ALBERT, AGATHE, LISETTE
ALBERT, I pari.
J'ai fait dans mon château, toute la nuit, la ronde, Et dans un plein repos j'ai trouvé tout le monde. Pour mieux des ennemis rendre vains les efforts , J'ai voulu même encor m 'assurer des dehors. Grâce au Ciel, tout va bien. Une terreur secrète, En dépit de mes soins , cependant m'inquiète. Je vis hier roder un certain curieux, Qui de loin, ce me semble, examinoit ces lieux. Depuis plus de six mois ma lâche complaisance Met à chaque moment en défaut ma prudence; Et pour laisser Agathe à l'aise respirer, Je n'ai, par bonté d'amie, encor rien fait murer. Ce n'est point par douceur qu'on rend sages les filles ; Je veux , du haut en bas , faire attacher des grilles, Et que de bons barreaux , larges comme la main , Puissent servir d'obstacle à tout effort humain. Mais j'entends quelque bruit ; et, dans le crépuscule, J'entrevois quelque objet qui marche et qui recule. Approchons. Qui va là? Personne ne répond. Ce silence affecté ne me dit rien de bon.
LISETTE, bu.
Je tremble.
ALBBBT.
C'est Lisette : Agathe est avec elle.
AGATHE
Est-ce donc vous , monsieur, qui faîtes sentinelle?
ALBBBT.
Oui, oui, c'est moi, c'est moi. Hais à l'heure qu'il est. Que venez-vous chercher en ce lieu , s'il vous plaît ?
AGATHE
De dormir ce matin n'ayant aucune envie , Lisette et moi , monsieur, nous avons fait partie D'être devant le jour sons ces arbres épais , Pour voir naître l'aurore et respirer le frais.
LISETTE
Oui. ,
Respirer le frais et voir l'aurore naître, Tout cela se pouvait faire à votre fenêtre. Ici , pour me trahir, vous êtes de complot.
LISETTE, à jurt.
Que ce serait bien fait !
OEUVRES DE REGNARD
ALBERT, 1 Lhette.
Que dis-tu?
LISETTE
* Pas le mot.
ALBEBT.
Des filles sans intrigue, et qui sont retenues , Sont , à l'heure qu'il est , dans leur lit étendues , Donnent tranquillement , et ne vont point si tôt Prendre dans une cour ni le froid ni le chaud.
lisrtte , a Albert. [ se ?
Et comment, s'il tous platt, voulez-vous qu'on repo- Chez vous, toute la nuit, on n'entend d'autre chose Qu'aller, venir, monter, fermer, descendre, ouvrir, Crier, tousser, cracher, éternuer, courir. Lorsque,pargrandbasard,quelquefoisjesommeille, Un bruit affreux de clefs en sursaut me reveille. Je veux me rendormir, mais point : un juif errant, Qui fait du mald'autrui son plaisir le plus grand; Un lutin , que l'enfer a vomi sur la terre Pour faire aux gens dormants une éternelle guerre, Commence son vacarme , et nous lutine tous.
ALBEBT.
Et quel est ce lutin et ce juif errant?
LISETTE
Vous.
ALBBET.
Moi?
LISETTE
Oui , vous. Je croyois que ces brusques manières Venoient de quelque esprit qui vouloit des prières; Et, pour mieux m'éclaircir, dans ce fâcheux état, Si c'étoit âme ou corps qui faisoit ce sabbat, Je mis, un certain soir, à travers la montée. Une corde aux deux bouts fortement arrêtée : Cela fit tout l'effet que j'avois espéré. Sitôt que pour dormir chacun fut retiré , En personne d'esprit, sans bruit et sans chandelle , J'allai dans certain coin me mettre en sentinelle : Je n'y fus pas long-temps qu'aussitôt patatras 1 Avec un fort grand bruit, voilà l'esprit à bas : Ses deux jambes à faux dans la corde arrêtées Lui font avec le nez mesurer les montées. Soudain j'entends crier : A l'aide! je suis mort! A ces cris redoublés , et dont je riois fort, J'accours, et je vous vois étendu sur la place, Avec une apostrophe au milieu de la face; Et votre nez cassé me fit voir par écrit Que vous étiez un corps , et non pas un esprit.
ALBEBT.
Ah ! malheureuse engeance ! apanage du diable ! C'est toi qui m'as joué ce tour abominable : Tu voulois me tuer avec ce trait maudit ?
LISETTE
Non , c'étoit seulement pour attraper l'esprit.
ALBEBT. .
Je ne sais maintenant qui retient mon courage, Que de vingt coups de poing au milieu du visage...
AGATHE, le relemnt.
Eb! monsieur, doucement.
ALBEBT, a Agathe.
Vous pourriez bien ici , Vous , la belle , attraper quelque gourmade aussi. Taisez-vous , s'il vous platt.
(àptrt)
Pour punir son audace, Il faut que de chez moi sur-le-champ je la chasse.
( i Luette. )
Qu'on sorte de ce pas.
. LISETTE, feignant de pleurai-.
Juste Ciel ! quel arrêt !
Monsieur...
ALBKBT.
Non; dénichons au plus tôt, s'il vous plaît.
LISETTE , riaoL
Ah I par ma foi , monsieur, vous nous la donnez boii- De croire qu'en quittant votre triste personne [ne, Le moindre déplaisir puisse saisir mon cœur ! Un écolier qui sort d'avec son précepteur ; Une fille loag-temps au célibat liée, Qui quitte ses parents pour être mariée; Un esclave qui sort des mains des mécréants , Un vieux forçat qui rompt sa chaîne après trente Un héritier qui voit un oncle rendre l'ame; [ans; Un époux , quand ii suit le convoi de sa femme ; n'ont pas le demi-quart tant de plaisir que j'ai En recevant de vous ce bienheureux congé.
ALBEBT.
De sortir de chez moi tu peux être ravie?
LISETTB.
C'est le-plus grand plaisir que j'aurai de ma rie.
ALBEBT.
Oui ! puisqu'il est ainsi , je change de désir. Et je ne prétends pas te donner ce plaisir : Tu resteras ici pour faire pénitence.
Et vous, sans raisonner, rentrez en diligence.
[ Agathe rentre en faisant la réiérence, Lliette en bit autant ; Albert la retient, et oonUnne.) Demeure , toi ; je veux te parler sans témoins.