DU DANEMARCK
De Hambourg nous partîmes pour Copenhague , éloignée de Hambourg d'environ cent vingt lieues. Nous vîmes à Pinnenberg, à trais milles de la ville, la reine-mère de Danemarck , qui alloit aux eaux de Pyrmoht avec le prince Georges, son fils, et cadet du roi. De Pinnenberg à Issoe, Rendsbourg,Flensbourg, Assen, Niébury, Castor, BochHd. Cette ville étoit autrefois la demeure des rois de Danemarck ; on y voit encore leur sépulture. Celle de Christian I" est belle. Nous y vîmes le modèle de sa statue, et à peine y pus-je atteindre.
La reine-mère est de la maison de Lunebourg. Elle alloit au camp trouver la jeune reine, avec laquelle elle ne s'accommode pas bien, et ne reçoit point la visite des ambassadeurs, parce qu'ils visitent la jeune reine devant elle.
Toutes ces villes sont assez jolies : les femmes y portent toutes sortes de paniers d'un osier très-fin sur la tête. A Assen je perdis une valise.
Frédéric III a été le premier roi sous lequel le royaume soit devenu héréditaire. 11 fut aidé des bourgeois de Copenhague, qui ne pouvoient souffrir la tyrannie de la noblesse; ils le favorisèrent dans son entreprise, et le récompensèrent de ses services. Les bourgeois et les paysans étoient si maltraités des nobles, qu'ils pouvoient tuer une personne en mettant un écu sur le corps du défunt. Frédéric ne voulut point leur ôter ce privilège; mais il ordonna que quand un bourgeois ou un paysan tueroit un noble, il en mettrait deux.
Le cercueil qui enferme le corps de Frédéric III, dernier roi de Danemarck, et père du régnant, est très-riche, couvert de quantité d'ouvrages d'argent.
Copenhague est située sur la mer Baltique fort avantageusement. Elle est frontière du côté de la province de Schonen, et a soutenu le siège fort vigoureusement pendant deux ans contre le grand Gustave-Adolphe, père de la reine Christine, que noua avons vue à Rome. Les clochers de Sainte- Marie portent les marques de ce siège.
Le Louvre est un bâtiment fort commun , couvert de cuivre , qui fut autrefois la demeure des évèques, quand les rois tenoient leur cour à Rochild. L'écurie est belle et très-longue , fort bien remplie de chevaux; et le manège qui est auprès est une pièce assez curieuse. Ce fut où l'on fit le carrousel, quand la reine de Suède sortît de Copenhague.
Il n'y a donc rien de considérable à voir en cette ville pour les bâtiments, si vous exceptez le palais de la reine-mère , le jardin du roi , et celui du duc de Gvldenlea : c'est ainsi que s'appellent tous les premiers bâtards des rois de Danemarck , et qui veut dire Lion doré ; et quand le roi régnant a on Guldenleu, celui du défunt prend le titre de Hante excellence.
Nous fûmes quatre jours et quatre nuits à faire cent vingt lieues, et nous arrivâmes à Copenhague le jeudi a porte ouvrante, où nous logeâmes au Krants.
Le roi Frédéric III étoit archevêque de Brème , et fut élu roi par le décès de son aîné. Il eut six enfants : deux garçons et quatre filles; le roi Christian, le prince Georges. L'aînée des filles, Anne-Sophie, a étémariée au duc de Saxe Georges III; une autre, au duc deHolstein; la troisième, Sophie- Amélie, à Guillaume, palatin du Rhin, frère de madame d'Orléans; et la quatrième, la plus jeune, Ulrique-Éleonore, au roi de Suède.
Le roi Christian V, a présent régnant, a cinq enfants : trois garçons; le prince Frédéric, âgé de onze ans; le prince Christian, de six; et le prince Charles, d'un : deux filles; la première s'appelle Sophie, et l'autre
La tour de l'observatoire, sur laquelle un carrosse peut monter, est une pièce fort curieuse. Elle fut bâtie par Frédéric II. Du haut de la tour on découvre toute la ville, qui ne nous parut pas fort grande, mais presque de tous cotés environnée d'eau. On y voit un globe céleste de cuivre, fait
VOYAGE DE DANEHARCK.
fcbroaÎD de Tycho-Brahé, mathématicien fameui, originaire du pays.
La bourse est un fort beau bâtiment qui fait face Ht Louvre. Son clocher est d'une manière assez particulière ; quatre lézards , dont les queues s'élèvent es l'air , en forment la flèche. C'est là où se vendent tontes les curiosités , comme au palais.
On voit dans leport les vaisseaux du roi aanomhre de cinquante ou soixante , dont l'amiral est de cent pièces de canon. Les rois de Danemarck n'ont jamais mis plus de vaisseaux en mer ; et la dernière bataille qu'ils remportèrent sur les Suédois leur a acquis an renom éternel.
L'arsenal est garni de quantité de très-belles pièces de canon : il y en a même d'acier fort poli , qui ont été faites en Moscovie. On voit au-dessus une salle pleine d'armes pour soixante mille hommes, un chariot qui va de, lui-même, et un autre dans les roues duquel il y a une horloge qui sonne d'heure en heure par le mouvement des roues. Toutes les dépouilles que les Danois remportèrent , en dernières guerres sur les Suédois s'y voient , arec tout l'équipage des dix-sept vaisseaux qu'ils prirent pour une seule fois.
Le cabinet du roi est an-dessus delà bibliothèque. Ce sont plusieurs chambres remplies de curiosités, mire autres , une queue de cheval , qui est la marque d'autorité, et que les bâchas mettent devant leurs tentes lorsqu'ils sont à l'armée; le grand-seigneur, trois; et le visir, deux. Nous y vîmes uue, belle mandragore femelle; les pantoufles d'une fille qui fut taponata sans en rien sentir; l'ongle qu'on dit être de Nabuchodonosor ; et un des enfaus de cette comtesse de Flandre qui en mit au monde autant que de jours en l'an.
Le roi est un prince assez bien fait, qui se plaît à tous les exercices , comme la chasse et monter à cheval. Il est âgé de trente-quatre ans , et a épousé Charlotte-Amélie, landgrave de Hesse.
H n'y a point de langue plus propre à demander l'aumône que la danoise : il semble toujours qu'ils •tarent.
Les royaumes de Danemarck et de Norwége appartiennent au même maître. Ils regardent au levant le royaume de Suède, au couchant l'Angleterre; au nord ils ont In mer Glaciale, etau midi l'Allemagne , à laquelle ils sont attachés vers l'isthme par le duché de Hoisteiu; cette partie est présentement appelée Jnttand, que les anciens conooissoientsousle nom de Chersonèse Cimbrique , entre l'Océan et la mer Baltique.
Le Danemarck est un pays très-gras et très-abondant, consistant en quantité d'Iles, dout les plus la sont Séeland , Falster, Langeland, La-
knd et Bionie , renommée par cette dernière victoire qui sauva la royaume de sa perte totale , lorsque les Danois, secondés des Hollandoia, défirent Charles-Gustave dans cette lie , lequel avoit tenu deux ans Copenhague assiégée. Le roi de Danemarck est encore maître de l'île d'Islande, qu'on croitétre i'uflima ÏVmfeconnue des anciens. Cette lie, malgré les neiges qui la couvrent, ne laisse pat d'avoir des montagnes brûlantes qui vomissent les feux et les flammes de leur sein, et auxquelles les poètes comparent le sein de leur maîtresse. Il y a des laça fumants qui convertissent en pierre tout ce qu'on y jette, et plusieurs autres merveilles qui rendent cette lie recommaudable. La Norvège s'étend tout le long de la cote de la mer, jusqu'au château de Wardtms qui est par-delà le cap Nord , en approchant du côté de le mer Blanche , sur laquelle est Archange!, port de mer de Moscovie. Cette étendue de terre lui a été laissée par le traité de paix fait entre Frédéric III et Charles-Gustave, défunts roi de Suède etde Danemarck. La Groenlande lui appartient aussi ; mais cette terre n'est habitable que trois mois de l'année, que L'an choisit pour la pêche de la baleine.
La Suéde a été jointe à ces deux royaumes plusieurs ibis, par les alliances qui se faisoient des princes ou des princesses de ces nations. Hais la Suède en a été entièrement séparée sous Gustave 1er du nom, chef de la famille de Vasa, qui s'en fit couronner toi l'an 1S2B, et y introduisit la religion luthérienne, daps le même temps que Christian III lui donnoit entrée dans le Danemarck. Ce royaume a toujours été électif, aussi bien que La Suède; mais Frédéric 1 1 1, après avoir soutenu quantité de guerres contre ses voisins, et avoir sauvé l'état par sa valeur et par sa vigilance, fit déclarer le royaume successif et héréditaire.
Frédéric, III* du nom, fils de Christian IV, qui régna plus de soixante ans, et d'Anne-Catherine, sœur de Jean-Sigismond , électeur de Brandebourg, est père du roi d'à présent , Christian V. Il fut archevêque de Brème avant qu'il parvint à la couronne par la mort de son père et deson aîné qui le devança d'un an, et épousa, l'an 1643, Sophie-Amélie, fille de Georges, duc de Brunswick et Lunebourg, et d'Anne -Eléonore, fille de Louis, landgrave de Hesse, chef de la branche de Darmstadt. La dernière réunion de ces royaumes arriva en 13S7, par le mariage de Haquin, fils de Hagnus V, roi de Suède, et d'Inselburge, héritière de Norvrége, avec Marguerite, fille aînée de Waldemar IV, roi de Danemarck.
La dernière séparation arriva, comme j'ai dit , en l'an 1538 , au sujet de la tyrannie que Chris-
OEUVRES DE REGNARD
tîan II eierçplt contre les Suédois. Il obligea ceux de Stockholm de lui donner des otages, et ne les en traitait pas moins cruellement. Gustave de Vasa , qui étoit un des otages , se saura en Suède , et se fit le chef de ce peuple opprimé, qui l'élut roi, et secoua la domination du roi de Danemarck.
Nous apprîmes en Danemarck ce que c'était qu'un virschat. H. l'ambassadeur prit lui-même la peine de nous en informer, et de nous dire que ces divertissements se fai soient ordinairement l'hiver, pendant lequel temps le roi, voulant se divertir, ordonne un virschat dans toute sa cour, et se met lui-même de la partie.
Toute la cour parait en différents métiers , avec des habits conformes à l'art que chacun professe, et que le sort lui a donné. Le roi de Danemarck y parut la dernière fois en charbonnier; et on nous
dit que rien n'était si plaisant que cette sorte de mascarade. Elle ne se pratique pas seulement en Danemarck, mais aussi en Suède, et par toute l'Allemagne,
Il est à remarquer que la justice est parfaitement bien administrée en Danemarck , et qu'il se tient tous les ans uue chambre établie pour juger en dernier ressort tous les procès du royaume, et qui ne finit point qu'elle ne les ait tous terminés.
La garde du roi de Danemarck est de drabans à pied et à cheval, habillés de bleu doublé de jaune, et une grande casaque de même. Le roi a toujours quarante mille hommes , que les provinces lui entretiennent en paix et en guerre; et les plus riches en fournissent deux, l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie.