les paroles et les manières d'Elvire même, que cet inconnu étoit son mari: Lorsqu'il en fut persuadé, ce ftH un nouvel embarras qui acheva de le troubler. II est vrai qu'il ne sentit plus dan ce moment une si cruelle jaldujsje; mais aussi la honte d'avoir fait l'aveu de son amour à la personne à qui il devoït le plus le cacher, quoiqu'il ne loi en eût pas beaucoup dît, Te Jeta dans une telle confusion, que, ne pouvant plus soutenir tes regards d'ENire et de son mari, il sortit chute le temps qu'elle se disposoit à s'en artet, pour leur dire enmolt/e que , puisque c'étoit elle seule qui l'attirait dansée lieu , il n'y avoit plus qurlaire quand elle n'y étoit pas.

Zelmis revint le lendemain chez la marquise, mais il ne trouva pas>oe qu'il y cbercbpit. Elvire n'y vint point; son mari, qui ne pou voit souffrir que' d'autres que lui trouvassent sa femme belle, ne-lai voulu» pas permettre de s'y rencontrer. Cet homme étoit extrêmement défiant ; les moindres apparences de galanterie lui donneient d'étranges soupçons. Zeunis lui en avoit trop appris; et quand il ne lui aurait rien dit , la défiance de lui-même et la connoissauce du mérite de sa femme le portoient assez a ne

OEUVRES DE REGNARD

l'exposer dans le monde que lorsqu'il ne pouvoit absolument l'éviter.

Zeliuis connut bientôt la cause de ce désordre; il en fut dans une douleur inconcevable , et il quitta la compagnie pour aller river en secret à l'aimable Elvire, puisqu'il n'avait pas eu le plaisir de la voir. Il ne sortit le lendemain que pour aller regarder la maison où elle était renfermée , espérant que le hasard lui ferait peut-être trouver l'occasion de jouir de sa vue; mais ses espérances furent vaines. Il y vint le jour suivant avec aussi peu de succès : il apprit enfin quelques jours après qu'elle étoit partie pour Rome avec son mari , où elle alloit solliciter un grand procès qu'elle avoit pour une terre qui lui appartenoit dans ie comtat d'Avignon. Il se mit aussitôt en chemin pour le même lieu, et il se fit un plaisir en y allant de suivre El vire , et de passer sur tes mêmes routes qu'ils avoient vues quelque temps auparavant.

Zelmis ne fut pas plus tôt à Rome , qu'il s'informa avec soin d'Elvire : il se trouva à toutes les fêtes , et la chercha dans toutes les assemblées ; mais de Prade (c'est ainsi que g'appeloit le mari de cette belle) avoit pris un logis dans un quartier de Rome si peu fréquenté , que Zelmis n'en put apprendre aucune nouvelle.

Un jour que Zelmis se trouva sans être masqué à un bal que le marquis de Lienes , ambassadeur d'Espagne , donnoit à la princesse de Radzville , sœur du roi de Pologne , il y fut abordé d'un masque magnifique, qui, contrefaisant sa voix, lui fit quelques questions en italien , et lui demanda si , depuis qu'il étoit à Home , il n'avoit point fait quelque inclination. Zelmis répondit assez indifféremment, comme il faisoit à tous ceux qui ne lui parloient point d'Elvire. Mais cette personne masquée le pressant davantage : Les beautés romaines , continua-t-elle , n'ont-elles pas assez de charmes pour vous engager ? et n'en peut-on point trouver une qui égale celle que vous rencontrâtes à Bologne ? Hé ! où est-elle ? s'écria Zelmis, plein du trouble que ces dernières paroles lui causèrent. Est-elle à Rome ? est-elle ici ? la connoissez-vous ? apprenez-m'en des nouvelles. Vous aimez donc? reprit le masque assez froidement; et txt transports amoureux font bien voir qu'une autre passion trouverait difficilement place dans votre cœur. Une autre passion ! reprit Zelmis. Qu'il est aisé de voir que vous me connoissez mal ! et que vous faites d'injure au mérite de la personne que j'aime ! Tous les coeurs Au monde ensemble pourroient-ils l'aimer autant qu'elle est aimable ? et vous me demandez s'il y a encore place dans le mien pour un autre amour ! Cependant son embarras croissoit , et ilexaminoit la personne qui lui parloit, avec des

yeux si curieux , qu'il l'aurait à la fin reconnue , si l'approche d'un autre masque qui l'emmena n'eût fait cesser cette conversation. Zelmis la suivit encore autant qu'il put; mais, l'ayant perdue dans la presse , il lui fut impossible delà retrouver. Il sortit du bal avec l'inquiétude mortelle de n'avoir pu reconnoltre la personne qu'il y avoit vue. Il ne savoit si ce n'étoit point la marquise Angelini, qui étoit depuis peu à Home , ou quelque autre dame de sa connoissance. Il crut aussi avec plaisir que c'étoit Elvire, que son coeur, par mille secrets mouvements, avoit reconnue plus tôt que ses yeux ; et dans cette créance, tantôt il se louoit d'avoir fait connottre son amour à la personne qu'il aîmoit, sans qu'il lui en eut coûté la peine qu'on souffre ordinairement à faire de pareilles déclarations; tantôt il craignoit d'avoir été trop indiscret , et d'avoir peut-être dit à une autre ce qu'il n'eût voulu dire qu'à Elvire. Il étoit enfin dans le cruel désespoir de n'en avoir aucunes nouvelles certaines, lorsque revenant quelques jours après de faire cortège au duc d'Estrées, ambassadeur de France , qui avoit eu audience du pape ce jour-là , et se promenant avec quelques François dans la belle salle du Carrache, en attendant ledlner, il vit entrer la personne qu'il cherchoit depuis si long-temps, et que ses affaires particulières avoient appelée ce jourlà chez l'ambassadeur. Elvire reconnut d'abord Zelmis , avec un désordre qu'elle eut de la peine à cacher; et Zelmis aperçut Elvire avec un trouble que repandoient sur son visage les sentiments de son cœur. Ils furent quelque temps à choisir un moment favorable pour se parler, parce que tous ceux qui étoient dans la galerie étolent venus faire compliment à Elvire sur sa beauté. Mais Zelmis , prenant le temps qu'elleétoit un peu écartée de la compagnie : Quelle agréable aventure vous conduit ici, madame? lui dit-il en l'abordant. Qu'il y a long-temps que je vous cherche 1 et que je serais heureux si l'empressement que j'ai eu pour vous trouver avoit fait ce que le hasard fait aujourd'hui ! Je ne crois pas , repartit Elvire , que personne se soit jamais beaucoup mis en peine de me chercher; et si quelqu'un l'avoit pu faire, je vous soupçonnerais moins que tout autre, puisque vous n'avez pas dd chercher ce que vous aviez trouvé. Hé ! où vous ai-je donc trouvée ? reprit Zelmis. Je ne vous ai jamais vue qu'à Bologne, et je me veux mal d'avoir vécu si long-temps et de vous avoir connue si tard. Il est vrai que depuis ce moment-là vous m'avez toujours été présente dans le cœur : mais enfin je ne me souviens pas d'avoir été.assez heureux pour vous revoir. Et moi, repartit Elvire, je me souviens fort bien de vous avoir vu depuis ce temps-là. Se roi t-i! possible, madame, interrompit Zelmis, que n'ayant des yeux que pour vous, ils m'eussent

trompé dans l'occasion où j'en avois' le plus de besoin ? Pi'étiei-vous pas au bal chez l'ambassadeur d'Espagne ? reprit la Provençale en souriant. N'y Ktes-vnus pas abordé d'un masque? Ne vous dit-il rien , ce masque ? Que vous semble-t-il de cette personne ? la reconnu tes-vous ? la prltes-vons pour El. vire ? Ah , madame que me dites-vous ? répliqua Zelrais plein de trouble et de confusion. Que je veux de mal à mes yeux de m 'avoir trahi , et de ne vous avoir pis reconnue ! Il parloir, encore quand monsieur l'ambassadeur parut, fcquel ayant fait compliment i cette belle dame , passa dans une salle voisine pour se mettre a table. Zelmis bientôt après fut obligé de le suivre. Mais avant que de quitter l'aimable Provençale : J'ai donc été bien malheureux , madame , lui. dit-il , de vous avoir rencontrée sans vous reconnaître ; mais je le suis encore plus aujourd'hui , que jf vous comtois, devous perdre si tôt, après vous avoir cherchée si long-temps. Il la conduisit ensuite a son carrosse, et apprit de Mélite , sa femme de chambre, qui étoit pour lors avec elle , la demeure de sa belle maîtresse.

Il y avoit trop long-temps que Zelmis aspirait à voir Elvire , pour ne pas chercher toutes les occasions de se rencontrer avec elle. Il la fit le plus souvent qu'il lui fut possible ; et toutes les fois que ces deux personnes se trou voient ensemble, c'étoit toujours avec ces émotions que fait naître l'amour à la vue de ce qu'on aime. Elvire commença dèslors à s'apercevoir que ce qu'elle croyoit estime pour Zelmis , étoit quelque chose de plus. Elle eût bien voulu que le mot de bonté eut été assez fort pour exprimer ce qu'elle sentoit pour lui; mais elle ne pouvoit avec justice appeler cela d'un autre nom que d'aniow. Elle eut de la confusion de s'être si tôt rendue; elle en frémit; mais voulant s'excusera eUe-méme , die en attribua plutôt la faute au mérite de Zelmis qu'à safoiblesse. Elle employa pourtant tous ses soins à cacher sa défaite aux yeux de Zelmis; elle ne lui parla plus qu'avec froideur pour l'empêcher de concevoir aucune espérance , et mêla dans toutes ses actions un air de sévérité. Hais Zelmis , qui a peut-être été aimé plus d'une fois , connut les véritables sentiments d'Elvire, malgré toutes ses feintes et ses déguisements : et pour peu qu'on eût eu de pénétration, il n'eût pas été difficile de s'en apercevoir. Il faut plus d'art à cacher l'amour où il est , qu'à le feindre où i) n'est pas ; et l'on remarquoit toujours dans les faussa» rigueurs d'Elvire plus de contrainte que de naturel, quelque étude qu'elle apportât à détourner ses regards de l'endroit où il étoit : quand elle sortoit dé cette conti nueUe application , ses yea* , qui n'étaient pas toujours d'intelligence avec son cœur, oherchoient

Zelmis de tous cotés , et étaient sans cesse inquiets jusqu'à ce qu'ils se fussent arrêtés sur lui.

Zelmis étoit au comble de sa joie , lorsqu'il reçut des lettres de France qui lui apprirent que des affaires de la dernière importance l'y appeloient. Ces nouvelles le jetèrent dans un chagrin qu'il n'est pas aisé de se figurer. Il ne put se résoudre à quitter Elvire dans le temps qu'il avoit le plus de raison à demeurer près d'elle, et il crut que ses affaires les plus importantes étalent celles de ses amours. Il étoit dans cette résolution quand de nouvelles lettres , beaucoup plus pressantes que les premières, l'avertirent de se rendre au plus tdtà Paris , s'il ne souloît pas ruiner entièrement sa fortune. Eh ! quelle fortune? s'écria-t-ll en les lisant. Puis-je en attendre autre part qu'auprès d'Elvire ? Avec elle ai-je rien à désirer? et sans elle me reste-t-il quelque chose à espérer? Ehbien! je partirai, continuoit-il, puisque tu le veux, cruel destin ! mais au moins, auparavant que départir, je veux découvrir tout mon cœur à Elvire ; elle connolt l'excès de mon amour, elle verra la violence du sort qui m'arrache d'auprès d'elle et qui me force à la quitter ; mais , que dis-je? je ne la quitterai jamais.

Zelmis ne songea plus dès ce moment-là qu'à trouver l'occasion de voir sa belle Provençale. Il avertit Mélite de son départ et du désir extrême qu'il avoit de parler à sa maltresse. Mélite lui promit toutes sortes de secours; elle le flatta quelques jours après de l'espérance déparier le lendemain à Elvire en l'absence de son mari, et ajouta même, soit que cela vînt d'elle ou de la connoissance qu'elle eut des sentiments de sa maltresse , qu'elle n'en seroit pas fâchée. Il n'en fallut pas davantage pour élever Zelmis au comble de la joie; mais comme il ne faut rien pour flatter ou désespérer un amant, et que, suivant ses différents caprices, il s'afflige et se réjouit souvent de la même chose , il craignît aussi que cette facilité d'Elvire à le voir ne fut une marque de son indifférence et du peu de risque qu'elle courait en le voyant.

Il se trouva néanmoins le lendemain au lieu et à l'heure marqués par Mélite , qui ne manqua pas aussi à sa parole ; elle le conduisit, par un degré dérobé, à la chambre de sa maîtresse; mais *n ne peut dire les craintes et les irrésolutions dez^tbnis quand il tut sur le point d'y entrer, résolu à aimer toujours Elvire en secret sans oser rien entreprendre qui lui pût déplaire. Il parut enfin , plein- de cette timidité que donne l'amour, dans le lieu où étoit Elvire ; et, en l'abordant d'un air plein de respect.: Pardonnez, madame, lui dit-il en se jetant à ses genoux, pardonnez à un emportement dont vous êtes seule la cause , et à un crime que l'amour me

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bit commettre. Quand je ne voua d irois pas présentement que je VOus aime , mes yeux et mes actions fous L'auraient pu faire connottre il y a déjà longtemps ; mais , quelque cormoissance que vous ayez . de cet amour, vous ne pouvez savoir jusqu'à quel point je vous aime : vous ne sauriez , madame, inspirer de médiocres passions; et connoissant bien que je vous aime infiniment plus qu'on n'a coutume d'aimer, je suis au désespoir de ne pouvoir vous le dire que comme tout le monde le dit. Elvire, feignant que cette visite imprévue et ce discours de Zelmis la surprenoient étrangement : Il D'est pas malaisé, monsieur, répond it-elie avec une feinte rigueur, déjuger de la violence de votre amour par l'action hardie que vous venez d'entreprendre. Ah l madame, repartit Zdmis, n'achevez point, je vous prie, de m'accabler : j'avoue que vous avez sujet de vous armer contre moi de tout votre courroux ; mais , quelle que puisse être votre indignation , je ne sais, madame, s'il est quelque chose de plus funeste pour moi que lemortel déplaisir de vous taire que je vous adore. Peut-être néanmoins que le respect qui m'a fait balancer si long-temps à vous faire une pareille déclaration , m'auroit encore retenu aujourd'hui , si la nécessité ne m'y contraignoit : je vous aime, et je pars. Ces paroles firent oublier

. à Elvire toute la rigueur avec laquelle elle avoit commencé à lui .parler. Vous partez ! reprit-elle : chique vous sert-il donc de m'aimer? et que vous servi roit-îl qu'on ertt quelqne bonté pour vous , et peut -.être quelque penchant à ne vous pas haïr? Non, belle Elvire, répliqua Zelmis un peu rassuré par ces paroles, je ne demand»point que vous m'aimiez ; je n'aspire point à tjn état si heureux : accordez-moi seulement la grâce de revenir dans peu auprès de vous sans vous déplaire; et si vous voulez me permettre quelque chose de plus , souffrez que je vous aime tout le reste de ma vie. Aimez-moi , j'y consens, reprit Elvire, et croyez que je ne suis T>as insensible à «être passion, et que je ressens quelque chagrin de votre absence. Aht madame, s 'éarta Zelmis les larmes aux yeux, connoissez-vous leg.psiies d'une absence , vous qui ne savez pas ce que c'est qu'une passion , vous , madame , qui ne dévezaimer que vous-même, et qui portez toujours où vons êtes ton* ce qu'il y a d'aimable au monde ? Hait quelque bruit qui se fit à la porte obligea Zel-

-mïs i se retirer promptement , par le même degré qui l'avoit conduit, où Hélite l'attendoit. Il sortit

' tout charmé 'de ce qu'il venoit d'entendre : il repassoft dans son esprit toute s les paroles d'Elvire, il les examinoit dans tous les sens avantageux qu'on leur pouvoit donner : il craignoit quelquefois de n'avoir pas dit * sa passion tout ce qu'il aurait du

dire; quelquefois îl appréhendoit d'avoir paru trop hardi : enfin il demeurait toujours anssî mécontent de lui qu'il étoit satisfait- de l'aimable Provençale. Elvire, de son côté, s'abandonna aux larmes et au regrets quand elle ne rit plus Zelmis; elle fit det plaintes à Hélite de l'avoir exposée à une vue si chère et si dangereuse. Car enfin, que veux-je faire? lui disoit-clle. Veux-je aimer. Zelmis? veux-je oublier mon devoir P Je sens que je ne puis le voir sans l'aimer, et je ne puis l'aimer sans crime. Je dois ma tendresse à mon époux, et j'appréhende que Zelmîs ne me faSse oublier ce que je lui dois. Que je me veux de mal, cantinuoit-elle,d'avoir paru si foible, et de ne f avoir pas reçu avec les froideurs que je dévoie! Mais il est parti, pou rsui voit-elle ; je ne le verrai plus, et je ne serai plus exposée aui dangereux combats que me livrent l'amour et le

Zelmis partit avec tout l'ennui que cause nne séparation ; mais il n'alla pas loin : le chagrin et la fatigue du voyage l'arrêtèrent à Florence, où il fut attaqué d'une lièvre si violente, que ceux qui connoissoient la cause de son mal crurent que cette maladie en serait la fin. Il fut en peu de jours dans un extrême péril; mais la nature, aidée des remèdes, eut en lui tant de force, que, contre l'opinion de tout le monde , il recouvra la santé au bout de quelques mois ; et cette maladie ne servit qu'à augmenter sa premier» vigueur. Tandis que Zelmis reprenoit ses forcés, Elvire, ayant terminé heureusement ses affaires à Rome, revenoit en France; et la fortune la conduisit à Gênes dans le même temps que Zelmis y arriva. Ils s'embarquèrent, comme j'ai dit, sur ce vaisseau anglois; et ce fut là qne Zelmis reconnut l'aimable Provençale dont il m croyoit bien éFoigné.

On ne peut exprimer quels furent les sentiments de» ces personnes, lorsqu'elles se trouvèrent ensemble. Que la vue de Zelmis ralluma de feux dans If cœur d'Elvire ! qu'elle y fit revivre d'ardeur ! Quand on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus- Cette jeune personne ne pouvoit se persuader que Zelmis, qu'elle croyoit en France, se trouvât si près d'elle. Zelmîs ne pouvoit comprendre quel bonheur lui faisoit retrouver Elvire. lia eurent cent fois h bouche ouverte l'un et l'autre pour se témoigner leurs transports dé joie; et ta présence d'un mari leur faisoit toujours dire tout autre chose qu'ils ne vouloient. Hais ils eurent beau se contraindre , de Prade , que la jalousie rendoit pénétrant , s'en figurait toujours plus qu'il n'en voyoit , et en voyoit encore davantage qu'il n'en paroissort ; les actions les plus ordinaires, les patoles les plus indifférentes d'Elvire et de Zelmis , qui n'auraient rien dit à tout

LA PROVENÇALE

jntre, étoient' pour le mari des preuves convaincantes de leur intelligence. Quand Zelmis jetoit les veux sur Elvire ; de Prade entrait aussitôt dans des emportements terribles, dont à peine étoit-il le au itre. Quand Zelmis les en retirait, il sa voit si bien qu'on étoit accoutumé à regarder sa femme quand on se troiivôit avec elle, que qui ne la regard oit pas j entendait du mystère.

La conversation ayant néanmoins duré jusque bien avant dans la nuit, le capitaine céda son lit à Elrire et à son mari , et il en donna un autre à Zelmis dans la même chambre. Je ne vous assurerai point, mesdames, si la joie qu'eut Zelmis de se sentir auprès de sa maltresse, fut plus grande que le dépit tra'il eut de la savoir si proche de son mari. Ce qu'il jade certain, est qu'il passa la nuit dans des agitations terribles, la joie d'avoir rencontré Elvire, la crainte de 1% perdre bientôt, le.plnisir imaginaire de sr trouver couché près d'elle, la jalousie qu'il sentit en la voyant entre les bras d'un autre ; tout cela le mit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de reposer un moment. la belle Provençale, de son côté , ne passa guère plus tranquillement la nuit ; elle ronioit dans son esprit cent pensées différentes. Quelle bizarrerie du sorti disoit-elle. Je commence a jouir du repos que réalignement de Zelmis me fait coûter, je ne songe plus tant à lui , je tâche à l'oublier, je quitte Rome, où je crains qu'il ne revienne ; et cependant je le retrouve , en le fuyant , plus aimable que jamais. Mais qui peut l'avoir retenu si long-temps en Italie , quSnd des affaires de la dernière importance l'appellent en France? Une passion nouvelle ne l'a-t-elle point arrêté ? Ah 1 je suis trahie, se disoi t-elle en ce moment : Zelmis n mu 'ai me plus ; l'ingrat m'a oubliée. Mais que me soucié je de sa Constance ou de sa légèreté P veui-jé l'aimer r Non*, il faut l'oublier pour jamais, et que"" son infidélité. serve à mieux rompre des engagements que la raison et le devoir devraient déjà avoir brisés.

De Prade étant un homme tel que je vous l'ai Dépeint, vous vous imaginerez aisément qu'il passa une aussi mauvaise nuit auprès de sa femme, qajfin antre y en aurait passé une agréable. Et quoique ces trois personnes eussent des intérêts bien diffé-J rents, ils étoient tous néanmoins tourmentés, de la même passion. De- Prade étoit jaloux par tempérament, Ecrire par amour, et Zelmis -par occasion. Zelmis ne pouvoit sans jalousie êtrs-témoin du bonheur d'un autre; Elvire rie pouvoit penser, sans être agitée de cette mime passion , qu'une autre qu'elle eut pu engager Zelmis; et 4e Prade, travaillé de pareils sentiments ,' souffrait avec dépit que Zelmis fût si proche de sa femme. Mais ce lui fut le jour suivant un mortel chagrin , d'avoir sans

cesse devant les yeux un objet aussi -insupportable que lui paroissoit Zelmis. 'jju'-il eût bien souhaité pour son repos être encore uàris le port de Gènes t nuis il en étoit bien éloigné; et le vaisseau avoit déjà passé les Iles de-Corse 'et de Sàruaîgne , quand celui qui faisoit le quart aperçut deux voiles qui portoient le cap sur le bâtiment anglois.

Il n'y a point de lieu. où l'on vive avec plus de défiance que sur la mer : la rencontre d'un vaisseau n'est guère moins à craindre qu'un écueil. Zelmis, qui étoit auprès de la belle Provençale quand il apprit cette nouvelle, ne fit aucune ré- 'fléxton au péril qui le menaçoit; et comme il ne connoissoit d'autre malheur que celui de ne la pas voir, il crut qu'il n'avoit rien à craindre tant qu'il seroit avec elle. Le capitaine, qui n'étoit point amoureux comme lut , s'inquiétoit davantage : il appréhendait avec raison que les vaisseaux qu'on découvrait ne fussent les mêmes Turcs qui lui avoient donné la chasse tout je jour en revenant depuis peu d' Alep , et qui t'ayolent obligé à relâcher à Malte. Il vouloit, dans cette crainte, prendre terre à Nice ou à Villefranche , d'où il n'étoit faS beâucdup éloigné; mais le pilote, homme fier et ignorant , fut d'un avis contraire , et persista .dan^ son dessein avec tant d'opiniâtreté, qu'on continua la route de Marseille. Cependant la nuit vjpt , et les Vaisseaux qu'on-avoit aperçus suivirent si heureusement l' anglois à la faveur de la Inné, qu'ils, se trouvèrent le lendemain à la pointe du jour à la portée du canon. Tout le monde fut extrêmement surpris à cette vue, et d'autant plus qu'il ne fut pas malaisé de reconnoltre que ces vaisseaux étaient véritablement turcs, armés l'un eH' autre de quarante pièces de canon. Les plus timides alors se laissèrent saisir de crainte, les plus résolus coururent aux armes , et les plus expérimentés jugèrent que tout cela seroit inutile. Zelmis fut de ceux qui connurent mieux la grandeur du péril : il ne s'en étonna point, il se proposa ««.contraire d'en sortir, ou de mourir les armes à la main pour défendre la liberté d'Elvire et la sienne ; et prenant le temps qu'elle étoit seule dans la chambre An capitaine: Dans le malheur qui nous menace, nradSuK , lui dit-n avec assez de précipitation , je dois encore rendre grâces àja fortune de m 'avoir si long-temps arrêté par une dangereuse maladie, pour me faire trouver dans ce moment auprès de voua, et y défendre votre Ifbqrté. Il n'es*- plus temps de vous dire^ue je vous aime; si je ne l'avois pas déjà fait voir par mes paroles, vous le connottriez aujourd'hui par mes actions. Mais enfin , madame , sur 14 point de vous perdre pour jamais, permette» -moi de vous dire , peut-être pour la dernière fois , qu'en.

OEUVRES DE REGNARD

quelque endroit du monde où la fortune ait destiné de me conduire, je n'y vivrai jamais que pour vous.

L'état des choses ne demandoit pas un plus long discours ; et Zelmis, sans attendre de réponse , sortit aussitôt de la chambre pour mire tont disposer pour le combat. Tandis que tout le monde s'y employoit , ces corsaires se divertissoient par le changement de leur pavillon : ils le firent d'abord de France, qu'ils relevèrent ensuite de celui d'Espagne ; ils ôtèrent celui-ci pour y mettre en sa place un hollandois , qui fut suivi d'un vénitien et d'un maltois ; ils arborèrent enfin , après tous ces jeux, l'étendard de Barbarie, coupé en flammes au croissant descendant, et accompagnèrent cette dernière cérémonie de la décharge de toute leur bordée. L'anglois leur répondit de même, et ces premiers coups furent suivis d'un bruit épouvantable d'artillerie. On ne distinguait plus la mer d'avec le ciel, tant l'épaisseur de la fumée les avoit confondus ; et cette première attaque fut si rude , que les Turcs s' apercevant qu'en présentant le flanc ils étoient extrêmement incommodés du canon des Anglois , changèrent de bord , et remontèrent assez haut pour les venir charger en poupe. Ils revinrent avec plus de chaleur. Ce rut pendant ce combat que la belle Provençale, ne pouvant plus retenir l'impétuosité de son courage , sortit de la chambre du capitaine , où l'on avoit eu toutes les peines imaginables à l'arrêter, pour venir sur le tilloc partager la gloire et le péril. Sa présence donna une nouvelle vigueur à tout le monde, et particulièrement à Zelmis, qui se signala par-dessus tous les autres. On n'attaqua jamais avec plus d'ardeur, et jamais on ne se défendit avec plus de courage. Le capitaine anglois faisant le devoir d'un brave homme , fut coupé en deux par un boulet à deux têtes, qui blessa encore plusieurs personnes. Ce spectacle effrayant ne diminua rien de l'ardeur des combattants: au contraire, la résistance des chrétiens, qui voyoient couler leur sang, alloit jusqu'à la fureur. Lorsque tous les officiers do vaisseau et la plupart des Anglois furent tués ou mis hors de combat , le peu de inonde qui restoit ne laissoit pas de faire tout ce qu'on peut attendre de gens de cœur: mais le combat étoit trop inégal pour pouvoir empêcher les Turcs de venir à l'abordage. Zelmis courut aussitôt à l'endroit où étoit El vire, et, secondé de quelques matelots, il soutint encore long-temps sur le pont l'effort de ces infidèles : mais enfin , accablé d'un nombre d'ennemis, il céda sans se rendre, et laissa les Turcs maîtres du vaisseau.

Mustapha , l'un des capitaines de ce vaisseau, vint le premier considérer ses captifs et son butin.

El vire lui paraissant charmante , il s'informa d'elle même, en italien , qui elle étoit. Elvire lui répondit, sans s'étonner, qu'elle étoit Françoise, et que tout son regret étoit de n'avoir pu suivre ceux qui étoient morts dans le combat ; qu'elle les estimoit bien heureux d'avoir perdu la vie plutê-t que la liberté. Elle dit cela d'un air qui n 'étoit point de captive, sans larmes, sans .soumission , sans prières; quoique, malgré sa fierté, sa grâce et sa douceur priassent assez pour elle. Mustapha estima son orgueil; il admira sa constance, et voulut qu'elle fut traitée tout le reste du voyage dans sa chambre, avec des manières très-bonne' les et qui n'avoient rien de turc ,. ■

Dispensez-moi , mesdames, je vous prie, de vous dire ici les sentiments de ces .personnes infortunées, quand elles se virent dans un. état aussi déplorable que celui où elles étoient tombées': il fandroit qu'eux-mêmes vous oh fissent le récit; car qut n'a point senti de pareilles afflictions ne peut jamais bien les exprimer. Je ne m'étendrai point làdessus , pour vous apprendre plus tôt que les Turcs, après avoir erré plus de deux mois an faisant le métier de pirates , résolurent enfin de prendre le chemin d'Alger, pour s'y rendre, s'ils pouvoitnt, au temps du fiaAtraat, qui est la Pique de ces infidèles. Le vent fut si favorable, que huit jours après qu'ils eurent formé ce dessein , ils y rendirent le bord à l'entrée de la nuit, dans le temps qu'on allomoit sur les mosquées les lampes qui brûlent pendant toutes les nuits du Rarnazan

Je ne suspendrois pas ici, mesdames, les senti' mente de pitié que nous inspire l'état malheureux d'Elvire et de Zelmis, par une légère description d'Alger, si le démêlé que nous avons depuis peu avec ces pirates, ne me faisoit croira que vous ne .serez pas tachées d'apprendre quelque chose de particulier de cette ville.

Alger est la capitale d'un royaume de même nom, qui en a trois autres sous lui : celui de Trémissen ou Telessin, celui de Bougie, et celui de Constantin^ C'est presque la dernière place de la cote de Barbarie qui relève du grand-seigneur; les royaumes de Fez et de Maroc, faisant l'empire des chérifs, qui s'en sont emparés sous le prétexte de 1) religion, et qui, se disant de la race de Mahomet, ont pris comme tels le nom de cher ifs , qui veut dire illustres ou «acres.

Les géographes ne sont pas bien d'accord du nom ancien de cette ville; mais ils avouent tous que les Sarrasins et les Arabes s'étant débordés en Afrique, et ne pouvant souffrir qu'il restât aucun monument qui publiât la grandeur de l'empire romain , lui ôtèrent son nom pour lui donner celui

d'Algtzair, qui signifie ftee» arabe, à cause qu'elle as! voisine d'une petite île, sur laquelle on a bâti depuis une forteresse qui détend le port,

Alger est situé sur le penchant d'une colline que la mer mouille 4k ses flots du côté du nor d. Ses mainms, bâties en amphithéâtre et terminées en terrasse, forment nue vue tris -agréable à.ceu» qui y abondent par mer. Si je ne craiguois , mesdames, de retarder votre curiosité, je vous parlerais du gouvernement de nette ville ; je vous dirais qn'Ariden Bartereasse , fameux corsaire, y- régna autrefois avec souverain été, conjointement avec son frère Cbéridûn; que, bien a/i'elleioit tombée depuis sous la domination des Turcs, le grand -seigneur n'en est pas si absolument demeuré le maître, que la milice ne se soit réservé une espèce d'autorité souveraine : ce sju'on peut voir dans les traités et les déclarations, qui sont toujours conçus en ces termes : Sous, grandi et pstua de la puissante et inrineikU Milice d'Alger, «vans résolu et arrêté ipu, etc. Ibis il vaut mïeui vous apprendre le sort de nos captifs, et vous dire que la prière du matin étant finie, on cFjhuluiatt les nouveaux esclaves devant le roi , qui a droit de prendre la huitième partie de tout le butin qui se fait. Ce prince, appelé Baba-Hassan , étoit doux , civil et généreux au-delà de tons ceux de sa nation. Il n'avoit rien de barbare que le nom; et la nature avoit pris plaisir à former en Afrique un naturel aussi riche qu'elle eut pu mire en Europe. Il trouva Elvire, au moment qull la vit, telle que tout le monde la trouvait, c'est-à-dire pleine de charmes; il remarqua sur son -visage les restes d'une beauté touchante, que les fatigues de m mer et les approches de. la captivité n'aroient pu tout-à-fait effacer; et ses beaux yeux , an travers de quelques larmes , jetèrent des feux qui passèrent jusqu'à sou cœur. Baba Hassan s'approcha d'elle; il la pria en des termes obligeants de ne se pas affliger : il lui dît que la servitude où elle étoit tombée serait si douce, que la liberté l'étoit moins. Il la fit conduire à l'instant par nn officier à l'appartement de ses femmes, qui ne purent voir sans une jalousie extrême les char mes d* tette jeune odalisque. Le malheureux Zelrois tut présent à ce triste spectacle; il crut voir F.lvire pour la dernière fois , en la voyant entrer dans un lieu d'où l'on sort difficilement : mais, quelle que fut sa douleur, je ne sais s'il n'aima pas autant la voir entra Ie* mains de Baba-Hassan qu'au pouvoir de son mari , qui fut acheté presque aussitôt d'un nommé Omar. Zelmis fut vendu comme les autres. U tomba entre les mains d'Achmet-Thalem , delà race de ces Maures appelés Tagarinu, qui se répandirent sur la cote d'Afrique

lorsqu'ils furent chattes d'Espagne. Cet Acbmet étoit connu pour l'homme le plus cruel qui fdt dans toute la Barbarie ; mais Zelmis sut vaincre sa cruauté, en lui promettant pour sa rançon tout ce qu'il souhaita de lui. Cette prompte composition lui donna bientôt la liberté d'aller par toute la ville et d'y exercer la profession de peintre, ayant passé pour tel sur le Batistan, lieu où se vendent les esclaves.

Zelmis n'eut pas plus tôt cette liberté , qu'il employa tous ses soins à savoir des nouvelles de la belle esclave. Avant qu'il en pût avoir de certaines, il apprit confusément que le roi avoit beaucoup de bonne volonté pour sa nouvelle maîtresse, et qu'il faisoit tout ce qui lui étoit possible pour gagner son cœur. Ce bruit paraissoit encore plus vraisemblable à Zelmis qu'à tout autre; il savoit trop bien qu'on ne pou voit voir Elvire sans l'aimer : ainsi il n'eut pas de peine à y ajouter foi ; mais il en fut entièrement persuadé par un eunuque , nommé Méhémet, qui avoit soin du dehors du palais, et que Zelmis avoit gagné avec quelques ducats que les Turcs avoient oublié de lui prendre. Cet homme lui apprit tout ce qui se passoît dans le palais , et l'instruisit de la passion du roi pour Elvire, et de ses complaisances pour elle. Il l'avertit même qu'elle devoit sortir dans quelques jours pour aller au tain , qui étoit vers la porte de la Cuserie , et qu'il ne lui seroit pas difficile de la voir.

Ces nouvelles donnèrent beaucoup à songer a Zelmis; la passion du rai lui fit désespérer de revoir Elvire en liberté, et lui fit envisager le dernier des malheurs, qui étoit de la perdre pour jamais. Il crut que le soin que Baba-Hassan prenoit d'envoyer sa captive au bain étoit une marque certaine qu'étant las et rebuté des froideurs de son esclave , il vouloit se servir de toute la puissance qu'il avoit sur elle; les Turcs prenant presque toujours la précaution d'envoyer leurs femmes au bain lorsqu'ils veulent les honorer de leurs caresses. Cette pensée le fit presque mourir de douleur : il ne laissa pas pourtant de se trouver tous les jours à la porte du bain pour y rencontrer Elvire. Elle en sortit un jour, et l'apercevant la première : Ah 1 monsieur, s'écria t-elle, je suis perdue, secourez-moi. Qu'étesvous devenu r et que deviendrai -je? Hélas I nos puissances sont limitées, un grand bruit nous rend sourds , une grande lumière nous éblouit , une grande douleur nous rend insensibles. Zelmis en fit si fort accablé qu'il ne put répondre : il lui serra seulement- les mains entre les siennes; mais il ne jouit pas long-temps de ce plaisir, car elle lui fut bientôt arrachée par les femmes qui l'aceoinpagnoient. Il la suivit des yeux autant qu'il put; mais,

OEUVRES DE REGNARD

hélas! qu'il racheta cher cette nie! quels mouvements confus ne produisit-elle point en lui ! De l'amour 11 passa a la jalousie, de la jalousie à la crainte, de la crainte à la joie, de la joie a la tristesse; ou, pour mieux dire, il sentit toutes ces passions en un même temps. Kl vire sortoit du bain, son visage n'étoit que charmes , ses beaux, ytin noyés de pleurs brilloient encore davantage. Qui ne l'eût aimée en cet état? mais qui n'eût été jaloux en la voyant au pouvoir d'un homme qui étoit en droit de tout entreprendre? Quelle joie pour Zelmis de la voir si belle! quel déplafsir de la voir si affligée! Que mon malheur est grand! disoit-il. Elvire, la belle Elvire, me demande du secours, et je ne puis que la plaindre. Je m'abandonne a la douleur, quand je devrais me livrer pour elle aux plus grands périls. Tantôt il plaignoit son sort, tantôt il envioit celai de Baba-Hassan. Faut-il , reprenoit-il, que tu tiennes en ton pouvoir la personne du monde la plus aimable? Faut-il que tu sots en droit de tout prétendre d'elle? Arracherastu par la violence ce que tu ne peux obtenir par la douceur? Arrête, barbare, arrête; respecte du moinsla vertu et l'innocence de ta captive, si tu n'as pas de compassion pour son malheur.

Je m'aperçois, mesdames, que vous tremblez pour Elvire. Ce mot de Turc vous effraie, cette disposition de bain vous alarme : mais ne craignez rien , cette belle est eu sûreté ; et Baba-Hassan , qui possède toutes les qualités d'un parfait honnête homme , n'a pas moins de respect que de tendresse pour elle; et laissant à part le pouvoir de souverain , fi essaie a se faire aimer par toutes ips voies dont un amant se sert pour y arriver.

Zelmis fut pourtant en proie aux plus funestes chagrins dont un cœur soit capable : la beauté d'Elvîre, qui n'avoit Jamais été si éclatante, l'appréhension de cette jeune personne, conforme a la sienne, cette précaution de bain; tout le faisoit trembler. Mais Méhémet le jeta encore quelque temps après dans un nouvel embarras; il le vint trouver un jour qu'il étoit employé à peindre la poupe d'un vaisseau qu'Achmet, sou patron, faisoit faire; et salis l'instruire du sujet de sa venue, il lui dit que le roi le demandoit. Cet ordre surprit extrêmement Zelmis : Il n'en poûvoit deviner la cause; et Méhémet ne lui crf dit point la raison, quoiqu'il la sût. Zelmis le surfit au palais ; mais Méhémet , ne la voulant pas laisser plus long-temps dans la crainte et dans l'erreur où il le voyait, le rassara en lui disant que le roi , ayant appris qu'il étoit peintre, mi eommandoit ne dessiner des fleuri sur des voiles qu'il lui donna. Zelnris apprit en les recevant que ce qu'il altoït faire n'étoit pour d'autres

personnes que pour Etvire, qui , voulant charmer ses ennnfs et se divertir à broder, avoit prié le roi que ce fût Igi qui donnât les dessins" de sa broderie.

là joie n'est jamais plus ^ronde-que lorsqu'elle est imprévue. Zelmis en sentit pour lors une si forte , qu'il ne songea plus aux malheurs de sa captivité. Il se flastoit avec raison qu'Elvire songeait encore à lui, et i| se faisoit un si grand plaisir à faire quelque chose pour elle, qu'il s'estima même heureux d'être esclave ien ce moment, puisque cet état lui donnoit occasion de travailler pour la personne qu'il aimoit lç mieux, fl Ht ce que le roi, ou plutôt ce qu'Elvire lui avoit commandé; il ordonna les dessins, il les remplit de fleurs dont la couleur pale avoit quelque rapport à son amour : ce n'étoit partout que pensées, que soucis, que violettes ; si l'on y voyoit quelques boutons denses, ils étaient presque étouffés sous les épines, qui. formoient une chaîne, dont deux coeurs, placés au milieu du mouchoir, étoient étroitement unis. Sitôt que Zelmis eut achevé son travail , il le porta ohez le roi. Ce prince le trouva fort à son gré, et parfaitement bien entendu ; et Zelmis lui-fit entendre que n'ayant pu marquer avec la plume les différentes couleurs dont les fleurs dévoient être nuées, il étoit nécessaire qu'il parlât à la personne qui les devoit broder, pour lui faire concevoir la manière dont «lie les devoit traiter. Baba-Hassan , qui a ««avoit rien de l'inclination de Zelmis pour la belle Provençale , et qui cberchoit toutes les occasions de marquer sa complaisance à sa jeune esclave, ne fit aucune difficulté d'accorder a Zelmis «je qu'il lui demandoit , et donna ordre a Méhémet de le conduire a l'heure mêjne à l'appartement des ftmunes. Vous remarquerez, s'il vous plaît, ici, mesdames, que, bien que l'on voie difficilement les femmes en Turquie, cette sévérité n'est pas si grande pour les esclaves que pour les Turcs; et vous verrez, par la suite de ce discours, qu'il est fort ordinaire que les chrétiens demeurent même dans la maison de leurs patronnes.

Zelmis entra en tremblant dans on lieu où il n'y avoit que des femmes; il y trouva Elvire dans un état capable d'embraser les plus insensibles; et quoiqu'elle fût mêlée avec quantité d'autres personnes parfaitement belles, ses yeux la reconnurent aussi aisément parmi cette belle troupe , que son cœur la distinguoit du reste des créatures. Elle étoit vêtue ce jour-la comme les femmes du pays, c'est-à-dire qu'elle étoit presque nue ; sa gorge toute découverte inspirait mille feux, et ses beaux cheveux noirs , renoués d'une écharpe couleur de feu , tombaient sans ordre sur des épaaks qui éhlouissoient par leur blancheur. Zelmis n'en put soutenir

LA PROVENÇALE

l'enat, et celte vue le mit tellement hors de lui , qu'il demeura quelque temps ugrothile, ountant le sujet qnî l'amenoit auprès d'elle. Cette belle personne Tapèrent, et ne croyant pas voir ce qu'elle iof oit : Est-ce tous , monsieur ? s'écria- 1 -elle en se levant toute, transportée de joie. Hé fane verfcz-vous m'apprendre I1 Peut-il y avolt encore su monde quelooe disgrâce à m'arrrrerPOni, madame, c'est mol , répliqua Zelmis; c'est uns personne qui vous adore, et qui a ressenti si vivement votre disgrâce , qu'il n'y a eu que tt consolation de respiser |e niéjne air auprès de vous , et de se trouver dans le mémo état que roua, qui l'ait empêché d'en mourir de douleur. Oui , madame , je ne via que parce que je vous aime, et si vous ne voulez pas que je cesse de vivre, permettez-moi de continuer à vous aimer. Zelmis, eu disant ces paroles, toi fit voir les voiles-qu'il portort , et. Elisant semblant de lui montrer avec la main la manière dont elle devoit nuer les fleura qui v étaient dessinées : C'est le roi, madame , eontinua-t-il , qui m'envoie ici , et c'est l'amour, comme tous voyor, qui m'y a ouvert un chemin de fleurs ; mais, madame, rien ne m'a-t-il fermé celui que je me flattais d'avoir fait à votre eonr ? Hé 1 dit ElvEre, songez-vous à moi au milieu de vos fers? H'avezvons pas assez de vos malheurs ? Pourquoi tachezvous à voua en (aire encan de nouveaux ? Non , madame, répliqua Hennis, il n'y a d'autre malheur dans la vie que- d'être Éloigné de vous, et d'autre bonheur que de vous aimer, s'il se peut, autant que vous êtes aimable ; hors cela je ne connois dan»' le monde ni bien , «i mal , ni jçie , ni tristesse ; et tout le reste m'est indifférent. Squs, madame, qui ne plaindra votre sort ? Vous (tes dans la) fers, vous, qui êtes née pour régner. Tous êtes captive , vous qui devez être toujours victorieuse. Tonufma mauvaise fortune ne «dus est pas encore connue, reprit Elvire : ma captivité seroit moins à plaindre si elle était moins heureuse, et si mon cruel sortne m'avait pas akifce entMr'Ies mains d'un homme qui m'aime épèrdumerit , et qui fait tout pour se foire aimer. Je ne puis, par toutes sortes de raisons , répondre à «s tendresses; je l'évite, je le fuis, il s'en plaint; étais qui me répondra du.'#nfin cet amour outragé ne se channsfa point tu fureur? Non, madame, interrompis Zelmis*ne craignez rien ; voua portez sur votre visage daa caractères qui inspirent eu même temps et l'amour et le respect; ut Baba-Hassan est trop bien payé de son amour dtsrnonl plaisir d» von» ailier. Quelle plus grande faveur, peuvent espérer ceux qui vous aiment? Beur mol , le Ciel m'est témoin si je. ... Hé 1 de grave, interrompit Elvire, changez cet sentïnents d'amour en des mouvements de compassion

et pour vous et pour moi. Moi clianger, madame! moi, que je ne vous aime plus! Hé! voulez-vous m 'arracher tout ce qui me reste bu monde? Je n'ai plus rien, je ne suis plus à moi-même*, et ce n'est qu'en vojtfs aimant que je peur me mettre au-dessus . des coups de la fortune. Elle peut me rendtfe malheureux, mais elle ne pourra jamais faire que je ne tous aime pas. Il partait encore quand Baba-Has- SBJt entra ; mais comme ils partaient français , sa présence ne les empêcha point de dire encore tout ce qu'un amour raatlieureux peut inspirer de tendre. Elvire demanda des nouvelles de son mari , et Zelmis, lui en ayant appris , se retira plus passionné que jamais.

Il sortit d'auprès de la belle Provençale pouf être enaore plus avec elle qu'il n'avoit été. Il ne se crut pas tout-a-fait abandonné , puisqu'au milieu de ses disgrâces , le Ciel avoît fait pour lui ce qu'il n'eût osé même espérer: Ce petit rayon de fortune lui en fit entrevoir me plus grande, et i) s'imagina que rien a* mi seroit impossible quand II seroit secondé par l'amour. Il avcjt remarqué, étant chez le roi, que la mer mouilloît le pied des murs du palais, et que même le vaisseau où j'ai dit qu'il travailloit n'en é toit éloigné que de quelques pas. Cette disposition lui fit croire qu'il ne lui seroit pas impossible de voir quelquefois Elvire. Dans cette pensée, fl la fît avertir par Méhémet qu'il était tous les jours bu pied de son appartement , et que , spus prétexte de vouloir prendre le frais sur la terrasse du palais , elle pourrait le voir, si sa vue ne lui déplaisoit point. Elvire, avertie du voisinage fle Zelmis, monta le lendemain sur cette terrasse, qui avançoit sur la mer. Elle n'y fut pas long-temps sans y être aperçue de Zelmis, qui n'avoit d'autre plaisir que de regarder tant le jour le lieu où étoit sa belle maRTrefise.il jouit quelque temps de son bonheur, il la vit avec joie; mais cette joie étoit mêlée du déplaisir que lui causoit l'état où i] la voyoit ; et un autre que lui se fut peut-être contenté de la vue d'un objet nu 'il limoit si tendrement, sans espérer rien davantage : mais ce n'étoit pas assez pour lui. Il savoit que la fortune favorise les grandes entreprises; et il voulut que cette même fortune, qui avoit eu pour lui des revers si funestes, eut aussi en échange des retours extraordinaires. Ce petit succès enfla si fort ses espérances, qu'il ne se pro- ' posa rien moins que d'enlever Elvire d'entre les mains des Barbares, et de là remettre en France. Il ne jugea rien de plus proportionné à son amour que cette entreprise hardie; et dès ce moment il disposa tout pour cette action. La difficulté étoit de faire savoir son. dessein a la belle Provençale. Il ne vouloit pas déclarer à Méhémet une affaire de

ŒUVRES DE REGNARD

eette importance , ni la confier au hasard d'une lettre. Cet obstacle l'arrêtoit ; mais comme l'amour est ingénieux , il ne fut pas long-temps à trouve; te moyen, d'attacher un billet à une 'flèche qu'il jeta .sur la terrasse du palais, dans le temps qn'Elvirt l'y promet) oit. Il était conçu en ces termes : ■ On seroit coupable, madame, de vous voir dan»

■ les fers sans essayer à vous en retirer. Quelque « difficile qu'en soit l'entreprise, elle ne Test pas

• tant qu'elle parott ; et je ne trouve rien d'impos-

■ eible au monde que de ne vous aimer pas. Nous a vousaUendronsjeari'i au soir, à l'entrée de lanuit,

• au pied de vos murailles : une pareille flèche que ' « celle qui vous a porté ce billet vous portera un

■ (il au bout duquel sera attachée une corde à la

• faveur de laquelle vous descendrez. Les choses

• sont assez bien disposées podr faire espérer que

• l'entreprise réussira. 11 y auroit trop d'injustice

• si vous étiez plus long-temps esclave : ce désordre « et cette violence ne peuvent durer plus loigT

• temps dans la nature; et on oeut se flatter d'un

• heureux succès quand l'Amour est de la partie, > et qu'on travaille de concert avec lui pour la plus

• aimable personne du monde. » , Ce billet fut le lendemain suivi d'une réponse attachée à une pierre qu'Ëlvire jeta de' sa terrasse dans le vaisseau où Zelmis travailloit. Elle se, put avoir ni encre ni plume dans le palais; mais la vivacité de son esprit refera ce défaut : elle passa une partie de la nuit à piquer avec la peinte d'une aiguille, sur du papier, tous les caractères qui composoient cette lettre. Zelmis, l'ayant mise sur un fond noir, lut fort distinctement. Elle émit conçue en ces termes :

- Je ne sais si c'est l'espéra nce.de la liberté, ou i le désir de vous revoir, et mon énoux, qui me

■ fait trouver votre entreprise si agréable; Epais

• j'avoue que l'idée flatteuse que je m'en fais par

■ avance me fait oublier les peines de ma captivité.

■ Il est vrai que de mes maux l'esclavage n'est « peut-être pas le pire; j'aime, cl c'est «©ut mon « mal. Je ne sais qui m'arrache cette parole : mais

■ n'en profitez point, Zelmis; c'est de mon mari

■ dont je veux parler. Qu'il soit avec vous , je vous

■ en prie; ou bien, si cela ne se peut, et que vous

• y veniez sans lui , n'y venez point avec tofs

■ vos charmes. Adieu. Je vous attends à l'heure

■ que vous m'avez marquée. » - Cette lettre porta autant d'amoureux traita dans

le cœur de Zelmis, qu'il y avoit de piqûres qui la composoient. Qu'il eut de plaisir à la baiser et à la tremper de ses larmes I Qu'il sentit de joie, à la relire cent fois , cette aimable lettre , ou il trouvoit tant de douceurs , tant de charmes , tant de rapport

à son amour! rt interprétait en sa faveur les feintes d'Etvfre, sestlâguiaemests, ses peines d'avouer une chose qu'elle ne pou voit dissimuler; et il ne songea pras dès-lors qu'i^la grande affaire qu'il alloii entreprendre. Il s'assun encore mieux des gens qui dévoient être de la partie : il les trouva tous dans les mêmes sentiments avec lesquels il 'les avoit laissés, et il leur donna ordre de se rendre le jour marqué , deux heures avant qu'on fermât les porta de la ville, dans le vaisseau où ils savoient qu'il travaittoit.

L'affaire fut si bien conduite, que le jeudi.au air il ne manqua personne de tous ceux qui dévoient s'y rendre. La première dhose qu'orifit, fut saisir du nègre qui gardoit le vaisseau, de lui mettre un bdillon dans la bouche, «t de le descendre à-fond de cale. L'on afcut psi de peine ensuite à rompre la chaîne qui tenoit la chaloupe attachée; et ayant pris les morceaux de bois et les voiles qui étoient les plus .nécessaires, on fit approcher la barque des murailles avec le moifcs de omit qu'il fut possible. Zelmis fit connottre son approche à la belle Provençale par quelques étineajlles qu'il fit sortir d'un caillou, a quoi elle répondit avec une pierre qu'elle jeta dansla mer, et qui apprit à Zelmn qu'elle l*avoit prévenu au rendez-vous. Il fut fi heureux qui la .flèche à laquelle le fil dont je voua ai narléétoît attaché , tomba du premier coup sur la terrasse où étoit El vire; et il était impossible qu'étant animé. par ce dieu qui les sait si bien lancer, il n'adressât pas d'abord où ses yeux, ses pensées et sou cour visoient continuellement.

On ne peut exprimer quels furent les sentiments de Zelmis fendant le peu de temps qu'Ehlre fut à se disposer pour descendre. On ne peut représenta ses transports, ses appréhensions, ses alarmes, ses frémissement? : tout le fait espérer , tout le lut craindre: le péril le rend presque immobile; les horreurs de la nuit l'épouvantent', il frémit, il tremble , il espère , il craint.

Cependant Elvfre. descend , semapproche dissipe les ténèbres; elle chasse les craintes de Zelnàs. elle relève ses espérances. Mail la joie est ce 'moment le.,transpqrte à un tel excès que ce n'est plus luj,' te n'est puis ce même Zelmis qui , un peu auparavant, animait l'un et exhortoit l'autre, disposoit la voile, prenojt legoNyernail. On ne sait plus ee que s»nt devenue» ses ardeur*; sans le secours de ceux qui étaient avec lui dans la cbaloupt. il auroit oublié se qu'il y venoit faire, 14 m crut déjà trop bien payé de ses peines par la seule joie de posséder Elvire : quoique l'obscurité de la nuit lui ôtix leç laisir de la voir aussi bien qu'il l'eut souhaité, Û ne cessoit néanmoins de la regarder avec

LA PROVENÇALE

tint d'opiniâtretés d'applicatîan , qu'il ne s'aperçât pat que deux de ses gens, «'étant mis sur la chaîne qui fermoit ie port, avoieat déjà fjtft passer h barque par-dessus; mais sitdt qu'il fut un peu rcrenu du profond assoupissement où cette joie iaespsréel'svoit mis: Est-ce vous , madame? s'écriat-il N'est-ce point une-illusion? et la fortune, que m» trairons présentement si propice, ne feintelle point un visage riant pour se démentir bientôt ? Hais n'importe , qu'elle se déchaîne maintenant rontre nous autant qu'elle le vouera , il n'est pras en son pouvoir de me causer une affliction pareille à la joie que je ressens. Vous êtes libre présentement, madame; et quand vous n'auriez que peu de temps à l'être, le Cid m'a choisi pour Are Fauteur de cette courte liberté. Je ne suis pas si libre que toi pensez, repartit El vit* en soupirant; je laisse maire la moitié de moi-même dans les fers . et mon rari n'est pas avec moi. Hé! de grâce, madame, reprit Zelmf s, n 'empoisonne*] point une joie aussi pnre que celle que nous pouvons goûter en ce moment. Ne serrez point ingénieuse à vous former fenoaveaux sujets de peine. Laissez, madame, biset an Ciel le soin de votre mari ; il a fait naître iln personnes pour vous arrachée des mains dé Baba-Hassan, il en suscitera d'autres pour tirer MtKépmi de la puissance des Barbares,

Cependant ta barque vole vers les lies Majorque etiBnoroue.les vagues, quoiqueassez tranquilles, «rmNrot s'abaisser encore pour* la laisser passer "ec plus de-vitesse; et les zéphyrs, secondés des Amours, enflent les voilés avec taut de prospérité , W tout fsisoit espérer un heureux succès. La jwédate sur le visage de tous ces illustres fugitifs, et ili afoient déjà fait plus de vingt milles quand If jour commença à paraître . Le brouillard, qui s'âète ontoairement le matin sur la mer, fut par mineur si Épais cejaur-là, qu'ils ne purent aperwmîr on petit brigantin , sous la proue duquel ils * trouvèrent inopinément. Uls le virent quand ils « parent plus l'éviter : ils tachèrent en vain de Ranger de route pour s'échapper à la faveur des tenetfrea; mais le brigantin, en les apercevant, fit fof* ie rames sur eu*; et, comme il n'en étoit pas tanoop éloigné, il ne fut pis long-temps à les joindre. Je né vaux point , mesdames , vous exprimer le désespoir de ces infortunés; quand ils reconnurent que ce brigantin étoit d'Alger, lequel y retoarooit après dosa mois de course. On né peut se «présenter un si grand' changement sans ressentir ■me partie des douleurs de ces malheureux, Com- "en de fois Zdmis fut-il sur le point de se jeter dans la mer pour finir ses malheurs, avec sa vfc ! D* quels yeux regarda-t-il El vire l Que uelui dirent-

ils point dans ce moment, ces yeux , ces mêmes yeux où la joie venait d'éclater, et dans lesquels alCfs la douleur étoit peinte III n'exprima son affliction que par son silence et par quelques soupirs entrecoupés. Elvire parut la moinsémue: elle entra la première dans le brigantin ; Zelmis la suivit avec les autres : et le vent s'étant aussitôt mis au frais, ils se trouvèrent quelques heures ensuite à la vue d'Alger, et psjt de temps après dans le port.

La nouvelle du retour de la belle esclave, dont Pévasion avoit été déjà sue de tout le monde, ne fut pas long-temps à se répandre dans toute la ville; l'on accourut de toutes parts pour la voir rentrer , et le capitaine du brigantin, appelé Turquille, la reconduisit m palais , comme en triomphe. Baba- Hassan ne s'emporta point à la vue de cette belle fugitive; il la reçut au contraire avec des sentiments dont l'Ame la mieux née puisse être capable. Si j'eusse cru, madame, lui dit-il, que votre condition vous eût paru «rude, je vous aurois évité, en vous rendant la liberté , les risques que vous avez courus pour la recouvrer; mais je m'étoia imaginé que l'amour que j'ai taché die vous faire paraître en adoucirait les peines. Vous fuyez cependant, madame : mon amour n'a pu vous arrêter; et je veux un mal mortel à Turquille de vous avoir remise entre mes mains , puisque vous y revenez apparemment avec les mêmes sentiments que vous aviez quand vous en êtes sortie. Bien loin de faire aller sur vos pas , je w'eatimois heureux de n'avoir plus devant les yeux uné*personnesrbelleetsi sévère; etjesuisâûdésespoir que votre vue, si contraire à mon repos, renoue des liens que votre éloignement aurait rompus. Je n'a ttemlois pas moins de générosité de votre part, seigneur , répondit Elvire, et je suis confuse des bontés que vous avez pour votre captive; mais permettez-moi de vous dire que plus ma captivité paraît douce, plus elle m'est insupportable. Vous m'aimez , seigneur , et ma loi , ma raison , mon devoir, tout me défend de vous aimer. Heureuse si le Ciel, en m'otant la liberté, m'eût été en même temps lesappas qui vous ont charmé! Vous m'aimez, , répéta-t-elle encore, et n'ai-jepas lieu d'appréhender que vous vous lassiez de mon indifférence, et que cette bouté insultée nese change enfin en un juste dépit dont vous ne serez peut-être plus le maître? Non, madame, interrompit Baba-Hassan, ne craignez rien des emportements de ma passion ; ce n'est point en amour qu'on se sert de son pouvoir ; et Je serais de tous les hommes le plus malheureux , si, ne pouvant mériter votre estime, je m'attirais votre haine. Baba-Hassan se retira après ces paroles : Elvire rentra dans le palais; et Zelmis retourna chez son patron , qui ne le reçut pas avec la même

1cilr.ee * G00g[C

ŒUVRES DE REGNARO.

civilité que Baba-IIassan avcit eue pour ta belle. Provençale; il essuya au contraire tout ce que la colère, mêlée devengeance et d'intérêt, peut fatre ressentir d'emportements, et il fut resserré dans son logis avec beaucoup de rigueur. Il est vrai qu'il eut dans cette solitude la compagnie de quatre belles femmes, qui partaient toutes fort bien espagnol; mais il fut insensible à lents appas. Il ne voyoit rien quand il ne voyoit point «jlvirc; et cette compagnie , qui aurait été pour un autre un - sujet de consolation, lui en fat un de mille occasions périlleuses.

L'amour , chez les Turcs, n'est point armé de traits; il est couvert de fleurs : on ne sait ce que c'est que d'y mourir des cruautés d'un* Mlle; et les dames ont le même scrupule en ce pays-là de taire languir un amant, que quelques-unes ont en celuici de le favoriser. Elles font toutes les avances : la lot de la nature est la première, qu'elles suivant préférablement à celle de Mahomet, parce qu'elles sont femmes avant que d'être turques ; et elles donnait de la tendresse et des faveurs en retour des services que les hommes leur rendent : enfin, on y est heureux avant qu'on y soit amant. Les quatre belles personnes avec qui Zelmis demeurait, avoient naturellement un grand penchant à l'amour; et la nature, en leur donnait ce cœur tendra, ne leur avoit pas refusé les avantages qui font aimer. Elles étoient toutes charmantes, et elles retenoient dans leur air quelque chose de cette fierté que nous rejnutrqudna dans les statues grecques ou romaines. Leurs habillements et leurs manières inspirofent assez de tendresse : elles n'y étoient que trop portées, et Zelmis étoit le seul qui ne bruloit point au milieu de tant de feux. Il ne fut pas long-temps néanmoins à s'apercevoir de la disposition du cœur de ses belles maîtresses; et il connut sans peine qu'elles souhaitoient de lui quelque chose de plus que les services ordinaires que rendent les dômes-

Imnwna, la plus belle et la plus jeune de tontes, fut celle qui lui lit parottre le plus d'amour. Elle avoit tout ce qui peut former une charmante personne, le front élevé, l'œil brillant, la bouche pleine de ces agréments qu'on ne peut exprimer: des cheveux noirs accompagnoient ce beau visage avec tant d'avantage, qu'il sembloit qu'elle ne les edt reçus de la nature que pour cet effet seulement : ses manières étoient les plus engageantes du monde. Zelmis aurait sans doute mieux répondu à son amour s'il y eût eu place dans son cœur pour une autre passion. Cette belle Africaine fut charmée des qualités de son esclave; elle fit tout ce qu'elle put pour s'en faire aimer: mille gestes amoureux,

cent regards passionnés, une infinité de souris capables d'enflammer les plus glacés, étoient les armes ordinaires dont die se servoit pour abattre sa fierté; mais il payoit les emportements d'Immena de tant de firoideun , qu'on voyoit aisément qu'il s'estimoit malheureux de recevoir des douceurs d'une autre que d'Elvire, de qui les rigueurs lui auraient été cent fois plus agréables que toutes les faveurs des plus belles personnes du monde.

Isnmoua ne fut pas la seule qui eut de la bonne velouté pour Zelmis : Fatma, qui ne lui eédoit point en beauté , prétendit quelque part à son cœur ; et elle n'avoit jusqu'alors dissimulé sa passion, que pour mieux connottre les sentiments de sa rivale , qui lul.avoit fait confidence de son amour. En les connoissant, elle apprit aussi ceux de Zelmis; et sachant qu'il rendoit à sa passion une indifférence cruelle, elle s'imagina que le peu d'appas de sa rivale étoit cause de cette froideur ; et, dans cette vue, elle crut que le mépris que Zelmis faisait de son cœur étoit ujk marque certaine qu'il soupiroit pour une autre; et comme nous sommes naturellement portés à croire ce que nous souhaitons, elle se flatta avec plaisir d'avoir allumé cette passion. Elle ne songea plus, dans cette pensée, qu'à employer tons ses charmes, pour lui donner , si die pouvait , autant d'ardeur qu'elle en avoit pris. Ses paroles, ses manière», ses regards, tout étoit plein d'amour et d'artifice; et elle en montra bientôt plus que Zelmis et Immonà n'en vouloioat savoir. Immona vit naître avec horreur l'amour de cette rivale; elle ne l'étudia pas long-temps pour connaître les sentiments de son cœur. Ses soins , ses inquiétudes, l'indifférence de Zelmis pour elle, tout lui disait ce qu'elle eût bit» voulu ne pas apprendre. Le dépit s'empare aussitôt de sttn âme : elle se déchaîne, die s'abandonne à larage;et,*jvantque de faire éclater sa vengeance, elle exhala son dépit par ces paroles qu'elle adressa un jour à Zelmis: C'est donc une autre que moi qui t'a su charmer, ingrat ! Ce n'étoit pas assez pour moi du mortel chagrin de ne l'avoir pu faire; il falloit encore, pour accroître mes ennuis, que je visse une rivale est venir ù bout: cette indifférence, que je te crojois naturelle , ne s'étend pas sur tout le monde , et ce n'est que pour moi que tu gardes las froideurs! Ces paroles , dites d'un ton plein d'aigreur , épouvantèrent Zelmis ; et croyant la fléchir en lui faisant l'aveu de son amour: Ah! madame, lui dit-il avec un profond respect, il «errai que j'aime, et que je suis épris de la plus belle passion dont un cœur soit capable ; je porte des fers si doux , que j'en mourrais s'ils étoient rompus. Vous avec plus de charmes qu'il n'en faut pour engager les plus in-

sensibles, mais vous n'en avez pas assez pour me faire commettre des inGdéb'téS tes plis criminelles . fauroîs pour vous, madame, des sentiments d'amour réciproques , ai j'étais maître derapu cœur , et si l'amour ne s'y étoit pas rendu si absolu qu'il est présentement impossible de l'an chasser. Va , ingrat, interrompit Imnioo* avec des jeux enflammés de colère, tu m'en apprends trop , et tu cherches en vain à ('excuser; tu ne m'aimes pas, et cela me suffit pour te trouver criminel. Va, et souviens-toi que , si je n'ai pu te plaire , je pourrai te persécuter.

Elle an retira en disant ces paroles , pleine de dép!t et de rage; et, persuadée de l'amour de Zelmis pour Fatma , elle mu songea plus qu'à le perdre. Elle étoit dans cette funeste résolution , quand son amour combattit encore quelque temps les sentiments de sa vengeance. Rien ne détermine plus une femme à favoriser un amant, que la concurrence d'une rivale; et comme il arrive souvent que ce qui devroit éteindre le feu le rend plus âpre , les froideurs de Zelmis ne servirent qu'à irriter davantage les ardeurs d'Immona. Cette femme, voyant qu'elle ne pourvoit fondre les glaces de cet insensible , se résolut de mire un dernier effort, et d'arracher par force des faveurs de cet indifférent. Elle nedemandoit pas tant le cœur de Zelmis , que Zelmis même. Et un jour qu'Achmet étoit ailé à la mosquée , et que toutes les autres femmes étoîent sorties, à la réserve dnpjM nègre, die appela Zelmisdans sa chambre. Zelmis y mon ta sans savoir ce qu'el le souhait oit de rat. Il la trotfva couchée demi-nue sur un magnifique tapis de Turquie: un de ses bras lui servait d'oreiller; et l'autre, nonchalamment étendu, relevant l'extrémité d'une gaze noire qttVIui servoit de cafetan , lafssoit voir une partie du plus beau corps que la nature ait jamais pris plaisir de former. Qui n'eût été sensible à cette vue? A peine aussi Zehnis-Hrt-il maître des transports qu'elle lui causa. Il étoit tellement hors de lui en voyant tantde beautés , qu'il demeura long-temps immobile à regarder cette belle personne, sans songer qu'elle ne l'appeloit pas poor regarder seulement. Elle s'aperçut aisément de son trouble. Que te faut-il donc , ingrat? s'écria-t-elle d'un ton le plus passionné du monde. S'ai-je donc point assez dé' charmes, et ne comprends-tu pas encore l'excès de mon amour? Qu'attends-tu ? que souhaites -tu? que crains-tu? Parle. Hais tu es immobile; ton suence te condamne; tu ne n'aimes point ! Va , cruel , que le Ciel , pour me venger, paisse un jour t'inspirer autant d'amour qu'il m'en a donné, pour te faire souffrir autant que je fais en ce moment! Que je suis malheureuse ! continuoit-elie après quelques moments de silence,

pendant lesquels elle avoit laissé couler quelques larmes; qu» je suis malheureuse d'avoir prodigué des faveurs à un ingrat qui en sait si mal user! Ces paroles étaient prononcées d'un ton de voix si touchant , que Zelmis en fut presque ébranlé ; et peutêtre que sa fidélité , qui n'avoit jamais été exposée à une si rude épreuve, n'ailroit pas tenu encore longtemps contra tant de charmes , si Achmet ,qui revenoit de la mosquée, et qui se fit entendre par sa voir, n'eût bientôt fait changer de situation à l'une et l'autre. Le trouble que Zelmis sentit pour lors ne se peut bien comparer qu'à celui d'Immona. Elle se désespéroit, Zelmis ne savoit quel parti prendre , quand , pour comble de malheur , Achmet , de qui l'on pouvoit facilement entendre toutes les paroles , demanda où étoit Iinmona.

Ce coup de foudre acheva de les terrasser. Que faire dans cette extrémité? où se mettre, où se cacher ? Le temps presse , les délibérations sont hors de saison ; et déjà Achmet monte , quand Immona, conservant encore quelques restes de présence d'esprit, fit mettre Zelmis avec précipitation dans un de ces matelas qui servent de lit aux Turcs, et qui sont roulés pendant s* jour à un coin de la chambre. Zelmis étoit dans cette violente situation, quand Achmet entra. 11 remarqua le trouble d'Immona , sans en pouvoir deviner la cause. U lui en demanda plusieurs fois le sujet, et elle se sauva toujours le mieux qu'elle put. Je ne vous dirai point , mesdames , si l'émotion que sentit Immona ajouta quelques nouveaux charmes à sa beauté; mais il est certain qu'Achmet n'eut jamais plus de tendresse pour elle qu'en ce moment-là. Elle ne fut jamais à ses yeux ni plus belle, ni plus animée, et il ne se sentit jamais ni plus amoureux, ni plus enflammé : il la caressa plus qu'à l'ordinaire. Le doux bruit des baisers dont il accabloit Immona ' venoit même jusqu'aux oreilles de Zelmis, qui avoit des frayeurs mortelles que son maître ne le découvrit, quand Cid-Haly, père d' Achmet, entra tout d'un coup avec grand bruit dans le logis. Il appela son fils avec tant de précipitation, pour aller acheter des chrétiens nouvellement arrivés au port , qu'il fut obligé de le venir joindre dans le moment. U est impossible de vous exprimer la joie que ce libérateur causa à Zelmis et à Immona, quelles grâces ils lui rendirent secrètement, pour être venu si à propos les tirer de l'abîme où ils étoient, et quels serments fit Zelmis de ne se trouver de ses jours dans une bonne fortune où il y avoit tant à risquer.

L'amour si violentes! voisin delà haine; et quand on a aimé avec emportement, il faut qu'on baisse avec fureur. Immona outragée , et persuadée de

OEUVRES DE REGNARD

l'amourde Zelmis pour Patma, ne respire plus que rage et que fureur, et ne songe qu'àperdse Zelmis. Les moyens ne lui manquoient pas : elle avoit sur son esclave un plein droit de vie et de mort , et elle en eut été quitte pour rendre à Achmet ce que Zelmis lui avoit coûté; mais comme cet te violence aurait ait beaucoup d'éclat, elle s'abandonna à une vengeance plus cachée et plus conforme à sa haine. Elle voulut , par un plus illustre emportement, immoler deux victimes à l'amour, et sacrifier en mémo temps et Zelmis et sa rivale. Elle n'a pas plus tôt formé ce dessein, qu'elle instruit Achmet des secrètes intelligences qui étoient entre Zelmis et Fatma ; et , pour mieux assurer ce qu'elle avance, elle lui promet de l'en convaincre le lendemain de ses propres yeux. Elle donna tant de couleur de vérité à cette trahison, qu'Achmet donna dedans, et entra aussitôt dans une rage et dans un désir de vengeance si furieux , qu'il eut de la peine à en retenir les transports jusqu'au lendemain. Le jour venu, il ordonna secrètement à Kalîsia et à Kamer , ses autres femmes , d'aller au lieu de la sépul ture des Turcs , et d'emmener les nègres avec elles, en sorte qu'il ne restât dans le logis que les personnes nécessaires h cette tragédie, Fatma, Achmet , Zelmis et Immona. Achmet fit semblant de sortir à l'heure ordinaire pour aller à la mosquée , et demeura dans une galerie qui étoit à côté de la porte. Immona resta en bas , et Fatma monta dans sa chambre, comme elle avoit accoutumé. Toutes ces choses ainsi disposées, Immona commande à Zelmis de porter quelque chose sur la terrasse; et dans le temps qu'il est sur l'escalier, elle avertit Achmet de rentrer et de monter en haut , s'il vouloit être témoin de tout ce qui se pas- . soit entre Zelmis et Fatma. On ne peut dire avec quels transports de colère Achmet monta pour surprendre Zelmis, qui, ne songeant à rien moins qu'au piège qu'on lui tendoit, revenoit tranquillement d'où Immona l'avoit envoyé. Achmet le rencontra près de l'appartement de Fatma , devant lequel il failoît de nécessité passer pour aller a la terrasse ; et il lui sembla même, tant il étoit préoccupé , les entendre parler ensemble. Il n'en falloit pas davantage , et c'en étoit même trop , pour convaincre un homme qui étoit déjà disposé à tout croire; et, sans examiner davantage les choses, il se jeta sur Zelmis, les yeux étincelants de colère, et l'aurait percé de mille coups , s'il ne l'eut réservé à une plus célèbre vengeance. Fatma ne fut pas mieux traitée que Zelmis, et elle porta sur le visage des marques de l'emportement d 'Achmet. Immona monta à ce bruit, faisant l'ignorante de tout ce qui se passoîl , et qui trioinphoit dans l'aine de l'heureux

succès de sa fourberie. Elle interpose son crédit; elle feint de vouloir celmer le courroux d' Achmet; mais rien ne le peut apaiser. Il court dans le moment chercher des officiers pour conduire cet criminels en lieu de sûreté. Zelmis connut bientôt l'auteur de cette trahison. Il avoit remarqué que, depuis ce qui «'étoit passé avec Immona , «lie ne le regardoit plus qu'avec des dédains mêlés de fureur, et qu'elle ne voyoit plus Fatma sans faire éclater son ressentiment. Il vit bien que tout ce qui étoit arrivé n'étoit conduit que par ses artifices; et la regardant avec des yeux d'indignation : Tu triomphes , cruelle, lui dit-il ; tu triomphes: tuémmoles deux innocentes victimes à ta vengeance-, mais tu ne profiteras point de ton, crime : j/t te haïrai partout ; et je sais asset vengé , puisque tu m'aimes , et que tune me re verras jamais. Il ne lui en put dire davantage. On le conduisit aussitôt au château de l'Empereur, qui est hors de la ville , et Fatma fut menée aux prisons des femmes publiques. Zelmis vit avec horreur le péril où il étoit. U satoit les lois des Turcs, qui veulent qu'un chrétien trouvé avec une mahométane expie son crime par le feu, ou se fasse musulman. 11 avoit beau protester de son innocence ; Achmet, qui avoit juré la perte de son esclave , vouloit l'immoler à son ressentiment. Il y étoit animé par Immona ; en sorte que les affaires de Zelmis étoient pour lors en un très-ûoheux état.

Cependant le consul (1) de la nation française apprend tout ce qui se passe : il interpose son au* torilé; il va trouvée Achmet, qui se rend d'abord implacable. Le consul ne se rebute point : il lui représente que rien n'est quelquefois plus faux que les apparentes ; que, quand la'chose serait vraie, il auroit peu de gloire à faire paraître sa puissance contre son esclave , et lui fit connoitre enfin , qu'en le perdant, il perdoit en même temps une somme considérable qui étoit venue depuis peu pour son rachat. Cette raison fut beaucoup plus forte que toutes les autres ; et comme il n'y a rien que les Turcs ne sacrifient à leur intérêt , Achmet se laissa un peu abattre. Quand les premières fougues de sa colère furent passées , il retira Zelmis des mains du divan ; et il avoua devant les juges que ce n'étoit que sur un simple sonprun qu'il avoit agi , et que le crime de son esclave n'étoit confirmé d'aucune preuve.

ne faut qu'un moment pour changer la face des affaires les plus désespérées, et la fortune ne se platt que dans ces grands et soudains changements. Dans le temps que Zelmis est le plus acca-

LA PROVENÇALE

W d'infortunée , c'est dans ce même temps-là qu'il «t élevé au comble-dû bonheur, et qu'Achmet lui wnd la liberté, après avoir reçu chez le consul le priide sa rançon. •

Il n'y «voit pas deux heures que Zelmis était libr%etil se promenoit dans une galerie avec le contsl, tout plein de la joie que lui eausoit le nouvel état ai il se trouvoit- 11 songeait à l'aimable Elvire, dont il n'osoit demander des nouvelles : il le vouait faire plusieurs fois ; la crainte qu'il avoil d'apprendre quelque chose de fâcheux lui faisoit toujours dire autre chose qu'il ne soubaitoit. Il étoit dans cette inquiétude, quand il vît tout d'un coup entrer une dame qu'il reconnut chrétienne par ie voile dont elle avoit la tê te couverte. Le consul, la voyant approcher : Voilà, dit-il à Zelmis, une dame qui ne vous est pas inconnue : elle n'a pas moins souffert que vous; mais enfin les maux de sa captivité sont fiais aussi bien que les vôtres; je vous laisse avec elle, pour aller finir quelques affaires pressées. Zelmis ne reconnut point d'abord cette dame ; tamis quelle surprise fut la sienne quand il vit J'aiBoaWe Provençale 1 Les grandes passions ne se marquent point par des mouvements ordinaires : Zelmis ne sîem porta point aussi à des signes d'une joie commune; mais ayant regardé quelque temps Elvire avec des yeux interdits : Pardonnez , madame , s'écria-t-il en se jetant à ses pieds , pardonnes à des transferts dont je ne suis plus le maître. Ils ne purent alors retenir quelques larmes; mais ces larmes n'étoient pas de celles que la joie seule d'avoir recouvré leur liberté Jeur faisoi t répandra : elles étoient mêlées de cette douceur et de ce charme qui ne se trou vent que dam» l'amour. Zelmis cependant ne pouvoitee rassasier de regarder Elvire: elle ne lui avoit jamais paru si charmaute; et les larmes dont son beau visage étoit trempé lui causaient une certaine langueur, qui, se confondant avec cette vivacité que répand ordinairement la joie, {armait ta beauté du monde la plus touchante. Zelmis, rompant enfin le silence : C'est donc vous, madame, que Je vois! lui dit-Il; c'est vous! Vous êtes libre; et je n'ai en rien contribué à votre liberté! Faut-il eue je vous voie hors des fera avec quelque chagrôa, puisque je n'ai pas eu la gloire de vous en tirer? Ah! monsieur, reprit la belle P^e- *ençale,je ne rue souviens qu'en frémissant dé ce que vofs) avez hasardé pour moi ; mon mari n'est plus, et la cause de sa mort ne vient sans doute oue de ma fuite avec vous. Ces paroles, qui furent suivies d'un débordement de larmes, surprirent extrêmement Zelmis: iliie savoit rien de la mort de dePrade; et quoique la douleur d'Elvire l'affligeât au dernier point , il eut néanmoins de la peine à dissi-

muler -la joie que cette nouvelle lui eausoit,' puisque de Prade étoit le plus dangereux rivai qu'il eut.

La perte d'un mari est quelque chose de si sensible , continua Elvire, après avoir donné quelques moments de trêve à sa douleur, qu'il est impossible de l'exprimer. S'il y a pourtant quelque chose qui puisse tempérer ce chagrin , c'est une joie pareille à celle que je ressens aujourd'hui : je vous vois, je suis libre, vous n'êtes plus dans les fers ; et vous pouvez juger de la joie que j'ai de votre liberté j. poisquMpres celle de mon mari , pondant qu'il vi* vota, c'étoit ce que je souhaitais avec le plus d'arr deur. Vos intérêts et les siens m'étoient presque communs; je Us aonfondois même s ou vent. ensemble; et je ne sais si je ne suis- peint criminelle d'en avoir fait si peu de disajnetion. Cetfe ver» tueuse personne sougl ta ces paroles, et elle voulut, en cachant son beau visage, dérober à Zelmis le plaisir que lui eausoit cette aimable confusion; mais Zelmis , relevant doucement le^oin du voile dent elle se cachoit : Ne m'empêchez pas, madame, lui dit-il, de vous admirer dans un état si charmant. Que vous devez me paroltre divine avec oette rougeur! Et comment peut-on entendre ceeparcles engageantes de votre belle bouche, et ne paa expirer do plaisir à ces yeux? C'est trop de joie pour un seul jour, madame., et mon cœur ne la peut contenir. Ils passèrent le reste de la journée, dans un épanchement de cœur qu'on ne peut exprimer; ils se dirait tout ce qu'un violent amour peut inspirer de plue tendre. Elvire apprit à Zelmis que son mart avait été emporta- depuis trois mois de la pest*, qui avoit fait d'étranges ravages dans la ville. Elle lui dit ensuite que le roi, ne pouvant être heureux dans ses amours , avoit fait connoître la pureté et la délicatesse ue sa passion, en lui rendant la liberté par use générosité vraiment royale. Zelmis, de son coté, informa sa mattresse detout ce qui s'étoit passé depuis leur retour » des dir-, ferents risques qu'il avoit sauras, l'impossibilité de lui faire «avoir de ses nouvelles et.de recetoùdes siennes , et de la manière enfin dont il avoit recouvré la liberté»

Ce fut pendant ce temps- là-que la permission qn'avoit Zelmis de voir la belle Provençale autant qu'il lefouhàitoit , rendît son. ardeur plus vive ; il reconnut encore plu* de sJharmas dans son esprit qu'il n'avait remarqué de perfections dans sa personne* et quand quelquefois cette J>elle veuve , s'échappant à la joie , ouNioit pour quelque temps l'idée de son mari, elle faisoit éclater un enjouement si spirituel , que Zelmis n'auroit pu lui refuser sou coeur, s'il n'eu eût pas déjà été amoureux.

Enfin ce jour, cet heureux jour souhaite par tant

OEUVRES BE REGNARD

S avec tant de larmes, ce jour auquel Elvire et Zeettis dévoient sortir d'Alger , arriva. 1rs s'embarquèrent après avoir pris congé du consul; et sitôt qu'ils furent dans le bord, on mit a la voile. Le vaisseau n'était pas encore sorti du port, que Zelmis, qui étoit resté sur le rillac.pour voir appareiller , entra dans la chambre du capitaine , où était Elvire : il la trouva couchée sur un de ces petits lits qui sont sur les vaisseaux, désolée, et capable de percer de douleur les plus insensibles. Eh bien! madame, lui dit-il «a s'approchant de son lit, vous voulez donc toujaairs vous affliger : n'est-il pas- temps enfin que ces larmes tarassent? et ne pouvez-voua jouir du repos , après de si longues traverses ? Vont sortez des fers , tous rentrez dans votre patrie, les vents les plus favorables vous ; portent; et tant «e qui devroit vous éleva? au comble de la joie ne sert qu'à vous jeter dans un abîme de tristesse. Vous ne dites rien, madame, pouEsuivit Zelmis en levant le coin du mouchoir dont elle easuvoit ses beaux yeux; regardez-moi du moins, je vous prie, et n'achevez pas de me désespérer par le mortel chagrin que me cause votre tristesse. Elvire ne répondit que par un soupir ; et Zelmis , ne pouvant plus soutenir la présence de cette belle désolée, sortit de la chambre pour n'y pas rentrer si tôt : mais il ne rut pas long-temps a revenir près d'elle. Ses larme* étoient un peu essuyées , et , comme elle a voit passé , dans un moment , de la tristesse que hft causoit le souvenir de la mort de son mari , à la joie que lui donnoî* la vue de Zelmis , elle le regards avec des yeux tout brillans de bonté , et qui lai portèrent encore mille nouveaux feux dans l'âme. Non, mon cher Zelmis , lui dit-elle en le voyant ; non , je ne veux plus «'affliger. Le Ciel , en m'otarrt mon nutr-r; ' vous a conservé : cela «uffit pour me consoler ; et Vous me tenez lieu de tout. Zelmis ne put répondre à de si tendres paroles: mais se jetant à ses genoux , et prenant une de tes mains , il y attacha sa bouche toute de feu avec un si grand transport qu'il en demeura nors de lui. Il n'eut pas la force de se lever; mais regardant Elvire avec Jefi yeux les plus passionnés du monde : J'ai eu assez dé résolution , madame, lui-dit-il, pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas assez de force pour soutenir mibonae fortune. Pardonnez -mol , belle Elvire; les joies immodérées agitent d'abord avec trop de violence, et ma joie BiifBrvit à faire plusieurs heureux.

Pendant le terra» que ces amants furent à repasser en France , ils ne se quittèrent presque pas d'un seul moment; ils ne rencontrèrent , en faisant leur route, qu'un vaisseau de Marseille, qui portoit eu Alger quelques religieux , lesquels y alloieut rache-

ter des captifs , y ayant été surpris d'un groa temps > qui ne servit qu'à les porter plus vite où Us voûtaient aller. Ils arrivèrent euAn à La Ciotat, où on leur donna le lendemain des gardes de santé pour les conduire à Marseille , et y . faire quarantaine au lazaret.

Ce fut dans ce lieu-là qu'ils eurent tout le temps de se dire ce qu'ils sentoient l'un pour l'autre. Quel plaisir pour Zelmis de se voir avec Elvire I Plus de mari, plus de jaloux, plus de témoins- Quelle satisfaction pour Elvire de se voir continuellement avec Zelmis , après de si cruelles séparations ! on ne se formera jamais aaaane imparfaite idée du bonheur de deux personnes que la fortune a conduites an comble du contentement par des ressorts si cachés et si extraordinaires. Non, madame, lui dit un jour Zeknfs qu'il se trouva le plus passionné de sa vie, et qu'il de voit le lendemain sortir du lazaret, quand vous ne seriez pas la plus aimable personne du monde, et quejeserois assez malheureux pour ne vous pas aimer plus que toutes choses, j'y serois forcé malgré moi. I! y a quelque chose de si nouveau et de si engageant dans notre destinée , qu'il est impossible que nous ne soyons pas nés l'un pour l'autre. Nous nous Bomrnes rencontrés en tant d'endroits , nous nous sommes vus ensemble en des états si différents , qu'il sembloit que le hasard ne nous unissoit que pour nous sépareat et ne nous éloignoit que pour noua rejoindra. La ptemière fois que je vous vis , je vous aimai; en vous revoyant je fus charmé : j'ai été dans les fersavec vous , je vous y ai adorée. Nous sommes libres présentement ensemble . Hé I que dois-je espérer , madame ? s'écrioit-il en embrassant ses genoux. Zelmis animait ces paroles d'un ton de voix si passionné, qu'Elvùrc en fut émus»; -le feu sortoit de ses beaux yeux, et tout son visage se couvrit d'une aimable rougeur. Elle n'eut pas la force de répondre, et Zelmis ne lui put ries dire davantage. Mais tout leur entretien , qui n'étoit alors qu'un langage muet , était plusâuoqufiU mille fois que les plus tendres paroles : c'étoient les yeux, les larmes, les soupirs, oui Dorlotent, et qui ne se faisoieut que trop bien entendre ; quand Zelmis, prenant la parole fVousaje dites rien, nudame, lui dit-il. He! quedois-j« juger de votre si- Knce ? A vez-vous de la confusion à avouer que vous m'aimez? ou appréhendez- vous de me désespérer en me disant que vous ne m'aimez pas? Parlez, madame, et ne me laissez pas plus long-temps en proie à tant de -différentes pensées qui me tourmentent : ne souffrez pas qu'il y ait tant de désordre en un cœur où vous régnez si absolument. Que voulezvous que je vous dise ? reprit foiblement Elvire. Ce que je veux que vous disiez ! interrompit Zelmis , ce

qu'onà'tqusttdori aime, que rien ue pourra troubler inwamcer; qu'un prompt engagement unira votre tort an un» anc des an qui dureront toujours : au enfin, manants, tant que votre maria vécu, je matai aimée , sans intéresser votre austère vertu dans cet amour ; présentement qu'it-n'y a plus de devoir à écouter, il n'y a que l'amour a suivre. Tous ae voua souvenez donc plus , reprit Çlvire , de m que tous m'avez dit tant de fois , que vous m demandiez pour prix de votre amour, que la traie ajoure de m'aimer ? et voué' me parlez présentement d'hymen! Cette pensée me fait frémir ; le souvenir encore récent de mon mari n'en est pat toute la censé : Je craindrais eu possédant voue eceur de ne pas posséder votre estime. Vous iou eu» flatté, peut-être, que j'ai été susceptible deqodque tendresse pour vous dans le temps que je la devais toute à mon mari; ne craindriez-vous point , avec une espèce de raison, qu'ayant pu suc COfflver a uncprcmieie toftiesse , je na-fuseeencore capable d'une seconde lorsque Je serôts 'votre fajime? Netrouveriez-vous pus dans Cette vue trap eefacOitéà dégager avec vlanfir un'rxenr à'quâ la possession auroît déjà ôté tout le goût de /amour ? Je tremble quand je pense à cela : je' se oonwis on trop an quel prix il est, «cœur; ta mourrais de douleur si je ne le possédois pas présentement tout entier : que devieadroi**je, bêlas! si Je le per. dois étant votre épouse? Attl asarlame, que voua arra de tendresse! t'écris Zelmis, et qu'une perwene qui peut aimer aussi délicatement que voua «A pal capable de foiyesee? «an, madame, je serais toute ma rie ni fort persnadéde votre fidélité, que si j'étais un jour assez ■heureux pour devenir votreépoux.je crois gue Je vew verxois aanaja- *ousîe entre les bras d'an autre. Je croirais , ma- !unK, eu qatfvobad'auriez pria ponr moi , ou ■que je vous aurois prise pour .uM autre , at je raê.dé- Eeroii pie» de la fldéliNMe mes yen anc deJa voue. Mais, madame, ne vous faites-point de ces vftiw» terreur* que mon amenr ne peut «rendre que pour dTwiieeaaa- taras. Ne nie presses pont tant, je 'oas prie , repartit Blvîre, je sens que je ne vous pourrais rien refuser, ie roua dois tout par reconooistance, etmCRCefar mène u'estpas exempt de cette obligation. Ah! madame, que médites- vous? Ne m'aimez point plutôt, al voua ne m'aimez que par reconooiaBancs et parce que je voua aime : je veni tout devoir à votre ineUnation; il faut que ce »U un penchant insurmontable qui voua en traîne à ■n'aimer malgré vous. Que vous êtes pressant, Zelmis! repritEl vire. On uepeul trouver d accommodemenuvec voua, et vous n'êtes point content si l'on m vous accorde tout ce que voua voulez. Doia-je

songer à de nouveaux engagements si têt après la mort de mon mari , et puia-js...? Ah I madaaae , interrompit Zelmis , puisque vous n'êtes plus que sur le temps, je suis heureux. Il viendra, madame, cet heureux jour ; ou je mourrai ne joie par avansa en l'attendant. Hais promettez-moi ce que vous ase dHes, et que cette belle main soft le gage précieux du bien que vous me faites espérer. Elvîre, a ces paroles, laissa doucement tomber sa main, que Zelmis reçut dans les siennes, et qu'il essuya de ses baisers, après l'avoir trempée de Res larmes.

Ils étoient l'un et l'autre dans un contentement qu'on ne peut exprimer quand ils sortirent du lazaret. Cette joie s'accrut le jour qu'Elvire arriva à Arles, où elle fut reçue de tous ses parents, qui étoient les premiers de la ville , avec des signes d'une joie extrême. On oeMa aisément la mort de de Prude , pour ne songeruxrau plaisir que causait le retour d'Elvbre : on ne paria que de divertissements at de parties de plaisir , où Zelmis étcjit toujours invité. Il ne rut pas difficile de s'apercevoir bientet de l'inclination qui étoit entre ces deux personnes : on In vit même avec joie ; leur passion rutcelle de tout le monde; leurs désirs furent suivis de ceux u> tous le* autres, et chacun approuva une umei»qu'il aémbloit que le Ciel eut pria plaisir <te rarrner. Zelmis tut obligé d'aller à Paris pour ■lettre ordre à ses affaires; il n'y demeura que le moias Qu'il put ; mais ii y fut assez pour- trouver à son retour plusieurs rivaux, qui tâchèrent A profiter de son absence. H n'y «volt presque personne a qui les maniants honnêtes et engageantes de cette beUe veuve ne tissent concevoir beaucoup d'espérance ; mais •eux qui la connrïssoient le nrietu espéraient le mon», et jogeoient aisément que cet air Dure étott plutôt un effet de son tempéra meut que de l'inclination de son coeur.

Zatoria revînt pins amoureux qu'il n'avait jamais été : il trouva ainsi sa bette Provencafe encore plus aimanta qu'il ne l'avait hissé*; Ô ne s'aperçut d'aucun changement dansle coeur de aa bel le maîtresse ; 11 lui sembloit au 0011 traire que l'absence avoit rendu son ardeur pma vive, et il ne lui fut pas difficile d'écarter par sa seule présence tous ceux qui auroiedt pu lui mire.

■ Il <rtutfdoit avec impatience* le temps qui deeuit bientôt le rendre heureux-, Il vivait cependant content de son sort , quand il fttt attablé du plus cruel revers de fortune qu'on naisse éprouver. Zdmia étoit un jour chez sa belle veuve avers quelques-uns de ses anus ; quand un .laquais d'Elvire vint avertir sa maîtresse que deux religieux , qui venoient d'Alger, souhaitoient lui parler. On les fit monter, et ils entrèrent dans la salle où étoit la com-

OEUVRES DE REGNARD

nagnie, subis d'un homme qui (toit en don misérable équipage. La surprise de tous ceux qui étoient présents Ait grande à l'abord de ces gens qu'on ne connoissoit point ; elle fut extrême quand on vit qne cet homme si mal vêtu vint ae jeter as cou d'Elvire-, mais elle fut telle qu'on ne la peut exprimer, lorsqu'on remarqua que cet inconnu, après s'être détaché de ses violents embrassemenlg , étoit de Prade , qu'on crayoit mort depuis plus de huit mois. Jamais on ne vit un moment pareil : tout le monde devint immobile. Elvire regardait de Prade sans rien dire ; Zelmis considérait Elvire sans parler, et de Prade je toit ses yeux tantôt sur sa femme, et tantôt sur Zelmis. Il regardoit l'une avec joie et l'autre avec jalousie, et étudioit toujours dans leurs yeux lés sentiments de leurs coeurs. Zelmis et Elvire, comme les deux plus intéressés dans cette aventure, en examinèrent plus soigneusement les apparences; mais cette recherche ne servit qu'à leur persuader ce qu'ils voy oient, et je témoignage des religieux acheva de les convaincre. Ils apprirent à la compagnie ce qui s'était passé dans le rachat de de Prade. Ils dirent que Baba- Hassan avoit acheté de Prade d'Omar, son patron , pour l'éloigner d'Alger, dans le temps qu'Elvire étoit encore sa captive, et pour laite courir' plus facilement le bruit de sa mort, afin que, la nouvelle en venant à Elvire , elle ne fit plus difficulté de se rendre à ses ardentes prières; qu'enfin n'ayant pu rien gagner eue te cœur de cette vertueuse esclave, et désespérant d'en jamais rien obtenir, H lui avoit généreusement donné la liberté , et qu'elle n'avoit pas plus tôt été partie, qu'il avoit rappelé de Prade des montagnes où il l'avoit envoyé aven l'armée qui étoit allée faire payer tribut aux Maures. Les religieux ajoutèrent encore que, s'étant trouvés au retour de de Prade dans Alger , où ils avolent racheté plusieurs captifs , Baba-Hassan avoit absolument voulu qu'ils le rachetassent , s' imaginant bien que cet esclave , qu'on croyoit mort à ion pays , jic se* roit Jamais racheté autrement.

Croyez-vous, mesdames, qu'il soit possible.de représenter les différents effets que produîsoit cette aventure , et de vous en donner une idée assez forte? tes cœurs de tons ceux qui étoient' présente se partagèrent alors, et tous les mouvement» dont ils sont capables se firent sentir, et furent peints alors sur le visage de ceux qui composoient cette assemblée. La joie , la tristesse , l'étonnemeut ,4a crainte, le dépit, la jalousie, le désespoir , tout parut en ce moment ; et il n'y eut presque personne qui ne fdt agité de plus d'une passion. De Prade, appréhendant qu'il ne fût venu, trop tard , étoit combattu de crainte , et ressentait

delajoieetBtelaJalouîie.SrireétBitpsfftagécen- # tre la joie et la tristesse : te vue de son mari , réveillant dan» son sœur un amour qui étoit déjà dans le cercueil, lui donnait quelque plaisir; et cet» mente vue , oui devoit étouffer ou du moins partager les sentiments d'amour qu'elle avoit pour Zelmis, méloit cette joie d'amertume. Zelmis demeura interdit, désespéré, confus, accablé ; et , voulant s'en imposera lui-même, il cherchoit des raisons pour ne pas-croire ce qu'il voyoit. Hais il fallut enfin céder à la vérité ; et quand il en rut entièrement persuadé , ij s'approcha d'Elvire , après avoir été long-temps immobile, et n'ayant plus de rnénagemeotsà garder, il ne se soucia pua de dissimuler plus long-temps. Vous ne seres donc point à moi, lui dit-il d'une voix qui marquolt assez le serrement-de son cœur: vous ne serex pointa moi; et pour comble de malheur, mon désespoir va m'entratneren des lieux où je ne vous reverrai jamais , et où-je vais finir les restes d'une vie pleine de disgrâces. Pour vous, madame, vivez heureuse : le Ciel 'n'a pu voir vos latines sans pitié, ni mon bonheur sans envie; il Vous-a rendu cet époux que vous. pleuriez tau» , et me prive du bien qui devoit sue rendre parfaitement heureux. Ce m'est encore assez ne joie pour toutk reste de ma via, de me souvenir que vous avez pu ro'aimerun moment, pour ■m faire souffrir avec joa toute sorte de malheurs. Zelmis- ne put rien dire davantage, et Elvire ne répondit que par des larmes. De Prade se figura avec plaisir que c'était la joie qui les toi faisoit répandre; mais ceoxqni connoissoient mieux la disposition de son cœur crurent qu'un sentiment contraire en pouvoit bien dtae la cause. Zelmis enfin, ne pouvant plus soutenir la-présence de toutes ces personnel, dont chacune lui faisait sentir un supplice particulier , sortit d'auprès de sa belle Provençale, résolu do ne la plus voir. ■

Elvire, de son- coté, était dans un évsanement qu'il u'estpas aisé de se figurer. Qeelque joie qu'elle affectât defeire parotfM, sn voyoit toujours au travers de cette feinte quelque altération qu'elle ne pouvoit dissimuler ; et quand elle tut nu peu revenue de cette grande surprise, et qu'eue put faire' réflexion au bizarre état où-elle se trouvoit ; Tu crois donc, cruelle fortune, dïsoit-elte en ellemême, qu'on puisse changer aussi souvent que toi, et, suivant tesdifférents caprices, prendre différentes passions? et toi , sévère devoir, penses-tu pouvoir rentrer dans un cœur toutes les fois qu'il te plaira? Ne sais-tu pas quelle violence je me suis faite pour ne pas aimer Zelmis plus tôt que jo l'ai dû? Puis-je ne le plus aimer quand j'ai pu une fois le f sire sang crime ? non , je l'aimerai toujours : il

LA PROVENÇALE

n'est que trop aimable , et je ne suis quelrop disposée à l'aimer. Je dois, il est vrai, toute ma tendres»! à «non époux ; si je la partage , je lui fais an lire» dont le devoir s'offense ; le Ciel me Ta rendu, je dois lui rendre mon cœur. Mais Zetmis n'est-il pu, pour ainsi dire, aussi mon époux r et après lui avoir donné la foi, quand je le jwuvois, puis-je la loi oW sans injustice ? Il a droit de prétendre à ce que je lui ai promis, et je ne lui al rien promis que je n'aie été eu droit de lui accorder. A duels malheurs ne suis-jepoiuteiposée! Faut-il oublier mou mari? Dois-je ne plus aimer Zelmis? Hais aimonsla tous deux, puisque j A l'ai pu : aimons de Prade par devoir , et Zelmis par inclination. Donnons la personne à l'un , et lecteur à l'autre ; que le premier rentre dans ses droits, que le recoud n'en sorte point ; et concilions enfin dans un même cœur deux amours que personne ne peut condamner.

Le retour de de Prade auprès d'Elvire tut célébré par de nouvelles noces. Zelmis ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie , dont il auroit du être le sujet ; il ne trouvoit d'autre consolation dans ses malheurs que de croire qu'il ne pouvoit plus lui en arriver. Il partit, et, sans prendre de route certaine, il se trouva en Hollande : ce pays, qui est l'asile de tant de gens , n'en rut pas un pour ni-, il y porta son amour et son désespoir. Il demeura quelques mois à Amsterdam ; et y ayant appris que le roi de Danemarck était à Oldembourg , il entreprit ce Wyagc autant par chagrin que par curiosité : il y arriva un jour après le déport du roi , qui en étoit parti pour retourner en sa ville capitale : il lesuiri t , se laissant toujours entraîner à son chagrin; il pas» par Hambourg, et ne le joignit qu'à Copenhague, ou il eut l'honneur de le saluer rt de hrï baiser la main. Zelmis ne fut qu'un mois à la cour de Danemarck. Son inquiétude nelui permettoit pas de demeurer plus long-temps en un même lieu; et, semblable a ces gens qui sont travailla d'une longue insomnie , il cherchoit son repos dans son agitation. Il passa le Sund et se rendit â Stockholm, dans le teaaps que toute la cour étoit en joie des premières couches de la reine. Zelmis reçut du roi de Suède le même honneur que lui atoit fait le roi de Danemarck : îi baisa la main à ce prince , qu'il eut l'honneur d'entretenir plus d'une heure sur ses voyages, et particulièrement sur son esclavage, que le roi écoutait avec beaucoup de plaisir, et que Zelmis ne pouvoit" réciter sans renouveler des maux qui s'aigrissaient encore par le souvenir. Le roi ayant ensuite préposée Zelmis de faire un voyage de Laponie , qu'il disait avoir voulu faire autrefois , et qu'il trouvoit fort digne de la curiosité d'un homme qui voulait voir quelque chose

d'extraordinaire, et voyant qu'il* ne s'en éloignoit pas beaucoup , il ordonna à H. Stein-Bielke , grandtrésorier Hu royaume, seigneur d'un grand mérite , éi qtii lui servoit de truchement mprèsUn roi , de lui donner des lettres nécessaires pour faciliter son voyage. Zelmis ne fut pas long-temps i se déterminer. Il lui importait peu où il allât, pourvu qu'il s'éloignât. Il ne Dattoit même avec plaisir que les froids du nord pourroieut un peu ralentir ses ardeurs; et dans cette espérance il partit pour cette grande entreprise. Ce voyage, mesdames, est si ' mi et si plein de nouveautés , que si je n'appréhendois de vous ennuyer , je vous en tenais au moins légère description; mais il vaut mieux réserver cela pour une autre fois , et vous dire seulement ce qui suffit pour savoir la suite de toute l 'aventure. Zelmis s'embarqua a Stockholm avec deux gentilshommes françois , poussés du même désir que lui. Il passa jusqu'à Torno, qui est la dernière ville du monde du côté du nord, située à l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville, et dont la source n'est pas éloignée du cap Nord; il pénétra enfin jusqu'à la mer Glaciale , et l'on peut dire qu'il ne s'arrêta qu'où l'univers lui manqua. Il revint à Stockholm , et rendit un compte exact au roi, de ce pays , et des manières de vivre extraordinaires de ses habitants. Il ne demeurs que fort peu de temps à Stockholm à son retour de ta Laponie; et, cherchant ensuite une nouvelle matière à ses travaux, il passa toute la mer Baltique, et vint débarquer à Dantzicki d'où il passa en Pologne. Le roi , qui étoit un des princes du monde les plus savants et les plus curieux, et qui sait si bien joindre à ces qualités une vertu héroïque , prit un plaisir extrême à faire récites à Zelmis la manière dont les Lapons vivoient^et ce qu'il y avoit de rare dans le pays. Il ne se passa pas un jour pendant tout le temps qu'il demeura à Javaro w , où était alors la cour de Pologne, que le roi ne l'envoyât quérir pour apprendre de lui ce qu'il souhaitait. Il lui fit même l'honneur de le faire manger avec lui à sa table , àcâté'deM. le marquis deVitry, qui étoit alors ambassadeur de France eu cette cour. Tous osa, honneurs ne consoloient point Zelmis; et étant toujours entraîné de son inquiétude, il passa en Turquie, en Hongrie* en Allemagne, liais que lui servoit de fuir loin , s'il ne pouvait, te fuir luimême , et s'il étoit inséparable de son chagrin ? Il . trouvoit bien d'autres lieux, mais il no reneontteit point l'indifférence; et il n 'auroit pas même voulu la trouver. Il revint enfla eu France, après deux ans d'absence, pour chercher du soulagement au lieu même où il avoit pris le mal. Vous l'avez tu.

OEUVRES DE REGNARD

i, depuis peu à Paris, et il n'y a paa été long-temps que la fortune a commencé à se déclarer pour lui. Il a appris la nouvelle de la mort de de Prude, n est parti à l'instant; il s'est rendu auprès d'Klvire , qui pleuroit encore la perte de son mari. Elle n'a pas été fâchée de le voir ; et il ma mande ,

dans une lettre que j'ai reçue de lui depuis peu de temps, que, quoique cette belle veuve dise partout qu'elle veut passer le reste de sa vie dans un cloître , pour ne plus être exposée à tant de revers, il espère néanmoins être un jour heureux , pourvu que de Prade ne ressuscite pas une seconde fois.

Fil* DE LA PROVENÇALE

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