‹ Œuvres choisies de DestouchesChapitre 3 sur 1244 · VOYAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE

COMMKNC.É LB 36 AVRIL 1681.

Nous partîmes de Paria le 16 avril 1681 , par le carrosse de Bruxelles. Je tus coucher à Senlis, où k devoit rendre M. de Fercourt , qui étoit parti de Paris trois jours auparavant. Nous nous trourimes dans le carrosse tous jeunes gens , dont le plus âgé n'avoit pas vingt-huit ans. Il y avoit cinq Hollandois, du nombre desquels étoit H. de Wa- ■hud, capitaine des gardes du prince d'Orange. Il se trouva aussi parmi nous un petit abbé espagnol qui alloit prendre possession d'une chanoinie > Bruxelles. Ce petit prêtre, bossu par devant et par derrière, nous servît de divertissement pendant tout le chemin. Nous allâmes le lendemain dîner à Pont , et coucher à Gournsy, où étoit la ■saison de H. le président Amelot. Le château est entouré d'eau , et le jardin est coupé de différents ruisseaux qui en forment l'agrément. Nous en partîmes d'assez grand matin pour aller coucher à Péronne : cette ville est nommée la Pucelle , à cause de sa fidélité inébranlable , et que , malgré tous les troubles, elle s'est conservée dans la soumission SQ'elle devoit à son roi. Elle est d'une petite étendue, mais extrêmement forte du câté où on y «tre,à cause des marais qui rendent son approche difficile , et qui forment quantité de fossés trèslirgw et fort profonds, qui font mille détours avant que d'arriver à la ville. La rivière de Somme l'arrose, et la défend de ce même coté ; ce qui fait qu'elle est presque inaccessible. Ces fossés produisent d'excellentes carpes, qui sont renommées par toute la France; et des canards en quantité, dont les pâtés ne sont pas moins estimés. De Pétonne à Cambray on compte sept lieues. Dans le chemin nous fûmes pris du mauvais temps avec t»t de violence, que nos chevaux, effrayés et

aveuglA des éclairs continuels, qui formoient un jour malgré l'obscurité des ténèbres, renversèrent le carrosse dans un fossé fort profond, où nous devions tous finir nos jonrs de cette chute violente ; mais le hasard voulut que pas un de nous ne fut blessé : nous en fumes quittes pour quantité d'eau qui passa dessus nous ; et après que l'on nous eut péchés et retires de ce carrosse, faits comme des gens qui sortent d'un bourbier où ils ont enfoncé jusqu'aux oreilles , nous fûmes obligés de faire une lieue et demie à pied, qui restoit jusqu'à Cambray, où nous fîmes une entrée aussi sale et aussi crottée qu'il est aisé de s'imaginer.

Cette ville ne devoit pas faire toutle bruit qu'elle faisoit dans la France : elle n'étoit redoutable que par le mal que ses garnisons faisoient à nos paysans; et je me suis étonné des désordres qu'elle a causés avant que le plus grand des rois l'eût réduite en son obéissance. En effet, Cambray de lui-même n'est rien : il n'y a que la citadelle qui soit en état de se défendre, et la ville n'étoit forte que par la sûreté que luf donnoit cette citadelle ; mais les travaux qu'on y fait présentement font connottre qu'on ne la veut pas rendre si têt; et que les Espagnols, qui se faisoient si forts de cette place, et qui disoient que si le roi de France vouloit prendre Cambray, il falloit qu'il en fit faire un ; on connaît , dis-je, qu'ils lui ont donné le dernier adieu. Cette citadelle , si renommée par tout le monde, fut commencée par Charles-Quint , et a été augmentée de plusieurs fortifications qui la rendent une pièce très-considérable. Ses murailles sont d'une hauteur surprenante, et cela vient de la grande profondeur que l'on a donnée aux fossés , qui n'a pas apporté d'avantage à ses murailles ,

ŒUVRES DE REGNARD

qui sont presque toutes déracinées. Noos fûmes conduits partout par an officier qui prit plaisir à nous foire tout voir, et nous montra la brèche par où les Espagnols sont sortis. La ville n'a rien de remarquable que le clocher de la cathédrale, qui est bâti à jour , avec une délicatesse surprenante. Nous logeâmes au Corbeau , et fumes assez mal, à cause de la quantité de carrosses qui y étoient.

On ne compte pas davantage de Cambray a Valenciennes que de Féfonue à Cambray. Cette ville est située sur l'Escaut , et l'on y travaille d'une ma* nière à la rendre une ville imprenable. Nous y remarquâmes avec soin le lieu par où elle avoit été prise , et la porte par où les mousquetaires y étoient entrés. Cette porte est faite comme une porte de cave à barreaux, et faisoit la communication avec une esplanade : elle n'avoit point été ouverte depuis plus de vingt ans, et elle ne le fut que pour porter le corps du major, qui avoit été blessé à une attaque qui se faisoit de ce côté. Les mousquetaires, pour qui elle n'avoit pas été ouverte, poursuivirent les ennemis, et, trouvant cette entrée, continuèrent leur pointe; et, malgré une grêle de balles, ils poussèrent jusqu'à une autre porte , de laquelle on ne put abattre la herse , qui n'avoit point servi depuis fort long-temps , et se rendirent maîtres de la ville. Nous passâmes dans la forteresse ; et comme nous avions une espèce de prêtre avec nous, on nous donna deux soldats pour nous conduire. L'on sait qu'il n'y a que le cœur des prêtres qui soit espagnol en ce pays; et, afin de leur ôter tout moyen de rien entreprendre, on les veille d'une manière particulière. Nous remarquâmes que toutes les femmes étoient belles en ce pays. De Valenciennes pour aller à Mons , ou va dîner à Reverain, lieu recommandable , tant par Icséjour que nos armées y ont fait, que parce que c'est le lieu qui sépare les terres d'Espagne d'avec celles de France. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la ville, et nous eûmes le temps de la considérer.

Mons est la ville capitale du Hainaut, et la première qui reconnoisse de ce côté la domination espagnole, jusqu'à ce qu'il plaise à la France de lui faire sentir son joug. Elle peut passer pour une des plus fortes des Pays-Bas, à cause de sa situation qui se trouve au milieu des marais. Les bourgeois la gardent , et nous leur vîmes monter la garde dans la grande place, qui est très-belle. Le prince d'Aremberg , duc d'Arscot , de la meilleure maison des Pays-Bas, grand d'Espagne, en est gouverneur. Ce qui me plut davantage dans Mons, et ce qui est assez particulier , ce fut le collège royal

des chanoinesses , fondé par une , qui établit

cette communauté pour y recevoir des filles de qua-

lité, qui y demeurent jusqu'à ce qu'elles en sortent pour se marier. Ces filles font le service avec une grâce particulière. Elles ont un habit qui leur est propre pour aller à l'église le matin , et un autre le soir pour aller dans la ville et dans toutes les compagnies, où elles sont parfaitement bien reçues, à cause 'de leur galanterie dont elles font profession. Nous montâmes sur la grande tour, d'où nous aperçûmes toute la ville, et où nous vîmes un très-beau carillon , dont tous les Hollandois et les Flamands sont fort curieux.

De Mons nous fûmes coucher à Notre-Dame de liai. Ce lieu de dévotion a été , comme tous les autres, fort maltraité des armées qui ont campé aux environs; et l'on n'a eu aucun égard à la dévotionque tous les Flamands ont à cette église dédiée à là Vierge. Nous vîmes, au sortir de Mons, le lieu où s'étoit donnée la bataille fameuse de Saint-Denys, la veille que la paix fut publiée dans l'armée , et le prince d'Orange en ayant les articles signés sur lui. Nous étions avec un officier qui s'y étoit trouvé, et qui nous montra les postes et les lieux qu'occupoient les deux armées. Cette bataille porte aussi le nom de Cassiau , à cause d'un petit village qui est tout contre cette abbaye, qui a imposé le nom à cette journée.

Nous arrivâmes enfin à Bruxelles, la seconde ville du Brabant. Elle est très-agréable et très-peuplée , à cause de la demeure ordinaire que les gouverneurs des Pays-Bas y font, et la quantité de gens de qualité qui suivent la cour : c'est pour cela qu'elle est appelée la Noble. Le palais du gouverneur est le plus somptueux bâtiment de la ville, tant à cause de sa grandeur que par un grand parc qui sert de promenade à tous les habitants, et réjouit la vue par la quantité de fontaines qu'on y voit. Le prince de Parme en est présentement gouverneur ; il a mis la milice sur un très-bon pied, et l'a rétablie par les grandes levées qu'il a faites sur le peuple , qui n'en étoit pas trop content. L'hôtel -de -ville est un bâtiment assez curieux : il fut fait par un Italien , qui se pendit de dépit d'avoir manqué à mettre la tour au milieu , comme son épitaphe le fait connottre; et cet homme fit par avance de lui ce qu'auroit fait un bourreau. Il ne méritoit pas moins qu'une corde, pour avoir manqué à un point où dés gens qui n'auroient pas les moindres connoissances de l'architecture ne manqueroient pas. Les églises de Bruxelles, comme toutes celles des Pays-Bas, sont très-belles et fort bien entretenues. Nous vîmes dans la collégiale du nom de Sainte-Gudule les trois hosties miraculeuses, sur lesquelles on dit qu'on voit quelques gouttes de sang. Nous allâmes voir la communauté

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