‹ Œuvres choisies de DestouchesChapitre 567 sur 1244 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

Quelle sombre tristesse attaque tes esprits? Le chagrin sur ton front est gravé par replis! Qu'as-tu fait de ee teint où la jeunesse brille? Je te vois plus rêveur qu'un enfant de famille , Qui, «jurant vainement , cherche depuis un mois Quelque honnête usurier qui prête au denier trois ; Ou qu'un auteur tremblant qui voit lever les lustres, Pour éclairer bientôt ses sottises illustres , Quand le parterre en main tient le sifflet tout prêt Et lui ta, sans appel, prononcer son arrêt.

Ma douleur, cher ami, parott avec justice. Et n'est point «n ce- jour un effet du caprice. Le pompeux attirail d'un funeste convoi Vient de saisir mon cœur de douleur et d'effroi. Mes jeux ont vu passer dans la place prochaine Des menais de la mort une bande inhumaine; De pédants mal peignes un bataillon crotté Descendoit à pas lents de l'Université : [terre ; Leurs longs manteaux de deuil tratnoîent jusques à A leursertpes flottants les vents faisotent la guerre; Et chacun à la main avoit pris pour flambeau Un laurier jadis vert pour orner un tombeau. J'ai vu parmi les rangs , malgré la foule extrême, De maiut auteur dolent la face sèchp et bleuie ; Deux Grecset deux Latins escortoient le cercueil; Et , le mouchoir en main , Barbih menoit le deuil. Pour qui crois-tu que marche une telle ordonnance, Ce lugubre appareil , cette noire affJuence ? D'un poète défunt plains le funeste sort : L'Université pleure, evD.... est mort.

Il est mort. C'en est fait; sa satire nouvelle , Enfant infortuné d'une plume infidèle , Dont la ville et la cour ont fait si peu de cas, L'avoit déjà conduit aux portes du trépas , Quand les cruels effets d'une jalouse rage L'ont fait enfin partir pour ce dernier voyage. Il croyort qu'BJppocrène et son plus pur existai

Ne dévoient que pour lui couler à plein canal ; Hais apprenant qu'un autre , animé par la gloire , Avoit heureusement dans sa source osé boire, Il frémit , et , percé, du plus cruel dépit , "Par l'ordre d'Apollon il *a se mettre au lit. Tu ris! De tous les maux déchaînés sur la terre Pour livrer aux auteurs Une cruelle guerre, Sais-tu bien que l'envie est' le plus dangereux ? Ils n'ont point d'antidote i ce poison affreux. Un poète aisément , aidé par la nature , Souffre la faim, la soif, le soleil, la froidure, Porte sans murmurer dix' ans le même habit , N'a que les quatre mura , l'hiver, pour tour de lit. D'un grand qui le nourrit il souffre les saccades ; Son dos même endurci se fait aux bastonnades ; Mais voit-il sur les rangs 'quelqu'un se présenter, Et cueillir des lauriers qu'il croît seul mériter, Au bon goût i venir soudain il en appelle; Au siècle perverti sa muse fait querelle; A chaque coin de rue il crie : 0 temps ! ô moeurs ! Le poison cependant augmente ses ardeurs; Et les dépits cruels , les noires jalousies. Font a là fin l'effet de vingt apoplexies. Ainsi finit ses jours le classique héros Dont un triste cercueil garde à présent les os. Mais se sentant voisin de l'infernale rive, Et tout prêt d'exhaler, son Ame fugitive , Il demanda par grAec, et d'udé faible voix, D'embrasser ses enfants pout la dernière fois. Deux valets aussitôt , ses dignes secrétaires , Apportent près de lui des milliers d'exemplaires. Le lit par trop chargé gémit bous les paquets , Et l'auteur moribond (lit ces mots par hoqueta:

* 0 vous , mes tristes vers, noble objet de l'envie ,

■ Vous dont j'attends l'honneur d'une seconde vie,

■ Puissiez-vous échapper au naufrage des ans,

■ Et braver à jamais l'ignorance et le temps !

* Je ue vous verrai glus : déjà la mort hideuse

■ Autour de mon chevet étend une aile affreuse ■ :

■ Hais je meurs sans regret dans un temps dépravé « Où le mauvais goftt règne et va*le front levé ;

* Où le public, ingrat, infidèle, perfide,

■ Trouve ma veine usée et. mon style insipide.

■ Moi, qui me crus jadis à Régnier préféré,

* Que dirontnosneveux?R.... "m'est comparé!

m Lui qui, pendant dixans,duoDuehantàl'atirôre, « Erra eues le Lapon eu rama sous le Maure!

* Lui qui ne sut jamais ni le gréé, ni l'hébreu,

■ Qui joua jour et nuit, fit grand' chère et bon feu!

■ Dana tj ptntm*. dr* ésutasa. m ni i

ŒUVRES DE REGNARD

« Est-ce aimù qu'autrefois dansmanoire soupente,

< Ak sombre lueur 4' "ne lanipe puante ,

- Feuilletant les replie de cent bouquins divers,

■ J'appris, poiirmes péchés, l'art deforgerdes vers? » N'est-ce donc qu'en buvant que l'on imiteHorace?

■ Pardessentiersdefleursnionte-t-onauParnasgc?

• Et R..-. cependant voitéclaier ses traits,

« Quand mes derniers écrits sont en proie aux laa O rage là désespoir! o vieillesse ennemie! [quais!

• Après tant de travaux , sur la fin de ma vie,

■ Par un nouvel athlète on me verra vaincu !

■ Et je vis 1 Non, je meurs; j'ai déjà trop vécu. » À ces mots bégayés , que la fureur inspire , B.... fermé les yeux , penche la tête, expire.

Le bruit de cette mort dans le pays latin Se répand aussitôt, et vole chez Barbin. Là , dans l'enfoncement d'une arrière-boutique, Sa femme étale en vain un embonpoint antique, Et, faisant le débit de cent livres mauvais, Amuse un cercle entier des oisifs du Palais : Là , le vieux nouvelliste a toujours ses séances : La , le jeune avocat vient prendre ses licences; Et le blond sénateur, en quittant le barreau , Vient peigner sa perruque et prendre son chapeau. C'est là que le chanoine, au sortir du service, Vient en aurauce encore achever son office , Et qu'on voit à midi maint auteur demi-nu , Sur le projet d'un livre, emprunter un écu. Dans ce lycée enfin cette mort imprévue Fut par les assistants diversement reçue. A caste, en soupira v le libraire en frémit. Crispe en eut l'œil humide , et Perrault en sourit. Pendant qu'on doute encor de la triste nouvelle, Ariste arrive en pleurs , et sur une escabeUc , Au milieu du perron se plaçant tristement , Lut an-cercle ,«n ces mots, l'extrait du testament : « En l'honneur d'Apollon, àjamaîs je souhaite

• Aux yeux de l'univers vivre et mourir poète; « J'en eus toute ma vie et l'air et le maintien :

■ Mais désirant mourir en poète chrétien ,

« Je déclare en public que je veux que l'on rende « Ce qu'à bon droit sur moi Juvénal redemande : « Quand mon livre en serait réduit à dix feuillets , « Je veux restituer les larcins que j'ai faits; « Si d» ces- vols honteux l'audace étoit punie,

• Une rame à la main j'aurais fini ma vie.

■ Las d'être un simple auteur entêté du latin,

« Pour imposer aux sots, je traduisis Longin ;[ que

• Maisj'avoue, en mourant, quejerai mis en mas-

■ Et quej'cntends le grecadssi peu que le basque. « Sur tout de noirs remords mon esprit agité

• Fait amende honorable au beau -sexe irrité :

■ Au milieu .des pédants nourri toute ma vie,

■ J'ignorois le beau monde et la galanterie ;

• Et le cœur d'une Iris pleine de mille attraits

■ L'st une terre australe où je n'allai jamais.

• Je laisse à mon valet de quoi lever boutique

■ Des restes méprisés d'une ode pindarique

• Qu'on vit dans sa naissance expirer dans Paris;

■ On le verroit bientôt' rouler en chevaux gris ,

■ Si le langage obscur, employé dans cette ode « Pouvoit un jour enfin devenir a la mode.

■• Item..: ■ Mais à ce mot, chez l'horloger Le Roui La pendule se meut , sonne, et frappe dix coups, Alidor aussitôt, rempli d'impatience, D'un dotai criminel accuse l'assistance; " [deuil. Fait voir que le temps presse, et qu'il faut, en grand Dans une heure au plus tard escorter le cercueil. Il dit ; et dans l'instant on rit la compagnie Se lever brusquement pour la cérémonie.

L'un court chez un ami , l'autre chez un fripier, Endosser l'attirail d'un nouvel héritier. Perrin , d'un vieux bahut où pend une serrure, Tira son justaucorps, lait au deuil de Voiture , Dont le coude en tr' ouvert reçut plus d'un échec, Et d'un crêpe reteint orna son caôdebec. Pradon , le seul Pradon , eut assez de courage D'entrer chez un drapier, et d'un humble langage, Pour quatre aunes de drap estimé vingt écas , Proposer un billet signé GermanieM.

Enfin , miqï sonnant , celte lugubre escorte S'est saisie aujourd'hui du défunt sur sa porte ; Et, promenant ses os de quartier en quartier, Le conduit au Parnasse à son gîte dernier. C'est làqu'oo va porter ses funèbres reliques, Dans la cave marquée aux auteurs satiriques. Là , sur un marbre offert aux yeux de l'univers , En caractères d'or on gravera ces vers :

Ci-gtt maître B...... quiTécnide médire.

Et qnl mourut luwl par un Irait de «tire Le coup dont 11 frappa lui fut eufio rondo . SI par malheur un Jonrson li ire étdtt ptrs t le chercher liien Iota, panant, Tu l<! retrouTerai tout entier ojqj Hoara.

FIN DES OEUVRES DE REGNARD

OEUVRES

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