VOYAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE
des béguines , qui est un ordre particulier en ce pays. Elles sont vêtues de blanc dans l'église , et vont par les rues avec un long manteau noir , qui leur descend du sommet de la tête et leur tombe «ur les talons. Elles portent aussi sur le front une petite huppe, qui forme un habillement assez galant : et on trouve des filles sous cet habit dévot que j'aimerois mieux que beaucoup d'autres avec l'or et les diamants qui les environnent : elles étoient pour 1ers au nombre de huit cents dans le
béguinage, Le cours à la mode est chez eux ce
que le cours est chez nous. C'est là que se trouvent toutes les dames et les cavaliers , avec cette différence néanmoins que toutes les dames sont d'un coté et les hommes de l'autre. Nous demeurâmes trois jours à Bruxelles avec bien du plaisir; et, après avoir vu tout ce qu'il y avott à voir dans la ville, nous en partîmes le 16 mai par le canal qui ta à Anvers, et qui ne nous conduisit que jusqu'à , où nous descendîmes du bateau pour
prendre des chariots qui noua dévoient conduire à Halioes , que nous voulions voir avant que d'arriver à Anvers.
Mannes est appelée la Jolie, et non sans raison; tar il semble plutôt que ce soit une ville peinte que réelle, tant les rues en sont propres et bien pavées, et les bâtiments bien proportionnés. C'est en ce parlement , le premier des Pays-Bas, où sont renvoyés tous les procèsquien appellent en ce lieu : ce qui rend cette ville fort recommaudable. Cette province est démembrée du reste des Pays-Bas , et c'est un marquisat séparé. Tout le commua peuple travaille, comme car toute la Flandre, à faire des dentelles, blanches qu'on appelle de ce nom ; et le béguinage, qui est le plus grand et le plus considérable de tous, n'est entretenu que par ce travail que les béguines exercent, et dans lequel elles excellent. Ces béguines sont des filles ou femmes dévotes, qui se retirent dans ce lieu autant de temps qu'elles veulent; elles y ont chacune une petite maison séparée, où elles sont visitées de leurs parents. Il y en a même quelques-unes qui prennent des pensionnaires. Le lieu s'appelle Béguinage, et les portes s'en ferment tous les soirs de bonne heure. Il y a à Staline» une tour qui est fort estimée pour la hauteur, de laquelle on découvre extrêmement loin. De Malines, où nous dînâmes, nous fûmes concber à Anvers sur des chariots de poste , établis pour partir tous les jours à certaine heure, et par le chemin le plus beau et le plus agréable que j'aie jamais fait.
Anvers, la première et la plus grande ville du Brabant, et à qui l'on pourroit donner des titres encore plus superbes , surpasse toutes les autres |
villes que j'ai vues, à l'exception de Etantes, Rome, Venise, non-seulement pmr la magnificence de ses bâtiments, parla pompe de ses église», et par la largeur de ses rues spacieuses, mais aussi par les manières de ses habitants, dont les plus polis tâchent à se conformer à nos manières françoises , et par les habits , et par la langue, qu'ils font gloire de posséder en perfection. La première chose que nous admirâmes en y entrant, ce fut la beauté de ses superbes remparts, qui, tout couverts de grands arbres, forment une promenade la plus agréable du monde ; ils sont revêtus partout de pierre de taille , et arrosés d'un fossé d'eau vive qui court tout autour de la ville, et qui sert autant à l'embellir qu'à la défendre. La cathédrale est fort bien bâtie, et le clocher, ouvrage des Anglois, est d'une délicatesse surprenante, mais qui pourroit peut-être quelque jour lui être funeste. On y voit des peintures admirables, et entre autres, une descente de croix de Rubens, qui peut passer pour une pièce achevée.
L'église des Jésuites ne cède en magnificence à pas une de toutes celles que j'ai vues en Italie , et est d'autant plus superbe, que le marbre dont elle est toute bâtie y a été apporté de fort loin et avec une grande dépense. Toute la voûte est ornée de cadres de la main des plus excellents maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette église, quand on dira que le seul balustre de marbre qui ferme le maître-autel coûte plus de quarante mille livres. Je ne crois pas aussi qu'on puisse jamais voir un ouvrage plus achevé ; le marbre est manié si délicatement,qu'il semble qu'il aitquitté sa dureté naturelle pour prendre la forme qu'on lui a voulu donner, et se fléchir comme de lacire, suivant la volonté de l'ouvrier. La citadelle, renommée par toute l'Europe pour sa régularité, est à cinq bastions : elle est plus grande, plus forte, et incomparablement mieux faite que celle de Cambray. Son esplanade est tout-à-fait spacieuse et d'une grande étendue, mieux entendue en cela que celle de Cambray, de laquelle on peut approcher d'assez près étant toujours couvert ; ce qui en a beaucoup facilité la prise. Nous y fûmes conduits par H. de Verproat, et menés dans tous les endroits par un officier, qui ne voulut pas permettre quenous allassions sur les bastions. Nous vîmes l'endroit par où les Hollandois voulurent la surprendre, lorsqu'ils firent de nuit une descente dans la rivière, et essayèrent de passer le fossé avec de petits bateaux que chaque homme pouvoit porter sur son épaule; mais la sentinelle, ayant entendu du bruit, donna l'alarme : ce qui fit que les Hollandois, ayant manqué leur coup, se retirèrent et laissèrent tous les bateaux et les instruments, qu'on garde encore
OEUVRES DE REGNAHD.
dans la citadelle, et qu'on nous fit voir comme des marques et des monuments de la victoire.
Nous nous embarquâmes à Anvers pour Rotterdam. Nous laissâmes la Zéknde à gauche , et passâmes à la rue de Berg-op-Zoom, qui appartient à M. le comte d'Auvergne. Noue Tûmes trots jours à notre navigation, et passâmes à La Brille. Cetteplace a fait bien de la division pendant les. troubles de Hollande, qui arrivèrent il ya environ cent ans.
Du temps de Philippe II, fils de Charles-Quint,
les dix-sept provinces étoient gouvernées par ,
sœur de Charles-Quint , et par conséquent tante de l'empereur, qui en étoit martre, et qui a voulu lever sur ces peuples certains droits nouveaux , et introduire parmi eux l'inquisition. Les Hollandots s'opposèrent à ces nouvelles déclarations, et le prince d'Orange, soutenu du comte de Horn, et de , a la tête de la populace , firent des remontrances à la gouvernante , et lui proposèrent deux cents articles, sur lesquels ils vouloient qu'on leur donnât satisfaction. Cette femme, surprise de ce tumulte, se retourna vers un des premiers de son conseil, qui lui dit, comme en se moquant, qu'elle ne devoit point se mettre en peine de ces gens qui n'étoient que des gueux; ce qui ayant été rapporté à ce peuple mutiné , il en devint si courroucé , qu'ils formèrent entre eux un parti, qui depuis a été appelé le parti des Gueux. La gouvernante cependant étant retournée en Espagne , et connoissan t le naturel remuant des peuples des dix-sept provinces, ne voulut pas s'y faire voir, qu'elle ne les contentât sur une partie des articles qu'ils demandoient; ce qui fit que Philippe II envoya le duc d'Ame, qui depuis a tant fait ne carnage , et a été cause de l'entière rébellion de ces provinces. On dit qu'il a fait mourir par la main du bourreau plus de dix-huit mille personnes. Il ne fut pas plus tôt à Bruxelles, qu'il y convoqua les États. Le comte de Hom, ne voulant point paroltrechef delà sédition, y alla; mais le prince d'Orange, craignant les Espagnols, dont il se délloit, sortit des États pour ne point s'y trouver; et le comte de Horu rencontrant le prince d'Orange qui s'absentait, Adieu, lui dit-il , prince sans terre ; h quoi le prince répondit, .4 dieu, comte sans ttte, comme en effet cela se trouva vrai ; et ayant été arrêté aux États , on lui fit sauter la tête avec une quantité presque innombrable de gens qu'on croyoitsuivre sonparti, ou qui étoient suspects ; étant un crime de lèsemajesté parmi les Espagnols d'être seulement suspect à son prince. Le prince d'Orange, voyant, par la mort du comte de Hom et de ses adhérents , qu'il avoit très-bien fait de se sauver, voulut encore songer à son salut ; et appuyant la faction des
mécontents, il se mit à leur tête; et après plusieurs combats, où il eut toujours du dessous, il prit enfin La Brille, d'où le duc d'Albe prétendit le chasser -, mais n'en ayant pu venir à bout, il donna occasion à ces tableaux que l'on a faits de lui , dans lesquels il est dépeint par dérision avec des lunettes sur le nez , parce que Brille en hollandois signifie lunettes. La Hollande se divise en sept provinces unies, qui sont la Gueldre, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Frise, l'Over-Yssel, et Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Rotterdam, et nous fûmes obligés de passer par-dessus les murailles pour entrer dans la ville, dont les portes étoient fermées. Cette ville est la seconde de tout le pays ; et il est aisé de juger de sa richesse par la quantité de vaisseaux qu'on y voit aborder de tous les pays, et qui emplissent le canal de la ville , qui est extrêmement large. Cette ville est remarquable par l'étendue de son commerce et par la beauté de ses maisons, qui ont toutes la propreté qu'on remarque dans toutes les villes de Hollande. L'on voit au milieu d'une grande place la statue d'Érasme , qui étoit natif de cette ville, et qui a assez bien mérité de la république pour avoir une statue en bronze sur le pont qui est au milieu de la grande place. Nous partîmes de Rotterdam sur les deux heures après midi par les barques, qui sont d'une commodité admirable par toute la Hollande. Elles partent toutes en différentes heures, et àunedemiheure l'une de l'autre ; ce qui fait qu'à toutes les demi-heures du jour et de la nuit il part de ces commodités qui vont en cent endroits différents, et qui sont si ponctuelles, que le cheval est attelé à la barque lorsque l'heure est prête à sonner, et qu'à peine elle a frappé que le cheval marche. Nous passâmes à Delft , petite ville à deux lieues de La Haye, où nous vîmes le frère d'un de nos amis que nous avions laissé esclave en Alger. Nous entrâmes dans le principal temple de la ville , où nous vîmes le tombeau du fameux amiral Trorap. Nous arrivâmes le soir à La Haye, le plus beau et le premier village du monde. C'est le lieu où le prince d'Orange fait sa résidence ordinaire. Il n'y étoit pas- pour lors , et il étoit allé à une chasse générale
qui sp faisoit en Allemagne sur les terres de
avec le....
Le prince d'Orange s'appelle Guillaume III de Nassau. Ces dernières guerres ont servi à le rendre recommandât le dans la Hollande , et à le foire déclarer stathouder, capitaine-général des armées des Provinces-Unies des Pays- Bas, et grand-amiral. Les États lui accordent pour cela une pension de cent mille francs , et font la dépense de toute sa maison. Quelques remuants lui ont voulu mettre en