SCENE III
AGÉLAS, CRISÉIS.
AGÉLAS.
Je ne sais, Criséis, si l'éclat de ces lieux . Avec quelque plaisir peut arrêter vos yeux ; Je ne sais si la cour vous plaît, vous dédommage De la tranquillité que l'on goûte au village : Mais je voudrais qu'ici vous pussiez recevoir Tout autant de plaisir que j'ai de vous y voir.
chisbis.
Seigneur, de vos bontés, qu'on aura peine a croire. Le souvenir toujours vivra dans ma mémoire; Et j'aurois mauvais goût , si, sortant des forêts, Je ne me plaisois pas en des lieux pleins d'attraits , Où chacun du plaisir fait son unique affaire. Où les dames surtout ne s'occupent qu'à plaire , Font briller leur esprit , ont un air si charmant , Et font de leur beauté tout leur amusement. >
AGÉLAS.
Parmi les courtisans dont la foule épandue Brille dans cette cour et s'offre à votre vue , Ne s'en trouve-t-il point quelqu'un assez heureux Pour pouvoir s'attirer un regard de vos yeux? Pourriez-vouB les voir tous avec indifférence ?
criséis.
On dit qu'il ne faut point qu'avec trop de licence Une fille s'arrête à voir de tels objets , Et dise de son cceur les sentiments sécréta. .,;, Il en est un pourtant , si j'ose ici le dire , -.
Qui, d'un charme flatteur que sa présene» inspire , Se distingue aisément , et qui de toutes parts S'attire, sans effort, les cœurs et les regards.
AGÉLAS.
Vous prenez du plaisir en le voyant parottre? .
CRISÉIS.
Oh 1 beaucoup. A son air on voit qu'il est le maître Les autres , devant lui timides et défaits , Ne paroissent plus rien , et deviennent si laids Qu'on ne regarde plus tout ce qui l'environne. ?> .
AGÉLAS.
Aimeriez -vous un peu cette heureuse personne ? cnisÉis. '
Je ne sais point , seigneur, ce que «'est que d'aimer .
AGÉLAS.
Aucun objet encor n'a pu vous enflammer ?
CBISÉIS.
Non : l'on est dans les bois d'une froideur extrême.
•S AGÉLAS.
Si cet heureux mortel vous disoit qu'il vous aime ?.. .
CBISÉIS.
Qu'il m'aime , moi , seigneur ! je Tue garderais bien S'il me parloit ainsi , d'en croire jamais rien : \ lfl
OEUVRES DE REGNARD
On parle dans ces lieux autrement qu'on ne pense;
Les plus-sincères cœurs... Hais Démocrite avance '.
DÉMOCRITE; AGÉLAS, CRISÉIS, AGÉNMl, . STRABON. jf
AGELAS, I MnMCrjbt**'
Avec bien du plaisir je vou&jois a ma cour. Comment vous trouvez* . ous de ce nouveau séjour?
DÉMOCBITK.
Fort mal.
AGÉLAS.
J'ai commandé , par un ordre suprême, Qu'on vous y respectât à l'égal de moi-même.
DEKOCBITI.
Cela n'empêche pas qu'avec tout votre soin, Seigneur, je ne voulusse être déjà bien loin. On me croit en ces lieux placé hors de ma sphère , Un animal venu d'une terre étrangère:
Chacun ouvre les yeux , et me prend pour un ours. Je ne suis point taillé pour habiter les cours. Que diroit-on de voir un homme de mon Age Des airs d'un courtisan faire l'apprentissage? Non, seigneur, a tel point je ne puis m'oublier, Ni jusqu'à cet excès descendre et me plier. Ainsi, pour faire bien , permettez que sur l'heure Nous allions tous revoir notre ancienne demeure: Strabon , Criséis , moi , nous vous en prions tous.
STRABON, t Dtmocflte.
Halte là, s'il vous plaît; ne parlez que pour vous. En ce lieu , plus qu'ailleurs , je suis , moi , dans ma agrlas. [sphère.
Si Criséis le veut , je consens à tout taire.
(àc
Parlez, eipliquez-vouB.
CBISÉI8.
Seigneur, l'obscurité Conviendrait beaucoup mieux à ma simplicité: Mais, s'il faut devant vous dure ce que Von pense, Ce .beau Lieu me retient sans nulle violence ; . Et ,. s'il m'étoit permis de me faire un séjour, Je n'en choisirais point d'autre que votre cour.
STRABON, 1 part.
Quel heureux naturel ! le charmant caractère !
Je ne répondrais pas mieux qu'elle vient de faire,
DKMoaiiTK, » en**.
C'est fort bien tait! la cour a pour vous des appas? Quoi ! vous pourriez vous plaire en un lieu de fracas. Où l'envie a choisi sa demeure ordinaire, Où l'on ne fait jamais ce que l'on voudrait faire. Où l'humeur se contraint, où le cœur se dément , Où tout le savoir-faire est un raffinement. Où les grands, les petits, sont, d'une ardeur corn- Attelés jour et nuit au char de la fortune? [mune,
AGÉLAS, 1 DAnoertte.
La cour, qu'en ce tableau vous nous représentez , Vous ne la prenez pas par ses plus beaux cotés.
STHABON.
Ué! non, non.
AGÉLAS.
Quelque aigreur que cette cour vous laisse, Convenez que toujours l'esprit , la politesse, Le bon air naturel , et le goût délicat, Plus qu'en nul autre endroit , y sont dans leur éclat.
STHABOH.
Sans doute.
AGÉLAS.
Que le sexe y tient un doux empire; Qu'on rend à la beauté les respects qu'elle attire; Et que déni jeui cbarniaub , tels qu'S préwul j'en «oit, Peuvent prétendre ici les honneurs dus aux rois. Mais une autre raison, que près de vous j'emploie, Et qui vous comblera d'une parfaite joie, Doit, malgré vos dégoûts, vous fixera la cour.
DÉMOCRITE
Et quelle est, s'il vous plaît, cette raison?
AGÉLAS.
L'amour.
DÉMOCKITE.
L'amour ! De passions me croyez-vous capable ?
AGÉLAS.
Me préserve le Ciel d'un jugement semblable 1
DÏMOCBITE.
Démocrite est-il homme à se laisser toucher ? Je ne le suis que trop 1 J'ai peine à me cacher.
AGÉLAS.
Libre de passions, dégagé de foiblesse, Votre cœur, je le sais , se ferme à la tendresse. Chacun ne parvient pas à cet état heureux. C'est de moi dont je parle, et je suis amoureux.
DÉMOCBTXE.
Vous êtes amoureux ?
AGÉLAS.
Oui.
DBMocams.
Hais , dans cette affaire.
Ma présence, je crois, n'est pas trop nécessaire.