LA CRITIQUE DU LEGATAIRE, SCÈNE IV
LA COMTESSE
Pour un quart d'heure! Quoi! il faudra que je demeure ici encore un quart d'heure? Je ne pourrai jamais suffire à tout ce que j'ai à faire aujourd'hui. On m'attend au Marais pour faire une reprise de lansquenet; je vais souper proche les Incurables ; nous devons courir le bal toute la nuit ; et, sur les huit heures du matin, il faut que je me trouve à un réveillon à la porte Saint-Bernard.
LE MARQUIS
Voilé , madame , bien de l'ouvrage à faire en fort peu de temps.
Ma vivacité fournira à tout ; et , si tous ne voulez pas me suivre, voilà monsieur Boniface qui ne m'abandonnera point dans l'occasion : c'est un jeune poète que je produis dans le monde, un bel esprit qui fait des vers pour moi quand j'en ai besoin : je l'ai amené à la comédie pour m'en dire son sentiment.
LE MARQUIS, but la comtCBe.
Comment! téteàtéte?
LA COMTESSE, bki nu nurqoi*.
Pourquoi non? Il me sert de chaperon; il a une mine sans conséquence : que voulez-vous qu'une femme fasse d'un visage comme le sien ? (mai. ) Je prétends bien qu'il vienne au bal avec moi. Mais , avant tout, tirez-moi de la foule, monsieur le marquis , tirez-moi de la foule. Mon carrosse , en arrivant , a été une heure dans la rue Dauphine , sans pouvoir avancer ni reculer ; le voilà présentement dans le même embarras. Cela est étrange , que , dans une ville policée comme Paris , les rues ne soient pas libres, et que messieurs les comédiens empêchent la circulation des voitures.
LE MAEQUIS.
Cela crie vengeance. Parbleu , monsieur Boniface, je suis bien aise de vous rencontre}' dans les foyers. Vous venez de voir cette comédie qui a fait courir tant de monde; je serai charmé que vous m'en disiez votre sentiment : j'ai autrefois entendu de petits vers de votre façon qui n'étoient pas impertinents.
M. BONIFACE
Ohl monsieur.
Monsieur Boniface a cent fo;s plus d'esprit qu'il ne paraît. J'aime les gens dont la mine promet peu et tient beaucoup. lia l'air d'un cuistre; mais je puis vous assurer qu'il n'est pas un sot.
M. BONIFACE
On voit bien , madame la comtesse , que vous vous connoissez en physionomie.
LA COMTESSE
C'est une source d'imagination vive, hardie, échauffée; rien ne l'arrête, rien ne l'embarrasse : je lui trouve un fonds de science qui m'étonne, une fécondité qui m'épouvante. Croiriez- vous, monsieur le marquis, qu'il a fait vingt-cinq comédies, et, pour le moins, autant de tragédies? Les comédiens n'en veulent jouer aucune: mais ce qu'il y a de beau, c'est que ses comédies font pleurer, et que ses tragédies font rire à gorge déployée.
LE MAHQUIS.
C'est attraper le fin de l'art.
M. BONIFACE
Madame la comtesse est, à son ordinaire, vive et pétulante; il faut qu'elle se divertisse toujours aux dépens de quelqu'un.
Allons, monsieur Boniface, faites-nous part de vos lumières ; et dites-nous , je vous prie , votre avis sur la pièce que nous venons de voir.
M. BONIFACE
Monsieur...
LA COMTESSE
Parlez, parlez, monsieur Boniface; mais soyez court ; votre récit commence déjà à m 'ennuyer : je n'aime point les grands parleurs; c'est le défaut des gens de votre métier. Je rencontrai dernièrement un auteur dans la rue, qui fit à toute force arrêter mon carrosse; il me fatigua de ses vers pendant une heure entière ; il en récita au laquais , au cocher, aux chevaux ; et , si un autre carrosse ne fut survenu , qui lui serra les côtes de fort. près et lui fit quitter prise, je crois qu'il parleroit encore, ou qu'il serait devenu lui-même la catastrophe de sa tragédie.
M. BONI TA CE
Je ne suis encore qu'un jeune candidat dans la république des lettres, un nourrisson des Muses ; mais je soutiens que la pièce est vicieuse à eapUe
ad ealcem, c'est-à-dire de la tête aux pieds.
LA COMTESSE
Un jeûne candidat I un jeune candidat! un nourrisson des Muses ! Que dis-tu à cela, marquis? Les Muses n'ont-elles pas fait là une belle nourriture ? Quand screz-vous sevré, monsieur Boniface?
M. BONIFACE
Nous avons un peu lu notre poétique d'Aristote , et nous savons la différence de l'épopée avec le poème dramatique , qui vient du grec irapi fi tyâ», id est, agere.
LA COMTESSE
Agere... agere... Il faut avouer que cette langue grecque est admirable : il faut que vous me l'appreniez, monsieur Boniface... Que je semis ravie de
OEUVRES DE REGNARD
savoir du grec I Quoi I je parlerais grec, je parlerais grec, monsieur le marquis ! mais cela seroit toutà-fait plaisant.
LB HAHQUIS-
Oui , madame , cela seroit tout-a-fait plaisant et nouveau.
H. BONI FA CE
Je ne m'arrête point à la diction , je laisse cette critique aux esprits subalternes ; c'est a L'analyse , a la conduite , à la texture d'une pièce que je m'attache ; et , par là , je tous prouverai que celle-ci est impertinente.
LB HA.Hp.UIB.
Voilà qui est fort.
H. BONIFACE
R'est-il pas vrai qu'il s'agit dans cette pièce d'un testament qui fait le nœud et le dénouement de toute l'intrigue 1
LB MABQUIS.
Vous avez raison.
M. BONIFACB.
Qui est-ce qui fait ce testament? ne tombez-vous pas d'accord que c'est un valet ?
LA COMTESSE
Oui, c'est Crispin.Ilme réjouit parfois; j'aime à le voir.
M. BONIFACB.
Or est-it que le code Justin ien , titre douze , paragraphe primo de testnmentis , nous apprend que ceui qui sont sous la puissance d 'autrui ne peuvent pas tester. Le valet est sous la puissance de son maître ; ergo je soutiens que le valet n'a pu faire de testament: et, de là , je conclus que la pièce est détestable.
Voilà ce qui s'appelle saper un ouvrage par les fondements, raisonner juste, et décider comme j'aurois lait. Que monsieur Boniface a d'esprit! c'est un gouffre de science. Mon Dieu, que j'aurois envie de l'embrasser ! mais la pudeur m'en empjche. Pour vous consoler, monsieur Boniface, baiser, ma main. Te voilà, marquis, confondu, écrasé, anéanti. Tu ne ris point? tu ne ris point ?
LB MABQUIS.
Ce n'est pas , ma foi , que vous ne m'en donniez tous deux une ample matière. Qu'avons-oous affaire ici d'épopée , et de tous les grands mots grecs et latins dont monsieur Boniface fait une parade fastueuse?
LÀ COMTESSE
Ce sont tous termes de l'art, qui sont cités fort à propos; l'épopée, te code, le Justin ien , le paragra-
pho. Je vaudrois avoir trouvé une douzaine de ces mots, et les avoir payés une pistole pièce
LE MÀBQl'IS.
Apprenez , monsieur le jurisprudent hors de saison, qu'il n'est point question, dans une comédie, du droit romain ni de Justinien : i) s'agit de divertir les gens d'esprit avec art; et je vous soutiens, moi, que la conduite de cette pièce est très-sensée.
H. BONIFACE
C'est dont nous ne convenons pas parmi nous autres savants.
LE KA.no.I7IS.
Le premier acte expose le sujet ; le second fait le nœud; dans le troisième commence l'action; elle continue dans les suivants : tout concourt à l'événement ; l'embarras croît jusqu'à la dernière scène; le dénouement est tiré des entrailles du sujet. Tous les acteurs sont contents, et les spectateurs seraient bien difficiles s'ils ne l'étoient pas, puisqu'il me parott qu'ils ont été divertis dans les règles.
LA COMTESSE
Pour moi , je n'entends point vos règles de comédie : mais mon frère le chevalier, qui a bon goût, et qui est presqueaussi sage que moi, m'a dit qu'elle ne valoit rien; Une l'a pourtant point encore vue.
, LE MARQUIS
C'est le moyen d'en juger bien sainement.
LA COMTESSE
Il n'a cependant manqué aucune représentation. La première, il ne vit rien-, la seconde, il n'entendit pas un mot; la troisième, il ne vit ni n'entendit; et, toutes les autresfois.il étoit dans les foyers, occupé devant le miroir à rajuster sa personne, ranimer sa perruque, se renouveler de bonne mine, pour être en état de donner la main à quelque femme de qualité, et la conduire avec succès dans son carrosse.
LB MARQUIS
Je ne m'étonne pas s'il en parle si bien.
LA COMTES SB
Pour moi , ne trouvant plus de place dans les premières loges, je l'ai vue la première fois dans l'amphithéâtre, où je me trouvai entourée de cinq ou six jeunes seigneurs qui ne cessèrent de folâtrer autour de moi ; jamais jolie femme ne fut plus lutinée; et, si la pièce n'avoit prompte me nt fini , je ne sais, en vérité, ce qu'il en seroit arrivé.
LB MARQUIS
Vous avez bien raison, madame la comtesse, de pester; vous n'avez jamais tant couru de risque en vos jours qu'à cette comédie.
H. BONIFACB.
Pour moi , j'étois dans le parterre a la première représentation; il ne m'en a jamais tant coûte pour